En panne, l'ascenseur social doit être au cœur du modèle de développement

DEBAT. La panne de l'ascenseur social est l’un des premiers motifs de désespoir et de désenchantement d’une large partie de la jeunesse du pays. Inégalités face à l’éducation, à la santé, à l’accès à la culture, à l’emploi… l’ascenseur est bloqué à tous les étages. Comment le réparer ? Réponses.

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Le 17 juin 2020 à 20:19

Modifié le 17 juin 2020 à 22:16

Le sujet a fait l’objet d’un débat organisé lundi 15 juin par la Fondation Marocaine de l'Etudiant, présidée par Hamid Benelfadil en collaboration avec la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD), à travers son représentant Mohamed Fikrat.

La panne de l'ascenseur social n’est plus à démontrer, c’est l’un des motifs même du lancement de la réflexion sur le nouveau modèle de développement.

Mais les intervenants de ce panel ont donné des indicateurs qui démontrent l'étendue du problème, ont disséqué les raisons de ce blocage de l'ascension sociale, et émis des recommandations qui peuvent participer à la résolution du problème.

Voici une synthèse de ce débat, qui selon tous les intervenants doit être au cœur du nouveau modèle de développement.

Pourquoi le moteur de l'ascension est bloqué

Première raison, évidente, qui fait consensus : l'éducation et l’inégalité des chances entre deux populations, celle qui a les moyens d’inscrire ses enfants dans le privé, et l’autre, la plus large, qui recourt par défaut à un système public longtemps défaillant. Un décalage qui accentue les inégalités des chances dès le départ.

« D’après nos études, l'ascension sociale est perçue comme impossible par la population. Ce qui accentue la perte d’espoir et la légitimité de l’école en tant que principal moteur de mobilité sociale », lance d’emblée Hamid Benelfadil.

Le président de la fondation marocaine de l’étudiant s'appuie en cela sur l’étude du HCP sur la mobilité sociale, qui a démontré que « chaque année d’étude supplémentaire améliore de 14% les chances d’ascension sociale ».

Sa fondation identifie deux discriminations majeures au niveau de l’école : la première est d’ordre linguistique : « Il y a un gap considérable entre ceux qui maitrisent la langue française et ceux qui ne la maitrisent pas », affirme-t-il.

La seconde est d’ordre territorial : « Au niveau de l’école, surtout du collège, du lycée et des études supérieurs, il y a un mépris des jeunes venus du rural, qui ressentent un complexe d’infériorité, intensifié par un isolement social une fois arrivés dans les milieux urbains pour poursuivre leurs études », explique M. Benelfadil.

Sa fondation est très investie dans le sujet. C’est le propre de sa mission, son ADN. Elle a permis depuis sa création à 1.000 jeunes issus de milieux défavorisés de poursuivre leurs études supérieures, grâce à des bourses et un accompagnement dans leur cursus académique. « Ce sont des jeunes dont le dossier académique leur permettait d’aller loin, mais qui se retrouvaient freinés par leur situation sociale. Notre intervention leur a permis de faire un parcours extraordinaire au regard de la situation de départ », souligne M. Benelfadil pour démontrer qu’il suffit de peu pour aider les jeunes à casser les chaînes qui bloquent leur ascension.

2,7 millions de NEET

L’école est importante, mais il y a aussi l’expérience professionnelle qui compte beaucoup dans l’ascension sociale comme le montre la même étude du HCP. « L’expérience professionnelle renforce les chances d’ascension sociale. Chaque année supplémentaire dans le milieu du travail améliore de 12% les chances de mobilité sociale ascendante. Avec un plafonnement constaté à l’âge de 50 ans », indique-t-il. Encore faut-il accéder à cet emploi quand on part avec un handicap de taille : une éducation publique inadaptée au marché du travail.

Un des chiffres qui montre l’étendu du phénomène: le nombre de jeunes en situation de NEET (Not in Employment, Education or Training). Une notion qui tente de mesurer le pourcentage de jeunes âgés entre 18 et 24 ans qui ne sont ni en emploi, ni aux études ni en formation professionnelle.

D’après Amine Zariat, président de la Fondation TIBU, qui travaille notamment sur l’insertion des jeunes par le sport, « le Maroc compte aujourd’hui 2,7 millions de jeunes en situation de NEET. Sans emploi, hors du circuit de l’école et sans qualifications, ils sont également totalement absents des réseaux sociaux, ont des difficultés de mobilité, de logement, n’ont aucun soutien familial… », détaille-t-il. 

Des laissés-pour-compte dont « l’insertion est une problématique fondamentale ». « Ces jeunes sont dans une spirale d’échec. Certains ont raté leur Bac, n’ont pas été les meilleurs au foot pour jouer au RAJA, sont éloignés du marché du travail… Ils ont vécu beaucoup de situations d’échec », déplore-t-il.

Le préscolaire doit être gratuit et accessible à tous

Ce qui fait dire à Jamal Belahrach, que pour régler ce problème, il faut commencer par le commencement : le préscolaire. « Si on n'intègre pas les enfants de 4 à 6 dans le préscolaire, en travaillant sur le développement de leurs capacités, leur culture, leurs aptitudes… on n’y arrivera pas », lance le président de la Fondation Zakoura très investie dans la création et la gestion de structures de préscolaire dans les milieux défavorisés et ruraux.

« Chaque année, 1,5 million d’enfants arrivent sur le marché du préscolaire. Mais à peine 400 000 se retrouvent bien servis dans le privé. Le reste, plus d’un million d'enfants, restent perdus », précise-t-il.

Pour lui, le préscolaire doit être un service public gratuit, partout et pour tous. C’est la première chose à faire pour assurer une égalité des chances à notre jeunesse. « On ne peut pas accepter que le préscolaire soit payant. C’est là où se passe l’égalité des chances. Mais à condition qu’il soit de qualité », propose-t-il.

Et c’est là où le bât blesse. Car l’Etat commence à s’investir dans cette phase « maternelle » de l’éducation, mais l’égalité des chances entre milieu rural et milieu urbain ne suit pas forcément, comme en témoigne la sociologue et co-fondatrice de l’association Riyad Al Amal, Soumaya Nouamane Guessous. « Dans le rural, j’accompagne quelque structures scolaires. Lorsque je ramène de la pâte à modeler par exemple, je découvre que les éducatrices n’ont jamais vu ça. Les enfants non plus. Ils ne font qu’apprendre le coran et des anachid par cœur », témoigne-t-elle.

Le Roi a selon Belahrech a demandé à ce que le préscolaire soit généralisé. Les pouvoirs publics ont pris en main le dossier, mais il faut beaucoup plus de moyens que ce qu’on met aujourd’hui pour l’élargir à tous les enfants du Maroc, tout en assurant une égalité parfaite, sociale et territoriale. « A Tan Tan, dans un village du Moyen Atlas ou à Casa Anfa, on doit avoir le même modèle d’écoles, le même contenu pédagogique, le même corpus des éducateurs », insiste-t-il.

Cela demande selon lui un investissement énorme, mais qui créera un effet vertueux sur toute la société et l’économie du pays. Il donne en cela l’exemple de la création d’emploi que ce programme de généralisation du préscolaire peut générer.

« Pour généraliser le préscolaire à tout le pays, il faut investir, au-delà des murs, dans le personnel éducatif et les acteurs sociaux, les animateurs… C’est au moins 200.000 à 300.000 emplois à créer. A la fondation Zakoura, on a créé 350 écoles qui font travailler un effectif de 1.200 éducateurs et animateurs. Quand on voit les besoins aujourd’hui au Maroc, qui sont de 2.000 à 2.500 écoles à créer par an sur 10 ans, le potentiel de création d’emploi est énorme », signale-t-il.

La vie de quartier, la culture, le sport…

Généraliser le préscolaire reste insuffisant, selon Jamal Belahrach. Car cela doit s'accompagner d’une réforme globale de toute la chaîne de l’ascension sociale. L’école publique d’abord, puis la vie de quartier et associative.

« Nous avons remarqué au niveau de notre fondation que quand les enfants du préscolaire passent au primaire public, il y a une rupture qui se fait dans le modèle pédagogique. Dans le préscolaire, ils sont au centre de tout. Mais dès qu’ils passent au primaire public, ils deviennent un simple matricule et doivent apprendre par cœur ce qu’on leur dit… », prévient-il. Le changement doit donc s’opérer sur toute la chaîne éducative. Mais aussi dans la vie de quartier, des douars, des villages.

« Quand un enfant sort de l’école, il est livré à lui-même. Lorsqu’il vit dans un douar, il n’a aucun outil pour cultiver sa curiosité, son propre développement personnel, avoir accès à la culture, contrairement aux enfants du privé qui vivent dans les centres urbains. Il faut une politique publique pour développer ces volets, aller sur place, donner aux gens un accès égal à la culture, à la connaissance ».

Et pour cela, il faut investir dans le tissu associatif, le personnel social. « Ce sont ces gens-là qui accompagnent nos enfants dans leur évolution, leur bien être aussi bien à l’école que dans les quartiers. Je l’ai vécu en France, on avait des structures locales dans le quartier qui nous permettaient de ne pas être perdus, avec un accompagnement culturel, sportif, une vie sociale de quartier. Il faut faire vivre les quartiers par les gens du quartier, leur donner les moyens… Si je n'avais pas eu accès à cela, je ne serais peut-être pas là aujourd’hui devant vous », raconte-t-il.

Il appelle ainsi à une approche systémique pour assurer l’égalité des chances dès l’enfance : un préscolaire de qualité, une école publique de qualité, une vie de quartier animée, un accès à la culture et au sport, qui selon lui est un facteur d’intégration sociale « colossal ». « La plupart des gens réussissent grâce au sport, mais dans les disciplines gratuites, comme le foot ou l’athlétisme. Là aussi, cela ne s’organise pas dans les grands clubs, mais dans les quartiers », plaide-t-il.

Et tout cela, ce sont des missions régaliennes de l’Etat qui devraient être clairement affichées et être au cœur de son action. « Il faut créer un nouveau contrat social, créer un rêve marocain. L’Etat pour l’instant n’est pas très présent sur ces sujets. La méritocratie n’est pas non plus présente dans la gouvernance de nos institutions aussi bien publiques que privées. Il faut faire en sorte que notre jeunesse puisse se dire qu’elle peut grandir, vivre et travailler au Maroc », explique Jamal Balahrach.

Fuite des cerveaux, l’effet miroir

Ce rêve marocain n’existe pas aujourd’hui, confirme pour sa part Abdelhafid Reghay, vice-président et cheville ouvrière de la fondation Académia. Et ce à cause justement de ce blocage de l’ascenseur social.

Pour lui l’ascension sociale sous-tend plusieurs paramètres : la mobilité sociale, professionnelle mais aussi résidentielle. Et un des effets miroirs de son absence au Maroc est le phénomène de la fuite des cerveaux.

« Cette problématique de l’ascension sociale met en lumière le phénomène de la fuite des cerveaux qui exacerbe en interne le sentiment d'amertume individuelle et collective, cette croyance fataliste qui nous mène à intérioriser le fait que nos investissements internes dans la formation de talents bénéficient plus aux pays étrangers, qu’à notre pays », analyse-t-il.

Ce phénomène de migration des cadres, qui s’est accéléré ces dernières années, est, selon lui, une des conséquences de ce blocage de la mobilité sociale, de cette foi perdue en un avenir meilleur au Maroc. Car, « le pays ne valorise pas assez ses compétences, ne promeut pas le mérite, et n’assure pas aux jeunes un bien être au sens large ».

Et ce bien-être passe selon M. Reghay par la qualité de l’école publique, du système de santé, de l’accès à la culture, aux loisirs... « Un jeune aujourd’hui, quel que soit le salaire que vous lui proposer, s’il ne se sent pas bien là où il vit, s’il ne voit pas qu’il y a une contrepartie aux impôts qu’il paie, à travers une école et des hôpitaux de qualité, il partira là où il se sentira mieux, où il pourra se réaliser, trouver une raison d’être, du bien-être et du sens pour sa vie et celle de sa famille », explique-t-il.

Pour retenir ses compétences, ou plutôt les « attirer » comme préfère dire M. Reghay, il faut que l’Etat mette cette question de l’ascension sociale, du bien-être, la qualité de vie, du service public, au centre de son nouveau modèle de développement.

« L’ascension sociale doit être le moteur du modèle de développement. Elle engendre le progrès social et sociétal, donne de l’espoir à toutes les couches de la société. Ca ne doit pas être seulement un levier du développement mais sa finalité. C’est le moteur qui fait le rêve marocain », recommande-t-il.

La femme, la grande victime

Si le blocage de l'ascenseur social concerne la majorité des jeunes, il est surtout très présent chez la gente féminine. Une discrimination que signale Hamid Benelfadil par ce chiffre qui résume tout : « Au même âge, au même niveau d'étude et au même niveau social, un homme a 7 fois plus de chance qu’une femme pour occuper une position sociale meilleure que celle de son père ».

Si une grande partie des jeunes n’arrivent pas à vivre mieux que leurs parents (c’est l’essence même de l’ascenseur social), la femme souffre particulièrement de grandes discriminations, et à toutes les échelles.

Dans l’emploi, ces discriminations sont criantes, comme le souligne Belahrach : « Le taux d’activité des femmes ne dépasse pas 23%, c’est inacceptable. Les femmes pourtant réussissent bien à l’école lorsqu'elles y ont accès. Malheureusement, la discrimination se fait au départ, à l’école. Dans le milieu rural, il suffit pourtant de peu pour encourager les familles à scolariser leurs filles. On a découvert par exemple qu’en mettant des éducatrices dans nos structures, les familles avaient plus confiance et envoyaient facilement leurs filles à l’école. C’est un modèle qui marche », explique-t-il.

Les filles représentent aussi 78% des NEET, souligne pour sa part le président de la Fondation TIBU. « Quand on a lancé notre initiative d’intégration par le sport, nous avons eu au départ que des garçons, alors qu’on voulait avoir une parité parfaite. Nous avons résolu le problème par la suite en faisant une politique de ciblage, à travers des influenceuses, des championnes sportives qui font de la pédagogie, encouragent les filles à s’inscrire dans des démarches d’intégration… Une femme qui fait du sport aura des enfants, et ceux-là feront du sport également. C’est un grand investissement qui permet l'émancipation des filles par le sport, et la transmission de ces valeurs à la famille, aux enfants… », explique-t-il.

« La femme n’a aucun accès à l’ascension sociale », égrène pour sa part Soumaya Nouamane Guessous. Elle donne l’exemple de Dar Talibate (la maison des étudiantes), initiative étatique qui visait justement à lutter contre l'abandon scolaire des filles. Des pensionnats qui recueillent les filles dès le secondaire pour qu’elles puissent continuer leurs études jusqu’au lycée, et qui sont, selon la sociologue, « un réel et précieux outil d’ascension sociale pour ces filles ».

Mais juste dans la théorie, car dans la pratique, Madame Nouamane Guessous note que ces filles vivent à l’intérieur de ces pensionnats « dans des conditions misérables, avec une alimentation pauvre et dans des bâtiments délabrés…»

« Pour une vraie égalité des chances, ces espaces doivent être réaménagés, équipés, être connectés au numérique, avec la programmation d’activités culturelles et artistiques pour l’épanouissement de ces filles. Car quand elles arrivent à l’université, elles se retrouvent pénalisées, handicapées, ce qui réduit leurs chances à l’accès par la suite au marché de l’emploi », souligne-t-elle.

Cette discrimination envers les femmes, cette inégalité des chances, et l’impossibilité de leur ascension sociale par rapport à la gente masculine a des ressorts très profonds dans notre société, ajoute-t-elle.

Elle note ainsi que bien que l’article 19 de la Constitution ait institué une égalité parfaite entre les hommes et les femmes, certains paradoxes persistent. Comme dans l’héritage, une des causes du déclassement des femmes, et de l’impossibilité de leur développement et épanouissement personnel.

« La loi successorale perpétue la discrimination envers la femme. Il faut la réformer dans l’urgence. Ce n’est pas une simple revendication féministe, car il faut voir les conséquences dramatiques de cette injustice faite contre les femmes », explique-t-elle.

Cette loi, inspirée de la Chariaa, dispose que la femme hérite de la moitié de la part qui revient à l’homme. Sans parler de la tradition du Ta3ssib qui empêche la femme d’accéder à son héritage si elle n’a pas de tuteur mâle.

« Ce n’est pas une affaire de riches. Le problème se pose surtout en milieu rural. Le partage inéquitable de l’héritage prive les femmes de parcelles de terrains qui peuvent leur octroyer des moyens de subsistance. Les femmes se retrouvent souvent chassées de leurs terres et vont grossir la population des bidonvilles dans les milieux urbains. Leurs enfants restent à la dérive, ce qui perpétue la précarité sur des générations », tonne-t-elle.

Régler la problématique de l’ascenseur social doit passer forcément, selon la sociologue, par une approche genre, car la femme constitue 50% de la population marocaine. Et ne peut être exclue du développement, avec une Constitution qui lui octroie les mêmes droits que l’homme, et des lois héritées de la tradition qui la prive de ses droits les plus élémentaires, d’une possibilité de vie digne et de mobilité sociale. 

>>Lire aussi : En détresse, une partie de la jeunesse marocaine multiplie les signaux d'alerte

En panne, l'ascenseur social doit être au cœur du modèle de développement

Le 17 juin 2020 à20:18

Modifié le 17 juin 2020 à 22:16

DEBAT. La panne de l'ascenseur social est l’un des premiers motifs de désespoir et de désenchantement d’une large partie de la jeunesse du pays. Inégalités face à l’éducation, à la santé, à l’accès à la culture, à l’emploi… l’ascenseur est bloqué à tous les étages. Comment le réparer ? Réponses.

Le sujet a fait l’objet d’un débat organisé lundi 15 juin par la Fondation Marocaine de l'Etudiant, présidée par Hamid Benelfadil en collaboration avec la Commission spéciale sur le modèle de développement (CSMD), à travers son représentant Mohamed Fikrat.

La panne de l'ascenseur social n’est plus à démontrer, c’est l’un des motifs même du lancement de la réflexion sur le nouveau modèle de développement.

Mais les intervenants de ce panel ont donné des indicateurs qui démontrent l'étendue du problème, ont disséqué les raisons de ce blocage de l'ascension sociale, et émis des recommandations qui peuvent participer à la résolution du problème.

Voici une synthèse de ce débat, qui selon tous les intervenants doit être au cœur du nouveau modèle de développement.

Pourquoi le moteur de l'ascension est bloqué

Première raison, évidente, qui fait consensus : l'éducation et l’inégalité des chances entre deux populations, celle qui a les moyens d’inscrire ses enfants dans le privé, et l’autre, la plus large, qui recourt par défaut à un système public longtemps défaillant. Un décalage qui accentue les inégalités des chances dès le départ.

« D’après nos études, l'ascension sociale est perçue comme impossible par la population. Ce qui accentue la perte d’espoir et la légitimité de l’école en tant que principal moteur de mobilité sociale », lance d’emblée Hamid Benelfadil.

Le président de la fondation marocaine de l’étudiant s'appuie en cela sur l’étude du HCP sur la mobilité sociale, qui a démontré que « chaque année d’étude supplémentaire améliore de 14% les chances d’ascension sociale ».

Sa fondation identifie deux discriminations majeures au niveau de l’école : la première est d’ordre linguistique : « Il y a un gap considérable entre ceux qui maitrisent la langue française et ceux qui ne la maitrisent pas », affirme-t-il.

La seconde est d’ordre territorial : « Au niveau de l’école, surtout du collège, du lycée et des études supérieurs, il y a un mépris des jeunes venus du rural, qui ressentent un complexe d’infériorité, intensifié par un isolement social une fois arrivés dans les milieux urbains pour poursuivre leurs études », explique M. Benelfadil.

Sa fondation est très investie dans le sujet. C’est le propre de sa mission, son ADN. Elle a permis depuis sa création à 1.000 jeunes issus de milieux défavorisés de poursuivre leurs études supérieures, grâce à des bourses et un accompagnement dans leur cursus académique. « Ce sont des jeunes dont le dossier académique leur permettait d’aller loin, mais qui se retrouvaient freinés par leur situation sociale. Notre intervention leur a permis de faire un parcours extraordinaire au regard de la situation de départ », souligne M. Benelfadil pour démontrer qu’il suffit de peu pour aider les jeunes à casser les chaînes qui bloquent leur ascension.

2,7 millions de NEET

L’école est importante, mais il y a aussi l’expérience professionnelle qui compte beaucoup dans l’ascension sociale comme le montre la même étude du HCP. « L’expérience professionnelle renforce les chances d’ascension sociale. Chaque année supplémentaire dans le milieu du travail améliore de 12% les chances de mobilité sociale ascendante. Avec un plafonnement constaté à l’âge de 50 ans », indique-t-il. Encore faut-il accéder à cet emploi quand on part avec un handicap de taille : une éducation publique inadaptée au marché du travail.

Un des chiffres qui montre l’étendu du phénomène: le nombre de jeunes en situation de NEET (Not in Employment, Education or Training). Une notion qui tente de mesurer le pourcentage de jeunes âgés entre 18 et 24 ans qui ne sont ni en emploi, ni aux études ni en formation professionnelle.

D’après Amine Zariat, président de la Fondation TIBU, qui travaille notamment sur l’insertion des jeunes par le sport, « le Maroc compte aujourd’hui 2,7 millions de jeunes en situation de NEET. Sans emploi, hors du circuit de l’école et sans qualifications, ils sont également totalement absents des réseaux sociaux, ont des difficultés de mobilité, de logement, n’ont aucun soutien familial… », détaille-t-il. 

Des laissés-pour-compte dont « l’insertion est une problématique fondamentale ». « Ces jeunes sont dans une spirale d’échec. Certains ont raté leur Bac, n’ont pas été les meilleurs au foot pour jouer au RAJA, sont éloignés du marché du travail… Ils ont vécu beaucoup de situations d’échec », déplore-t-il.

Le préscolaire doit être gratuit et accessible à tous

Ce qui fait dire à Jamal Belahrach, que pour régler ce problème, il faut commencer par le commencement : le préscolaire. « Si on n'intègre pas les enfants de 4 à 6 dans le préscolaire, en travaillant sur le développement de leurs capacités, leur culture, leurs aptitudes… on n’y arrivera pas », lance le président de la Fondation Zakoura très investie dans la création et la gestion de structures de préscolaire dans les milieux défavorisés et ruraux.

« Chaque année, 1,5 million d’enfants arrivent sur le marché du préscolaire. Mais à peine 400 000 se retrouvent bien servis dans le privé. Le reste, plus d’un million d'enfants, restent perdus », précise-t-il.

Pour lui, le préscolaire doit être un service public gratuit, partout et pour tous. C’est la première chose à faire pour assurer une égalité des chances à notre jeunesse. « On ne peut pas accepter que le préscolaire soit payant. C’est là où se passe l’égalité des chances. Mais à condition qu’il soit de qualité », propose-t-il.

Et c’est là où le bât blesse. Car l’Etat commence à s’investir dans cette phase « maternelle » de l’éducation, mais l’égalité des chances entre milieu rural et milieu urbain ne suit pas forcément, comme en témoigne la sociologue et co-fondatrice de l’association Riyad Al Amal, Soumaya Nouamane Guessous. « Dans le rural, j’accompagne quelque structures scolaires. Lorsque je ramène de la pâte à modeler par exemple, je découvre que les éducatrices n’ont jamais vu ça. Les enfants non plus. Ils ne font qu’apprendre le coran et des anachid par cœur », témoigne-t-elle.

Le Roi a selon Belahrech a demandé à ce que le préscolaire soit généralisé. Les pouvoirs publics ont pris en main le dossier, mais il faut beaucoup plus de moyens que ce qu’on met aujourd’hui pour l’élargir à tous les enfants du Maroc, tout en assurant une égalité parfaite, sociale et territoriale. « A Tan Tan, dans un village du Moyen Atlas ou à Casa Anfa, on doit avoir le même modèle d’écoles, le même contenu pédagogique, le même corpus des éducateurs », insiste-t-il.

Cela demande selon lui un investissement énorme, mais qui créera un effet vertueux sur toute la société et l’économie du pays. Il donne en cela l’exemple de la création d’emploi que ce programme de généralisation du préscolaire peut générer.

« Pour généraliser le préscolaire à tout le pays, il faut investir, au-delà des murs, dans le personnel éducatif et les acteurs sociaux, les animateurs… C’est au moins 200.000 à 300.000 emplois à créer. A la fondation Zakoura, on a créé 350 écoles qui font travailler un effectif de 1.200 éducateurs et animateurs. Quand on voit les besoins aujourd’hui au Maroc, qui sont de 2.000 à 2.500 écoles à créer par an sur 10 ans, le potentiel de création d’emploi est énorme », signale-t-il.

La vie de quartier, la culture, le sport…

Généraliser le préscolaire reste insuffisant, selon Jamal Belahrach. Car cela doit s'accompagner d’une réforme globale de toute la chaîne de l’ascension sociale. L’école publique d’abord, puis la vie de quartier et associative.

« Nous avons remarqué au niveau de notre fondation que quand les enfants du préscolaire passent au primaire public, il y a une rupture qui se fait dans le modèle pédagogique. Dans le préscolaire, ils sont au centre de tout. Mais dès qu’ils passent au primaire public, ils deviennent un simple matricule et doivent apprendre par cœur ce qu’on leur dit… », prévient-il. Le changement doit donc s’opérer sur toute la chaîne éducative. Mais aussi dans la vie de quartier, des douars, des villages.

« Quand un enfant sort de l’école, il est livré à lui-même. Lorsqu’il vit dans un douar, il n’a aucun outil pour cultiver sa curiosité, son propre développement personnel, avoir accès à la culture, contrairement aux enfants du privé qui vivent dans les centres urbains. Il faut une politique publique pour développer ces volets, aller sur place, donner aux gens un accès égal à la culture, à la connaissance ».

Et pour cela, il faut investir dans le tissu associatif, le personnel social. « Ce sont ces gens-là qui accompagnent nos enfants dans leur évolution, leur bien être aussi bien à l’école que dans les quartiers. Je l’ai vécu en France, on avait des structures locales dans le quartier qui nous permettaient de ne pas être perdus, avec un accompagnement culturel, sportif, une vie sociale de quartier. Il faut faire vivre les quartiers par les gens du quartier, leur donner les moyens… Si je n'avais pas eu accès à cela, je ne serais peut-être pas là aujourd’hui devant vous », raconte-t-il.

Il appelle ainsi à une approche systémique pour assurer l’égalité des chances dès l’enfance : un préscolaire de qualité, une école publique de qualité, une vie de quartier animée, un accès à la culture et au sport, qui selon lui est un facteur d’intégration sociale « colossal ». « La plupart des gens réussissent grâce au sport, mais dans les disciplines gratuites, comme le foot ou l’athlétisme. Là aussi, cela ne s’organise pas dans les grands clubs, mais dans les quartiers », plaide-t-il.

Et tout cela, ce sont des missions régaliennes de l’Etat qui devraient être clairement affichées et être au cœur de son action. « Il faut créer un nouveau contrat social, créer un rêve marocain. L’Etat pour l’instant n’est pas très présent sur ces sujets. La méritocratie n’est pas non plus présente dans la gouvernance de nos institutions aussi bien publiques que privées. Il faut faire en sorte que notre jeunesse puisse se dire qu’elle peut grandir, vivre et travailler au Maroc », explique Jamal Balahrach.

Fuite des cerveaux, l’effet miroir

Ce rêve marocain n’existe pas aujourd’hui, confirme pour sa part Abdelhafid Reghay, vice-président et cheville ouvrière de la fondation Académia. Et ce à cause justement de ce blocage de l’ascenseur social.

Pour lui l’ascension sociale sous-tend plusieurs paramètres : la mobilité sociale, professionnelle mais aussi résidentielle. Et un des effets miroirs de son absence au Maroc est le phénomène de la fuite des cerveaux.

« Cette problématique de l’ascension sociale met en lumière le phénomène de la fuite des cerveaux qui exacerbe en interne le sentiment d'amertume individuelle et collective, cette croyance fataliste qui nous mène à intérioriser le fait que nos investissements internes dans la formation de talents bénéficient plus aux pays étrangers, qu’à notre pays », analyse-t-il.

Ce phénomène de migration des cadres, qui s’est accéléré ces dernières années, est, selon lui, une des conséquences de ce blocage de la mobilité sociale, de cette foi perdue en un avenir meilleur au Maroc. Car, « le pays ne valorise pas assez ses compétences, ne promeut pas le mérite, et n’assure pas aux jeunes un bien être au sens large ».

Et ce bien-être passe selon M. Reghay par la qualité de l’école publique, du système de santé, de l’accès à la culture, aux loisirs... « Un jeune aujourd’hui, quel que soit le salaire que vous lui proposer, s’il ne se sent pas bien là où il vit, s’il ne voit pas qu’il y a une contrepartie aux impôts qu’il paie, à travers une école et des hôpitaux de qualité, il partira là où il se sentira mieux, où il pourra se réaliser, trouver une raison d’être, du bien-être et du sens pour sa vie et celle de sa famille », explique-t-il.

Pour retenir ses compétences, ou plutôt les « attirer » comme préfère dire M. Reghay, il faut que l’Etat mette cette question de l’ascension sociale, du bien-être, la qualité de vie, du service public, au centre de son nouveau modèle de développement.

« L’ascension sociale doit être le moteur du modèle de développement. Elle engendre le progrès social et sociétal, donne de l’espoir à toutes les couches de la société. Ca ne doit pas être seulement un levier du développement mais sa finalité. C’est le moteur qui fait le rêve marocain », recommande-t-il.

La femme, la grande victime

Si le blocage de l'ascenseur social concerne la majorité des jeunes, il est surtout très présent chez la gente féminine. Une discrimination que signale Hamid Benelfadil par ce chiffre qui résume tout : « Au même âge, au même niveau d'étude et au même niveau social, un homme a 7 fois plus de chance qu’une femme pour occuper une position sociale meilleure que celle de son père ».

Si une grande partie des jeunes n’arrivent pas à vivre mieux que leurs parents (c’est l’essence même de l’ascenseur social), la femme souffre particulièrement de grandes discriminations, et à toutes les échelles.

Dans l’emploi, ces discriminations sont criantes, comme le souligne Belahrach : « Le taux d’activité des femmes ne dépasse pas 23%, c’est inacceptable. Les femmes pourtant réussissent bien à l’école lorsqu'elles y ont accès. Malheureusement, la discrimination se fait au départ, à l’école. Dans le milieu rural, il suffit pourtant de peu pour encourager les familles à scolariser leurs filles. On a découvert par exemple qu’en mettant des éducatrices dans nos structures, les familles avaient plus confiance et envoyaient facilement leurs filles à l’école. C’est un modèle qui marche », explique-t-il.

Les filles représentent aussi 78% des NEET, souligne pour sa part le président de la Fondation TIBU. « Quand on a lancé notre initiative d’intégration par le sport, nous avons eu au départ que des garçons, alors qu’on voulait avoir une parité parfaite. Nous avons résolu le problème par la suite en faisant une politique de ciblage, à travers des influenceuses, des championnes sportives qui font de la pédagogie, encouragent les filles à s’inscrire dans des démarches d’intégration… Une femme qui fait du sport aura des enfants, et ceux-là feront du sport également. C’est un grand investissement qui permet l'émancipation des filles par le sport, et la transmission de ces valeurs à la famille, aux enfants… », explique-t-il.

« La femme n’a aucun accès à l’ascension sociale », égrène pour sa part Soumaya Nouamane Guessous. Elle donne l’exemple de Dar Talibate (la maison des étudiantes), initiative étatique qui visait justement à lutter contre l'abandon scolaire des filles. Des pensionnats qui recueillent les filles dès le secondaire pour qu’elles puissent continuer leurs études jusqu’au lycée, et qui sont, selon la sociologue, « un réel et précieux outil d’ascension sociale pour ces filles ».

Mais juste dans la théorie, car dans la pratique, Madame Nouamane Guessous note que ces filles vivent à l’intérieur de ces pensionnats « dans des conditions misérables, avec une alimentation pauvre et dans des bâtiments délabrés…»

« Pour une vraie égalité des chances, ces espaces doivent être réaménagés, équipés, être connectés au numérique, avec la programmation d’activités culturelles et artistiques pour l’épanouissement de ces filles. Car quand elles arrivent à l’université, elles se retrouvent pénalisées, handicapées, ce qui réduit leurs chances à l’accès par la suite au marché de l’emploi », souligne-t-elle.

Cette discrimination envers les femmes, cette inégalité des chances, et l’impossibilité de leur ascension sociale par rapport à la gente masculine a des ressorts très profonds dans notre société, ajoute-t-elle.

Elle note ainsi que bien que l’article 19 de la Constitution ait institué une égalité parfaite entre les hommes et les femmes, certains paradoxes persistent. Comme dans l’héritage, une des causes du déclassement des femmes, et de l’impossibilité de leur développement et épanouissement personnel.

« La loi successorale perpétue la discrimination envers la femme. Il faut la réformer dans l’urgence. Ce n’est pas une simple revendication féministe, car il faut voir les conséquences dramatiques de cette injustice faite contre les femmes », explique-t-elle.

Cette loi, inspirée de la Chariaa, dispose que la femme hérite de la moitié de la part qui revient à l’homme. Sans parler de la tradition du Ta3ssib qui empêche la femme d’accéder à son héritage si elle n’a pas de tuteur mâle.

« Ce n’est pas une affaire de riches. Le problème se pose surtout en milieu rural. Le partage inéquitable de l’héritage prive les femmes de parcelles de terrains qui peuvent leur octroyer des moyens de subsistance. Les femmes se retrouvent souvent chassées de leurs terres et vont grossir la population des bidonvilles dans les milieux urbains. Leurs enfants restent à la dérive, ce qui perpétue la précarité sur des générations », tonne-t-elle.

Régler la problématique de l’ascenseur social doit passer forcément, selon la sociologue, par une approche genre, car la femme constitue 50% de la population marocaine. Et ne peut être exclue du développement, avec une Constitution qui lui octroie les mêmes droits que l’homme, et des lois héritées de la tradition qui la prive de ses droits les plus élémentaires, d’une possibilité de vie digne et de mobilité sociale. 

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