John Andrews

Ancien rédacteur en chef et correspondant étranger pour The Economist

Erdoğan se jette dans le bourbier libyen

Erdoğan se jette dans le bourbier libyen

Le 17 janvier 2020 à 16:50

Modifié le 17 janvier 2020 à 16:45

Les détracteurs étrangers du président turc Recep Tayyip Erdoğan se moquent de lui en le décrivant comme un mégalomane quasi-dictatorial. Mais Erdoğan, qui a été le premier ministre de la Turquie pendant 11 ans avant d'être élu président en 2014, est désormais également un joueur téméraire. D’ici peu, la Turquie va envoyer des troupes en Libye, à la demande du gouvernement pour l'Accord national (GNA) soutenu par les Nations unies, qui a été assiégé à Tripoli au cours des huit derniers mois par les forces en expansion de l'Armée nationale libyenne (LNA) du maréchal Khalifa Haftar.

WINCHESTER, ROYAUME-UNI – Ce sera une folie militaire et diplomatique. Erdoğan a déjà l'exemple affligeant du conflit syrien aux portes mêmes de la Turquie. Imagine-t-il vraiment que l'envoi de quelques centaines, voire plusieurs milliers, de soldats turcs pour aider le GNA aux abois pourrait de quelque manière mettre fin à la tourmente tragique et sanglante qui accable la Libye, elle-même le résultat de l'intervention des puissances étrangères en 2011 pour renverser le régime du colonel Mouammar El-Kadhafi?

Si Erdoğan s’attend soit à une victoire du GNA, soit à un accord de paix rapide, il se berce d'illusions. La LNA bien équipée de Haftar a le soutien de l'Egypte, des Emirats arabes unis, de l'Arabie saoudite, de la Russie et (au moins secrètement) de la France. Avec des mercenaires russes et soudanais de son côté, Haftar doit clairement se sentir plus optimiste que Fayez Al-Sarraj, le premier ministre du GNA. Le soutien de la Turquie et du Qatar au GNA, ainsi que la couverture liée à la reconnaissance par l'ONU, pèsent nettement moins lourd dans la balance militaire.

Dès lors, qu’est-ce qui explique l'entrée de la Turquie dans le terrible conflit libyen, en tant que nouvel acteur de cette lutte par personnes interposées? Un facteur, déconcertant souvent à l'extérieur, est l'influence idéologique et politique au Moyen-Orient, ou tout au moins ses parties musulmanes sunnites, des Frères musulmans. Fondés en Egypte il y a presque un siècle, les Frères favorisent une transition (pacifique, ont-ils toujours maintenu) vers un gouvernement théocratique. Selon son slogan, "L'islam est la solution".

L'aventurisme d'Erdoğan

Il s’agit d’un problème pour les familles dirigeantes de l'Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et du Bahreïn, qui considèrent toutes que les Frères sont une organisation terroriste cherchant à saper leur pouvoir. C’est aussi le cas du régime égyptien d'oppression dirigé par le président Abdel Fattah El-Sisi, qui a monté un coup d'Etat militaire en 2013 mettant fin à une année de gestion désastreuse par les Frères du pays le plus peuplé du monde arabe. Seuls la Turquie, en particulier, le Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdoğan, et le minuscule Qatar (en profond désaccord avec l'Arabie saoudite voisine) regardent les Frères avec enthousiasme et sans inquiétude. Sur la prémisse presque frivole "l'ennemi de mon ennemi est mon ami", le fait que l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et l'Egypte soutiennent Haftar est une excuse suffisante pour le soutien de la Turquie et du Qatar à Sarraj et la GNA.

La raison principale de l'aventurisme d’Erdoğan en Libye, cependant, est qu'il correspond à son désir que la Turquie joue un rôle déterminant dans sa région pour la première fois depuis la disparition de l'empire ottoman (dont la Libye faisait autrefois partie). A première vue, cette ambition semble assez raisonnable. La Turquie a une population de plus de 80 millions habitants, le deuxième contingent militaire de l'Otan et une économie relativement développée. Elle mérite d'être traitée avec respect, ce qui est pourquoi la réticence évidente de l'Union européenne à faire progresser la candidature d'adhésion du pays est un coup porté à la fierté turque.

Mais la poursuite par la Turquie de son ambition de leadership régional s’est faite à un coût élevé. Lorsque l'AKP est arrivé au pouvoir en Turquie il y a près de deux décennies, le mentor d’Erdoğan était Ahmet Davutoğlu, un universitaire qui est ensuite devenu ministre des Affaires étrangères et, finalement, premier ministre. Davutoğlu tenait à étendre l'influence de la Turquie à l’étranger, mais sous le slogan "zéro problème avec nos voisins".

L'ambition du leadership régional

Quelle ironie, dès lors, qu’Erdoğan ait créé des problèmes avec presque tous ses voisins. L'UE ne peut accepter les pratiques consternantes de la Turquie en matière de droits de l'homme, en particulier après l’échec de la tentative de coup d'Etat menée par l'armée en 2016. Israël ne peut pas supporter le soutien de la Turquie au Hamas (qui est aligné avec les Frères musulmans) à Gaza. Et presque tout le monde est exaspéré par la politique de la Turquie en Syrie, qui consiste à attaquer les Kurdes, les plus efficaces combattants contre l'Etat islamique, et à entretenir une ambivalence envers plusieurs groupes jihadistes. De manière significative, Davutoğlu a rompu avec Erdoğan et formé un parti politique rival.

Il est vrai que les partisans d’Erdoğan peuvent faire valoir à juste titre que la Turquie est devenue un acteur régional avec lequel il faut compter. L'UE doit être généreuse financièrement, au risque que la Turquie laisse des centaines de milliers de réfugiés fuyant la Syrie, les guerres et la pauvreté envahir l’Europe. La Russie et l'Iran, qui soutiennent le régime du président syrien Bachar Al-Assad, reconnaissent qu'un règlement du conflit syrien dépendra de l'acquiescement de la Turquie, d'où la poursuite du processus de paix tripartite qui a commencé il y a trois ans à Astana, au Kazakhstan. Même les Etats-Unis sous le président Donald Trump a dû se résoudre à faire amende honorable: la Turquie, quelles que soient les sensibilités de l’Otan et les menaces économiques américaines, maintient sa décision d'acheter un système de défense aérienne russe.

Mais l'entreprise libyenne pourrait être un pas trop loin. Le 5 décembre, le Parlement turc a ratifié un accord entre Erdoğan et Sarraj qui établit une frontière maritime entre les deux pays. L'accord turco-libyen ne tient pas compte du droit international, comme l'Union européenne, Chypre, la Grèce et l'Egypte l’ont souligné. Il ignore également la géographie, parce que l'île grecque de Crète se trouve à mi-chemin entre les deux pays. Et il menace l’accord de janvier 2019 entre l’Egypte, Israël, la Grèce, Chypre, l’Italie, la Jordanie et l'Autorité palestinienne sur l’exploitation des réserves de gaz de la Méditerranée orientale.

Erdoğan est l'incarnation même du leader politique fort d'aujourd'hui. Mais, lorsque son pari libyen tournera au fiasco, comme ce sera inévitablement le cas, il aura épuisé à la fois ses chances et ses amis.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

© Project Syndicate 1995–2020
Tags : libye
John Andrews

Ancien rédacteur en chef et correspondant étranger pour The Economist

Erdoğan se jette dans le bourbier libyen

Le 17 janvier 2020 à16:50

Modifié le 17 janvier 2020 à 16:45

Les détracteurs étrangers du président turc Recep Tayyip Erdoğan se moquent de lui en le décrivant comme un mégalomane quasi-dictatorial. Mais Erdoğan, qui a été le premier ministre de la Turquie pendant 11 ans avant d'être élu président en 2014, est désormais également un joueur téméraire. D’ici peu, la Turquie va envoyer des troupes en Libye, à la demande du gouvernement pour l'Accord national (GNA) soutenu par les Nations unies, qui a été assiégé à Tripoli au cours des huit derniers mois par les forces en expansion de l'Armée nationale libyenne (LNA) du maréchal Khalifa Haftar.

WINCHESTER, ROYAUME-UNI – Ce sera une folie militaire et diplomatique. Erdoğan a déjà l'exemple affligeant du conflit syrien aux portes mêmes de la Turquie. Imagine-t-il vraiment que l'envoi de quelques centaines, voire plusieurs milliers, de soldats turcs pour aider le GNA aux abois pourrait de quelque manière mettre fin à la tourmente tragique et sanglante qui accable la Libye, elle-même le résultat de l'intervention des puissances étrangères en 2011 pour renverser le régime du colonel Mouammar El-Kadhafi?

Si Erdoğan s’attend soit à une victoire du GNA, soit à un accord de paix rapide, il se berce d'illusions. La LNA bien équipée de Haftar a le soutien de l'Egypte, des Emirats arabes unis, de l'Arabie saoudite, de la Russie et (au moins secrètement) de la France. Avec des mercenaires russes et soudanais de son côté, Haftar doit clairement se sentir plus optimiste que Fayez Al-Sarraj, le premier ministre du GNA. Le soutien de la Turquie et du Qatar au GNA, ainsi que la couverture liée à la reconnaissance par l'ONU, pèsent nettement moins lourd dans la balance militaire.

Dès lors, qu’est-ce qui explique l'entrée de la Turquie dans le terrible conflit libyen, en tant que nouvel acteur de cette lutte par personnes interposées? Un facteur, déconcertant souvent à l'extérieur, est l'influence idéologique et politique au Moyen-Orient, ou tout au moins ses parties musulmanes sunnites, des Frères musulmans. Fondés en Egypte il y a presque un siècle, les Frères favorisent une transition (pacifique, ont-ils toujours maintenu) vers un gouvernement théocratique. Selon son slogan, "L'islam est la solution".

L'aventurisme d'Erdoğan

Il s’agit d’un problème pour les familles dirigeantes de l'Arabie saoudite, des Emirats arabes unis et du Bahreïn, qui considèrent toutes que les Frères sont une organisation terroriste cherchant à saper leur pouvoir. C’est aussi le cas du régime égyptien d'oppression dirigé par le président Abdel Fattah El-Sisi, qui a monté un coup d'Etat militaire en 2013 mettant fin à une année de gestion désastreuse par les Frères du pays le plus peuplé du monde arabe. Seuls la Turquie, en particulier, le Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdoğan, et le minuscule Qatar (en profond désaccord avec l'Arabie saoudite voisine) regardent les Frères avec enthousiasme et sans inquiétude. Sur la prémisse presque frivole "l'ennemi de mon ennemi est mon ami", le fait que l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et l'Egypte soutiennent Haftar est une excuse suffisante pour le soutien de la Turquie et du Qatar à Sarraj et la GNA.

La raison principale de l'aventurisme d’Erdoğan en Libye, cependant, est qu'il correspond à son désir que la Turquie joue un rôle déterminant dans sa région pour la première fois depuis la disparition de l'empire ottoman (dont la Libye faisait autrefois partie). A première vue, cette ambition semble assez raisonnable. La Turquie a une population de plus de 80 millions habitants, le deuxième contingent militaire de l'Otan et une économie relativement développée. Elle mérite d'être traitée avec respect, ce qui est pourquoi la réticence évidente de l'Union européenne à faire progresser la candidature d'adhésion du pays est un coup porté à la fierté turque.

Mais la poursuite par la Turquie de son ambition de leadership régional s’est faite à un coût élevé. Lorsque l'AKP est arrivé au pouvoir en Turquie il y a près de deux décennies, le mentor d’Erdoğan était Ahmet Davutoğlu, un universitaire qui est ensuite devenu ministre des Affaires étrangères et, finalement, premier ministre. Davutoğlu tenait à étendre l'influence de la Turquie à l’étranger, mais sous le slogan "zéro problème avec nos voisins".

L'ambition du leadership régional

Quelle ironie, dès lors, qu’Erdoğan ait créé des problèmes avec presque tous ses voisins. L'UE ne peut accepter les pratiques consternantes de la Turquie en matière de droits de l'homme, en particulier après l’échec de la tentative de coup d'Etat menée par l'armée en 2016. Israël ne peut pas supporter le soutien de la Turquie au Hamas (qui est aligné avec les Frères musulmans) à Gaza. Et presque tout le monde est exaspéré par la politique de la Turquie en Syrie, qui consiste à attaquer les Kurdes, les plus efficaces combattants contre l'Etat islamique, et à entretenir une ambivalence envers plusieurs groupes jihadistes. De manière significative, Davutoğlu a rompu avec Erdoğan et formé un parti politique rival.

Il est vrai que les partisans d’Erdoğan peuvent faire valoir à juste titre que la Turquie est devenue un acteur régional avec lequel il faut compter. L'UE doit être généreuse financièrement, au risque que la Turquie laisse des centaines de milliers de réfugiés fuyant la Syrie, les guerres et la pauvreté envahir l’Europe. La Russie et l'Iran, qui soutiennent le régime du président syrien Bachar Al-Assad, reconnaissent qu'un règlement du conflit syrien dépendra de l'acquiescement de la Turquie, d'où la poursuite du processus de paix tripartite qui a commencé il y a trois ans à Astana, au Kazakhstan. Même les Etats-Unis sous le président Donald Trump a dû se résoudre à faire amende honorable: la Turquie, quelles que soient les sensibilités de l’Otan et les menaces économiques américaines, maintient sa décision d'acheter un système de défense aérienne russe.

Mais l'entreprise libyenne pourrait être un pas trop loin. Le 5 décembre, le Parlement turc a ratifié un accord entre Erdoğan et Sarraj qui établit une frontière maritime entre les deux pays. L'accord turco-libyen ne tient pas compte du droit international, comme l'Union européenne, Chypre, la Grèce et l'Egypte l’ont souligné. Il ignore également la géographie, parce que l'île grecque de Crète se trouve à mi-chemin entre les deux pays. Et il menace l’accord de janvier 2019 entre l’Egypte, Israël, la Grèce, Chypre, l’Italie, la Jordanie et l'Autorité palestinienne sur l’exploitation des réserves de gaz de la Méditerranée orientale.

Erdoğan est l'incarnation même du leader politique fort d'aujourd'hui. Mais, lorsque son pari libyen tournera au fiasco, comme ce sera inévitablement le cas, il aura épuisé à la fois ses chances et ses amis.

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

© Project Syndicate 1995–2020

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