Drame d'Imlil: "Je fume du cannabis, je ne suis pas extrémiste"

« Je suis un consommateur de haschisch. Je joue au foot. Quand j’ai rencontré ma femme, elle ne portait même pas de foulard. C’est ça, être un extrémiste ? »: Kevin Zoller Guervos, interrogé dans le cadre de l'assassinat d'Imlil. 

Drame d'Imlil:

Le 21 juin 2019 à 13:16

Modifié le 21 juin 2019 à 21:00

Il compare son cas à « un puzzle ». Face aux juges, il voulait en rassembler les pièces, résumer son affaire à la barre. A l’audience du 20 juin, Kevin Zoller Guervos sera plutôt assailli de questions. C’est un interrogatoire. Et dans cet exercice, pas de monologue, ni de plaidoiries. C’est la cour qui mène la danse : « C’est nous qui posons les questions », clarifie le président Abdellatif Amrani, austère, à l'image de l'ambiance dans cette salle 1 du tribunal antiterroriste de Salé. 

Kevin, 25 ans, est poursuivi dans le cadre de l’assassinat des deux touristes scandinaves, survenu en décembre 2018, à Imlil (Marrakech). Il n’était pas présent au moment de la décapitation, mais en a fréquenté les principaux auteurs, à commencer par Abdessamad El Joud.

Imberbe, cheveux courts et visage juvénile. Parmi les accusés aux barbes sciemment oubliées et tous marocains, l’Hispano-Suisse se pose en ovni. Tout comme son avocat, Me Saad Sahli. Côté défense, il est l’un des seuls à ne pas intervenir dans le cadre de l’assistance judiciaire. C’est aussi l’un des rares, avec les avocats de la partie civile, à animer un procès où il y a peu de place aux effets de manche.

Né à Genève et converti à l’islam à l’âge de 19 ans, Kevin Zoller a quitté son pays natal pour le Maroc, où il s’est installé à partir de 2015. Pourquoi le Royaume ? « La raison principale est que la majeure partie des Marocains parlent la langue française », précise Kevin dans un français à l’accent légèrement romand. Il est accompagné d’un traducteur.

Mais pour approfondir ses connaissances religieuses, il s’agira aussi d’apprendre l’arabe, la langue du Coran. Dès son atterrissage au Maroc, il part à la recherche d’écoles coraniques, d’abord à Agadir – parce qu’il y a la plage », et ensuite à Marrakech où il élira résidence. C’est aussi à l’occasion de cette quête qu’il fera les premières rencontres (Mohamed Bousaleh, puis Abdelghani Chaabti etc.) et qui le mèneront jusqu’au futur émir de la cellule, Abdessamad El Joud. 

Des touristes parmi les cibles : « El Joud m’a parlé de ça »

Le contexte de la rencontre avec El Joud reste flou. L’enquête préliminaire évoque un premier contact en 2016, lors d’un festin organisé au domicile de Abdelghani Chaabti. Kevin, lui, place cet événement une année plus tard : « A la naissance de mon fils en 2017, j’ai organisé une walima [festin] et j’ai invité Chaabti qui a lui-même invité El Joud ».

Le juge pose cette question : « Avez-vous abordé [au cours du festin] le sujet du régime marocain que vous avez considéré comme un régime Taghout [Tyran] ? ». Peu à l’aise avec le jargon « takfiriste », le traducteur bloque sur le mot Taghout. A l’oreille de Kevin, le terme est remplacé par « dictature ». L’assistance ne semble pas valider la traduction. Le juge Amrani non plus. Kevin répond tout de même : « Non, nous n’avons jamais évoqué ce sujet. » Soit.

Que pense Kevin de l’Etat marocain ? Avec ses connaissances, n’ont-ils pas excommunié le régime, considéré comme « mécréant »? « Je suis marié à une fille de militaire. Je ne sais même pas d’où viennent ces informations ». Assise sur un banc, la femme de l’accusé suit attentivement le déroulé de l’audience, bloc-notes à la main. 

Au juge d’instruction, Kevin avait déclaré, à propos d’El Joud, que ce dernier lui avait fait part de ses projets d’attentat, en désignant des touristes étrangers parmi des cibles. « Oui, il m’a parlé de ça. »  Définit-il son codétenu comme extrémiste ? « Oui, c’est pour ça que j’ai coupé le contact avec lui ». Le fait est qu’il n’a pas non plus dénoncé le futur bourreau.

Quant à ses propres convictions, l’interrogé nie : « Je ne suis pas un extrémiste. Je suis un consommateur de haschisch. Je joue au foot. Quand j’ai rencontré ma femme, elle ne portait même pas de foulard. C’est ça, être un extrémiste ? »

Le paint ball : « un jeu, pas un entraînement »

Kevin a été interpellé deux semaines après le meurtre. Dans une poche de son pantalon, les éléments du bureau central des investigations judiciaires (BCIJ) ont saisi « un morceau de haschich », dit l’accusé.

La détention de drogue ne figure pas dans la longue liste de ses chefs d’accusation. Kevin est entre autres poursuivi pour « entraînement de personnes en vue de rejoindre une organisation terroriste ». L’accusé doit ce grief à une partie de « paint ball » qu’il avait lui-même financée (2.000 DH). El Joud était également de la partie.

« C’était pour jouer, pas pour s’entraîner », explique Kevin au juge. « Mais n’avez-vous pas comparé ce jeu aux manœuvres militaires ? », questionne ce dernier. « Je ne suis pas responsable de ce qu’il y a dans leur tête. » El Joud a même exprimé son désir de reproduire la partie dans une situation réelle… « A qui a-t-il dit ça ? Ce n’est même pas moi qui l’ai invité. »

Attaquer un barrage de la gendarmerie

A la police, il avait déclaré avoir approché des étrangers pour rejoindre Boko Haram. Au détour d'une excursion à Lalla Takerkoust, Kevin se serait même informé auprès de ressortissants subsahariens sur les différentes voies d'accès conduisant au Nigéria. « C’est faux, ce sont des mensonges », répond laconiquement l'accusé.  

Pourtant, El Joud ne lui a-t-il pas demandé de lui trouver une route sécurisée pour rejoindre cette branche de l’EI ? L’accusé avance ce qui apparaît pour lui comme une nuance : « J’ai dit qu’il m’a demandé de retrouver une route pour lui. Ce n’est pas la même chose (…) Il me l’a demandé car il savait que j’ai des amis noirs », explique l’intéressé. « Mais j’ai refusé tout ce qu’il m’a demandé. »

Parmi les accusés, certains prêtent à Kevin une déclaration où il a évoqué l’idée d’attaquer un barrage de la gendarmerie. « J’ai posé la question ». Là aussi, l'accusé crois nuancer.

« Légalement, je n’ai pas d’antécédents »

En Suisse, Kevin a des antécédents de vol et port d’arme. Sollicité sur ce point, il nie d’abord son passif avec la justice, avant de se reprendre sous l’insistance du ministère public : « C’était quand j’étais enfant [il avait 15 ans]. A partir de 18 ans, tout ça s’efface. Légalement, je n’ai pas d’antécédents ».

Soulevé par Khalid El Kerdoudi, représentant du parquet général, cet élément n’est pas anodin. Un des accusés, Chaabti, avait demandé à Kevin de lui fournir une arme à feu. Une information confirmée par Bousalah, autre accusé et autre connaissance du citoyen Suisse.

 La chute de tension 

Au Maroc, Kevin n’est pas le seul ressortissant helvète impliqué dans une affaire de terrorisme. En avril dernier, Nicolas Phenninger, un Genevois de 33 ans, avait été condamné à dix ans de réclusion pour « constitution de bande terroriste ».

Jugé dans un procès à part, Nicolas n’a pas de lien direct avec l’affaire d’Imlil, même s’il a été arrêté dans le sillage du double assassinat. Il était néanmoins en contact régulier avec Kevin, qu’il avait même cité lors dans la phase d’instruction. Au juge d’instruction, Nicolas avait déclaré qu’après les faits, Kevin lui a envoyé la vidéo de la décapitation et les photos des suspects.

« J’ai envoyé la vidéo à Nicolas pour lui demander son avis. Il m’a répondu que c’est horrible et que ce sont [les assassins] des chiens de l’enfer », soutient Kevin. « J’ai tout reçu de ma femme. J’ai envoyé la totalité à Nicolas », précise-t-il.

Kevin dit avoir été « incapable » de regarder les images : « Quand j’ai reçu la vidéo, j’ai fait une chute de tension ».

Lire aussi:

Procès d'Imlil: Fin de l'interrogatoire, dernière ligne droite

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Le 21 juin 2019 à16:02

Modifié le 21 juin 2019 à 21:00

« Je suis un consommateur de haschisch. Je joue au foot. Quand j’ai rencontré ma femme, elle ne portait même pas de foulard. C’est ça, être un extrémiste ? »: Kevin Zoller Guervos, interrogé dans le cadre de l'assassinat d'Imlil. 

Il compare son cas à « un puzzle ». Face aux juges, il voulait en rassembler les pièces, résumer son affaire à la barre. A l’audience du 20 juin, Kevin Zoller Guervos sera plutôt assailli de questions. C’est un interrogatoire. Et dans cet exercice, pas de monologue, ni de plaidoiries. C’est la cour qui mène la danse : « C’est nous qui posons les questions », clarifie le président Abdellatif Amrani, austère, à l'image de l'ambiance dans cette salle 1 du tribunal antiterroriste de Salé. 

Kevin, 25 ans, est poursuivi dans le cadre de l’assassinat des deux touristes scandinaves, survenu en décembre 2018, à Imlil (Marrakech). Il n’était pas présent au moment de la décapitation, mais en a fréquenté les principaux auteurs, à commencer par Abdessamad El Joud.

Imberbe, cheveux courts et visage juvénile. Parmi les accusés aux barbes sciemment oubliées et tous marocains, l’Hispano-Suisse se pose en ovni. Tout comme son avocat, Me Saad Sahli. Côté défense, il est l’un des seuls à ne pas intervenir dans le cadre de l’assistance judiciaire. C’est aussi l’un des rares, avec les avocats de la partie civile, à animer un procès où il y a peu de place aux effets de manche.

Né à Genève et converti à l’islam à l’âge de 19 ans, Kevin Zoller a quitté son pays natal pour le Maroc, où il s’est installé à partir de 2015. Pourquoi le Royaume ? « La raison principale est que la majeure partie des Marocains parlent la langue française », précise Kevin dans un français à l’accent légèrement romand. Il est accompagné d’un traducteur.

Mais pour approfondir ses connaissances religieuses, il s’agira aussi d’apprendre l’arabe, la langue du Coran. Dès son atterrissage au Maroc, il part à la recherche d’écoles coraniques, d’abord à Agadir – parce qu’il y a la plage », et ensuite à Marrakech où il élira résidence. C’est aussi à l’occasion de cette quête qu’il fera les premières rencontres (Mohamed Bousaleh, puis Abdelghani Chaabti etc.) et qui le mèneront jusqu’au futur émir de la cellule, Abdessamad El Joud. 

Des touristes parmi les cibles : « El Joud m’a parlé de ça »

Le contexte de la rencontre avec El Joud reste flou. L’enquête préliminaire évoque un premier contact en 2016, lors d’un festin organisé au domicile de Abdelghani Chaabti. Kevin, lui, place cet événement une année plus tard : « A la naissance de mon fils en 2017, j’ai organisé une walima [festin] et j’ai invité Chaabti qui a lui-même invité El Joud ».

Le juge pose cette question : « Avez-vous abordé [au cours du festin] le sujet du régime marocain que vous avez considéré comme un régime Taghout [Tyran] ? ». Peu à l’aise avec le jargon « takfiriste », le traducteur bloque sur le mot Taghout. A l’oreille de Kevin, le terme est remplacé par « dictature ». L’assistance ne semble pas valider la traduction. Le juge Amrani non plus. Kevin répond tout de même : « Non, nous n’avons jamais évoqué ce sujet. » Soit.

Que pense Kevin de l’Etat marocain ? Avec ses connaissances, n’ont-ils pas excommunié le régime, considéré comme « mécréant »? « Je suis marié à une fille de militaire. Je ne sais même pas d’où viennent ces informations ». Assise sur un banc, la femme de l’accusé suit attentivement le déroulé de l’audience, bloc-notes à la main. 

Au juge d’instruction, Kevin avait déclaré, à propos d’El Joud, que ce dernier lui avait fait part de ses projets d’attentat, en désignant des touristes étrangers parmi des cibles. « Oui, il m’a parlé de ça. »  Définit-il son codétenu comme extrémiste ? « Oui, c’est pour ça que j’ai coupé le contact avec lui ». Le fait est qu’il n’a pas non plus dénoncé le futur bourreau.

Quant à ses propres convictions, l’interrogé nie : « Je ne suis pas un extrémiste. Je suis un consommateur de haschisch. Je joue au foot. Quand j’ai rencontré ma femme, elle ne portait même pas de foulard. C’est ça, être un extrémiste ? »

Le paint ball : « un jeu, pas un entraînement »

Kevin a été interpellé deux semaines après le meurtre. Dans une poche de son pantalon, les éléments du bureau central des investigations judiciaires (BCIJ) ont saisi « un morceau de haschich », dit l’accusé.

La détention de drogue ne figure pas dans la longue liste de ses chefs d’accusation. Kevin est entre autres poursuivi pour « entraînement de personnes en vue de rejoindre une organisation terroriste ». L’accusé doit ce grief à une partie de « paint ball » qu’il avait lui-même financée (2.000 DH). El Joud était également de la partie.

« C’était pour jouer, pas pour s’entraîner », explique Kevin au juge. « Mais n’avez-vous pas comparé ce jeu aux manœuvres militaires ? », questionne ce dernier. « Je ne suis pas responsable de ce qu’il y a dans leur tête. » El Joud a même exprimé son désir de reproduire la partie dans une situation réelle… « A qui a-t-il dit ça ? Ce n’est même pas moi qui l’ai invité. »

Attaquer un barrage de la gendarmerie

A la police, il avait déclaré avoir approché des étrangers pour rejoindre Boko Haram. Au détour d'une excursion à Lalla Takerkoust, Kevin se serait même informé auprès de ressortissants subsahariens sur les différentes voies d'accès conduisant au Nigéria. « C’est faux, ce sont des mensonges », répond laconiquement l'accusé.  

Pourtant, El Joud ne lui a-t-il pas demandé de lui trouver une route sécurisée pour rejoindre cette branche de l’EI ? L’accusé avance ce qui apparaît pour lui comme une nuance : « J’ai dit qu’il m’a demandé de retrouver une route pour lui. Ce n’est pas la même chose (…) Il me l’a demandé car il savait que j’ai des amis noirs », explique l’intéressé. « Mais j’ai refusé tout ce qu’il m’a demandé. »

Parmi les accusés, certains prêtent à Kevin une déclaration où il a évoqué l’idée d’attaquer un barrage de la gendarmerie. « J’ai posé la question ». Là aussi, l'accusé crois nuancer.

« Légalement, je n’ai pas d’antécédents »

En Suisse, Kevin a des antécédents de vol et port d’arme. Sollicité sur ce point, il nie d’abord son passif avec la justice, avant de se reprendre sous l’insistance du ministère public : « C’était quand j’étais enfant [il avait 15 ans]. A partir de 18 ans, tout ça s’efface. Légalement, je n’ai pas d’antécédents ».

Soulevé par Khalid El Kerdoudi, représentant du parquet général, cet élément n’est pas anodin. Un des accusés, Chaabti, avait demandé à Kevin de lui fournir une arme à feu. Une information confirmée par Bousalah, autre accusé et autre connaissance du citoyen Suisse.

 La chute de tension 

Au Maroc, Kevin n’est pas le seul ressortissant helvète impliqué dans une affaire de terrorisme. En avril dernier, Nicolas Phenninger, un Genevois de 33 ans, avait été condamné à dix ans de réclusion pour « constitution de bande terroriste ».

Jugé dans un procès à part, Nicolas n’a pas de lien direct avec l’affaire d’Imlil, même s’il a été arrêté dans le sillage du double assassinat. Il était néanmoins en contact régulier avec Kevin, qu’il avait même cité lors dans la phase d’instruction. Au juge d’instruction, Nicolas avait déclaré qu’après les faits, Kevin lui a envoyé la vidéo de la décapitation et les photos des suspects.

« J’ai envoyé la vidéo à Nicolas pour lui demander son avis. Il m’a répondu que c’est horrible et que ce sont [les assassins] des chiens de l’enfer », soutient Kevin. « J’ai tout reçu de ma femme. J’ai envoyé la totalité à Nicolas », précise-t-il.

Kevin dit avoir été « incapable » de regarder les images : « Quand j’ai reçu la vidéo, j’ai fait une chute de tension ».

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