Anne O. Krueger

Ancienne économiste en chef à la Banque mondiale et ancien premier DGA au Fonds monétaire international.

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Covid-19: Pour une répartition juste et efficace des ressources médicales

Le 03 juillet 2020 à 14:43

Modifié le 03 juillet 2020 à 15:17

Après avoir ravagé les pays développés, le Covid-19 dévaste maintenant les pays en développement et les pays émergents qui pour la plupart ne disposent ni des moyens médicaux ni des moyens financiers pour faire face à la pandémie et à ses conséquences économiques.

WASHINGTON – La distanciation sociale, le lavage des mains, le port du masque et le confinement constituent la première ligne de défense des pays avancés. Mais pour les pays pauvres, ces mesures sont  inapplicables en pratique. Les habitants y sont entassés dans des logements trop petits et il leur est difficile de trouver du savon ou des masques. En général ils ne disposent pas d'eau courante à domicile, l'accès à l'eau et les installations sanitaires sont collectifs et souvent situés dans de petites ruelles, ce qui impose aux habitants de sortir chaque jour de leur domicile pour s'y rendre ou pour acheter de la nourriture. Aussi pour ceux qui n'ont presque rien, le confinement les condamne-t-il à ne plus avoir de quoi se nourrir.

La situation dans une grande partie de l'Inde illustre la catastrophe qui s'est peu à peu abattue dans les pays pauvres. Fin mars, le Premier ministre indien Narendra Modi a soudain ordonné le confinement généralisé. Des millions de travailleurs migrants ont alors perdu leur emploi, ce qui les a contraints à parcourir des centaines de kilomètres pour revenir dans leurs villages, souvent à pied en raison de l'arrêt des transports. Ils ont ainsi contribué à diffuser le virus à travers le pays.

Les pays riches obtiennent les médicaments au détriment des pays pauvres

Le confinement a été levé en Inde. Mais la capacité d'accueil des hôpitaux du pays a atteint ses limites, ils ne peuvent même plus admettre les patients gravement touchés par le Covid-19. Selon le Washington Post, avant que la pandémie ne frappe, l'Inde ne comptait que 0,5 lit d'hôpital pour 1.000 habitants, contre 3,2 en Italie et 12,3 en Corée du sud. Bombay, une mégalopole de 20 millions d'habitants, ne dispose que de 14 places en soins intensifs pour les patients atteints du Covid-19. Or on s'attend à ce que l'Inde compte plus de 500 000 cas fin juillet, contre environ 30 000 aujourd'hui.

La situation est tout aussi critique dans beaucoup d'autres pays en développement. Non seulement leur capacité hospitalière est insuffisante, mais la plupart d'entre eux ne disposent pas des moyens de protection individuelle, des médicaments et des autres équipements d'importance cruciale. Certes, les nations développées et les institutions internationales coordonnent leur aide financière à ces pays, mais il faut encore palier à leur insuffisance en matériel et en médicaments de première nécessité.

Pire encore, au moins 75 pays restreignent ou interdisent l'exportation de matériel médical, ce qui pousse les pays importateurs à développer leur propre capacité. Cela conduit à un cercle vicieux dans lequel les restrictions à l'exportation poussent à restreindre l'importation, et vice-versa.

En période normale, le marché permet une répartition efficace des ressources, la hausse des prix suscitant une baisse de la demande et une offre adaptée, mais les choses ne se passent pas ainsi lors d'une crise. Il ne suffit pas d'aider financièrement les pays pauvres pour qu'ils aient accès au matériel indispensable. Des moyens financiers supplémentaires pourraient leur permettre d'accéder aux marchés mondiaux, mais cela se traduirait par une hausse des prix. En fin de compte, l'offre à court terme en matériel de protection individuelle ne pouvant augmenter rapidement, les pays riches les obtiendraient au détriment des pays pauvres.

Quand un vaccin sera disponible, si l'on abandonne sa distribution au marché, la concurrence pour l'approvisionnement sera encore plus vive entre pays pauvres et pays riches. En l'absence d'un mécanisme d'allocation, au début la demande dépassera largement l'offre, ce qui entraînera une envolée des prix. Et même si l'offre augmente et les prix diminuent, il restera des problèmes. Si les restrictions à l'exportation sont maintenues, le coût élevé des unités de production actuellement en construction détournera des ressources précieuses initialement destinées aux programmes de lutte contre la pauvreté. Ces unités étant déjà en construction, elles ne contribueront pas à augmenter la capacité de production au moment où ce sera le plus nécessaire, lorsque les prix s'envoleront. 

Rationnement de la distribution des ressources médicales

A long terme, l'achèvement de la construction de ces unités dans les pays riches ne permettra pas aux plus productives d'entre elles d'exporter en quantité dans les pays pauvres, car ces derniers auront été contraints de compter sur leur propre capacité de production, souvent peu performante. Les pays riches se retrouveront alors avec une capacité de production excédentaire et tout le monde sera perdant.

Un mécanisme de rationnement de la distribution des ressources médicales permettrait d'éviter un tel aboutissement en attendant que la production n'augmente. Les pays riches ne devraient pas se contenter d'accorder une aide financière ou des prêts supplémentaires aux pays pauvres pour qu'ils achètent ce dont ils ont besoin, car ils financeraient alors une guerre commerciale contre eux-mêmes. Au lieu d'argent, il faudrait fournir aux pays qui en manquent, les ressources médicales qui leur font défaut.

Pour sa part, la communauté internationale devra se mettre d'accord sur des critères d'allocation des ressources médicales; devraient y figurer notamment le taux d'infection et la capacité hospitalière. Elle devra également surveiller la distribution de ces ressources pour éviter l'apparition d'un marché noir. De leur coté, les pays bénéficiaires devront s'abstenir de gaspiller leurs peu de moyens à développer leur propre capacité productive.

Disposant déjà de la plupart des données nécessaires, l'OMS devrait avoir un rôle essentiel pour coordonner l'allocation des ressources médicales. Dans l'idéal, chaque pays recevrait ce dont il a besoin, indépendamment de sa capacité financière. Mais en pratique, si ce n'est à les démotiver, ceux qui auront développé un vaccin et les fabricants d'équipement médical de protection individuelle devront être récompensés de leurs efforts, ce qui ne devrait pas entraîner une guerre commerciale s'il existe un mécanisme d'allocation.

Elément essentiel, les pays pauvres seront alors mieux positionnés pour résister aux mesures protectionnistes et consacrer leurs faibles ressources aux programmes de lutte contre la pandémie et la récession. Si ces pays ont droit au chapitre, la reprise en sera grandement facilitée et la production mondiale de ressources médicales sera plus efficace et plus équitable, tant à court terme qu'à long terme.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2020
Anne O. Krueger

Ancienne économiste en chef à la Banque mondiale et ancien premier DGA au Fonds monétaire international.

Covid-19: Pour une répartition juste et efficace des ressources médicales

Le 03 juillet 2020 à15:17

Modifié le 03 juillet 2020 à 15:17

Après avoir ravagé les pays développés, le Covid-19 dévaste maintenant les pays en développement et les pays émergents qui pour la plupart ne disposent ni des moyens médicaux ni des moyens financiers pour faire face à la pandémie et à ses conséquences économiques.

WASHINGTON – La distanciation sociale, le lavage des mains, le port du masque et le confinement constituent la première ligne de défense des pays avancés. Mais pour les pays pauvres, ces mesures sont  inapplicables en pratique. Les habitants y sont entassés dans des logements trop petits et il leur est difficile de trouver du savon ou des masques. En général ils ne disposent pas d'eau courante à domicile, l'accès à l'eau et les installations sanitaires sont collectifs et souvent situés dans de petites ruelles, ce qui impose aux habitants de sortir chaque jour de leur domicile pour s'y rendre ou pour acheter de la nourriture. Aussi pour ceux qui n'ont presque rien, le confinement les condamne-t-il à ne plus avoir de quoi se nourrir.

La situation dans une grande partie de l'Inde illustre la catastrophe qui s'est peu à peu abattue dans les pays pauvres. Fin mars, le Premier ministre indien Narendra Modi a soudain ordonné le confinement généralisé. Des millions de travailleurs migrants ont alors perdu leur emploi, ce qui les a contraints à parcourir des centaines de kilomètres pour revenir dans leurs villages, souvent à pied en raison de l'arrêt des transports. Ils ont ainsi contribué à diffuser le virus à travers le pays.

Les pays riches obtiennent les médicaments au détriment des pays pauvres

Le confinement a été levé en Inde. Mais la capacité d'accueil des hôpitaux du pays a atteint ses limites, ils ne peuvent même plus admettre les patients gravement touchés par le Covid-19. Selon le Washington Post, avant que la pandémie ne frappe, l'Inde ne comptait que 0,5 lit d'hôpital pour 1.000 habitants, contre 3,2 en Italie et 12,3 en Corée du sud. Bombay, une mégalopole de 20 millions d'habitants, ne dispose que de 14 places en soins intensifs pour les patients atteints du Covid-19. Or on s'attend à ce que l'Inde compte plus de 500 000 cas fin juillet, contre environ 30 000 aujourd'hui.

La situation est tout aussi critique dans beaucoup d'autres pays en développement. Non seulement leur capacité hospitalière est insuffisante, mais la plupart d'entre eux ne disposent pas des moyens de protection individuelle, des médicaments et des autres équipements d'importance cruciale. Certes, les nations développées et les institutions internationales coordonnent leur aide financière à ces pays, mais il faut encore palier à leur insuffisance en matériel et en médicaments de première nécessité.

Pire encore, au moins 75 pays restreignent ou interdisent l'exportation de matériel médical, ce qui pousse les pays importateurs à développer leur propre capacité. Cela conduit à un cercle vicieux dans lequel les restrictions à l'exportation poussent à restreindre l'importation, et vice-versa.

En période normale, le marché permet une répartition efficace des ressources, la hausse des prix suscitant une baisse de la demande et une offre adaptée, mais les choses ne se passent pas ainsi lors d'une crise. Il ne suffit pas d'aider financièrement les pays pauvres pour qu'ils aient accès au matériel indispensable. Des moyens financiers supplémentaires pourraient leur permettre d'accéder aux marchés mondiaux, mais cela se traduirait par une hausse des prix. En fin de compte, l'offre à court terme en matériel de protection individuelle ne pouvant augmenter rapidement, les pays riches les obtiendraient au détriment des pays pauvres.

Quand un vaccin sera disponible, si l'on abandonne sa distribution au marché, la concurrence pour l'approvisionnement sera encore plus vive entre pays pauvres et pays riches. En l'absence d'un mécanisme d'allocation, au début la demande dépassera largement l'offre, ce qui entraînera une envolée des prix. Et même si l'offre augmente et les prix diminuent, il restera des problèmes. Si les restrictions à l'exportation sont maintenues, le coût élevé des unités de production actuellement en construction détournera des ressources précieuses initialement destinées aux programmes de lutte contre la pauvreté. Ces unités étant déjà en construction, elles ne contribueront pas à augmenter la capacité de production au moment où ce sera le plus nécessaire, lorsque les prix s'envoleront. 

Rationnement de la distribution des ressources médicales

A long terme, l'achèvement de la construction de ces unités dans les pays riches ne permettra pas aux plus productives d'entre elles d'exporter en quantité dans les pays pauvres, car ces derniers auront été contraints de compter sur leur propre capacité de production, souvent peu performante. Les pays riches se retrouveront alors avec une capacité de production excédentaire et tout le monde sera perdant.

Un mécanisme de rationnement de la distribution des ressources médicales permettrait d'éviter un tel aboutissement en attendant que la production n'augmente. Les pays riches ne devraient pas se contenter d'accorder une aide financière ou des prêts supplémentaires aux pays pauvres pour qu'ils achètent ce dont ils ont besoin, car ils financeraient alors une guerre commerciale contre eux-mêmes. Au lieu d'argent, il faudrait fournir aux pays qui en manquent, les ressources médicales qui leur font défaut.

Pour sa part, la communauté internationale devra se mettre d'accord sur des critères d'allocation des ressources médicales; devraient y figurer notamment le taux d'infection et la capacité hospitalière. Elle devra également surveiller la distribution de ces ressources pour éviter l'apparition d'un marché noir. De leur coté, les pays bénéficiaires devront s'abstenir de gaspiller leurs peu de moyens à développer leur propre capacité productive.

Disposant déjà de la plupart des données nécessaires, l'OMS devrait avoir un rôle essentiel pour coordonner l'allocation des ressources médicales. Dans l'idéal, chaque pays recevrait ce dont il a besoin, indépendamment de sa capacité financière. Mais en pratique, si ce n'est à les démotiver, ceux qui auront développé un vaccin et les fabricants d'équipement médical de protection individuelle devront être récompensés de leurs efforts, ce qui ne devrait pas entraîner une guerre commerciale s'il existe un mécanisme d'allocation.

Elément essentiel, les pays pauvres seront alors mieux positionnés pour résister aux mesures protectionnistes et consacrer leurs faibles ressources aux programmes de lutte contre la pandémie et la récession. Si ces pays ont droit au chapitre, la reprise en sera grandement facilitée et la production mondiale de ressources médicales sera plus efficace et plus équitable, tant à court terme qu'à long terme.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2020

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