Fathallah Sijilmassi: Voici pourquoi le Maroc doit revoir ses relations avec l’UE

INTERVIEW. L’ancien ambassadeur du Maroc à l’UE, à Paris et ancien secrétaire général de l’Union pour la Méditerranée estime que la crise du Covid doit être une occasion pour accélérer la refondation des relations entre le Maroc et l’Union européenne. Des relations qui doivent sortir, selon lui, du schéma classique du libre-échange pour s’étendre à un paradigme nouveau et plus large : "la construction d’un espace de compétitivité mondial".

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Fathallah Sijilmassi : Voici pourquoi le Maroc doit revoir ses relations avec l’UE

Le 13 juillet 2020 à 18:44

Modifié le 14 juillet 2020 à 09:45

Premier partenaire commercial et économique du Maroc, l’Union européenne connait depuis quelques années de profonds changements que l’on peine souvent à suivre, à comprendre. La crise du Covid rend ces changements encore plus rapides et souvent illisibles.

Souverainisme, montée des discours nationalistes, mouvements de relocalisation, accélération de la transition verte… Comment tous ces changements peuvent-ils nous affecter ? Quelle place pour le Maroc dans cette nouvelle Europe, chahutée par la crise sanitaire mais aussi par le Brexit et le risque de décomposition de son espace communautaire ? Comment le Maroc, dont le sort est intimement lié à celui de l’Europe, peut-il se positionner dans ces nouvelles réalités géopolitiques et économiques ?

Pour comprendre ces différentes évolutions, leur impact sur le Maroc, nous avons donné la parole à un des grands connaisseurs du dossier : Fathallah Sijilmassi. Economiste de formation et diplomate de carrière, il a été dès le début de sa carrière dans les années 1990 partie prenante des négociations de l’Accord d’Association avec l’Union européenne, signé en 1996 et entré en vigueur en 2000. Soit trois années avant sa nomination en tant qu’ambassadeur du Maroc auprès de l’UE, puis dans l’une des grandes capitales du continent, Paris.

En plus de cette carrière diplomatique, consacrée en 2012 par sa nomination en tant que secrétaire général de l’Union Pour la Méditerranée (UPM), M. Sijilmassi a également une fibre très économique, puisqu’il a dirigé entre 2009 et 2012 la nouvelle Agence Marocaine pour le Développement des Investissements (AMDI), période qui a connu un afflux massif d’IDE industriels vers le Royaume.

C’est avec ce back ground que Fathallah Sijilmassi s’exprime dans cette interview. Mais aussi en tant qu’auteur d’un livre dédié au sujet : "L’Avenir de l’Europe est au Sud", co-édité en 2019 par les think tanks CEPS (Bruxelles) et EMEA (Barcelone). Un livre préfacé par l’ancien ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine et qui vient tout récemment de remporter le prix du livre économique francophone.

Le Prix du livre économique francophone, organisé par le Forum Francophone des Affaires est une distinction inscrite dans les prix spéciaux du Prix Turgot sous l’intitulé Prix de la francophonie - FFA- Turgot, et qui consacre les auteurs de l’économie financière sous l’angle de la francophonie économique.

Dans cet ouvrage paru en novembre 2019, Fathallah Sijilmassi défendait la thèse d’une refondation des relations de l’UE avec le Maroc, dans une nouvelle logique de construction d’un espace économique et géostratégique plus élargi : Europe-Méditerranée-Afrique.

Une thèse que la crise du Covid rend encore plus pertinente, selon lui, car dans cette course mondiale entre les USA et la Chine, l’Europe ne peut trouver sa place dans ce nouvel ordre mondial qu’en s’alliant à ses partenaires du Sud pour construire "un nouveau pôle de compétitivité mondial". Un pôle où la place du Maroc est centrale, soutient-il. Mais cela nécessite, selon lui, un changement de mindset au niveau européen et une renégociation des accords qui nous lient avec Bruxelles. Des accords qui datent de 1996 et qui ne reflètent plus les réalités d’aujourd’hui…

Médias24: Vous êtes un grand connaisseur des rouages de l’Union européenne (UE), de ses relations avec le Maroc. Qu’est-ce que vous observez comme changements dans la politique européenne, qui peuvent affecter le Maroc ?

Fathallah Sijilmassi: L’Union européenne est, de loin, le premier partenaire économique du Royaume. Et l’avenir des relations Maroc-UE revêt aujourd’hui une importance particulière dans le contexte de la crise sanitaire mondiale que nous vivons et des évolutions géoéconomiques que celle-ci peut engendrer. L’UE doit regarder son Sud avec une vision nouvelle et le partenariat avec le Maroc est l’élément central à cet effet.

Mais avant d’en venir à la crise du Covid-19, il convient de rappeler que l’UE a connu une grande évolution structurelle depuis plusieurs décennies. Le curseur du big bang de l’UE peut être placé en 2004, lorsqu’il y a eu l’élargissement à dix nouveaux pays d’un seul coup. Jusque-là les différents élargissements se faisaient par groupe de 2 ou 3 pays.

A ces dix pays qui étaient essentiellement des pays de l’Europe centrale et orientale, se sont ajoutées en 2007 la Roumanie et la Bulgarie, puis en 2013 la Croatie. L’UE est ainsi passée en quelques années de 15 à 28 pays membres. Ces élargissements, combinés avec les différentes étapes d’approfondissement de l’UE ont fait évoluer cette dernière en termes de fonctionnement, mais également en matière d’élargissement du spectre géopolitique.

Avec l'élargissement de l'UE 15 à 28 membres, le centre de gravité de l'Europe s'est déplacé vers l'Est. Pour le Maroc, ce n'est plus la même chose

- En quoi cet élargissement affecte-t-il le Maroc ou ses relations avec l’UE ?

- Pour le Maroc et l’ensemble des pays du Sud de la Méditerranée, l’UE à 15 et l’UE à 28, ce n’est pas la même chose. Avec cet élargissement, le centre de gravité de l’Europe s’est déplacé vers l’Est. Et ses priorités politiques et économiques sont devenues de plus en plus nombreuses.

Un certain nombre de tendances lourdes, entamées il y a quelques années et qui se révèlent de façon encore plus évidente dans le cadre du contexte nouveau créé par la crise du Covid, montre que l’UE doit aujourd’hui rééquilibrer sa stratégie en renforçant son partenariat avec son Sud : la Méditerranée et l’Afrique.

Le Maroc joue à cet égard un rôle central. Sur les plans de la paix et de la sécurité régionales, le Maroc est déjà un partenaire stratégique majeur pour l’UE, compte tenu de son action sur les questions migratoires, de la lutte contre le terrorisme, de la défense des valeurs du multilatéralisme ainsi que sur l’ensemble des questions régionales.

Mais en plus de cette position stratégique sur les questions sécuritaires et géopolitiques, le profil économique du Maroc en 2020 lui permet de jouer un rôle moteur dans une nouvelle vision de l’UE de son partenariat économique avec les pays du Sud.

D’où l'importance de la poursuite de l’intensification des relations économiques du Maroc avec l’ensemble des pays de l’UE, notamment en construisant des intérêts économiques croisés.

- Vous pensez donc que l’économie marocaine n’a pas suivi l’évolution de l’UE et est resté concentré sur l’ancien schéma d’une UE restreinte...

- Tout est naturellement dans la nuance. Il y a de nombreuses opportunités sur l’ensemble des pays de l’UE pour renforcer considérablement le partenariat économique Maroc-UE. Et ces opportunités sont aujourd’hui encore plus évidentes à la faveur de la crise du Covid. Il existe donc de nouvelles opportunités offertes, compte tenu du potentiel de l’économie marocaine et de ce qui se joue actuellement au niveau de l’économie mondiale.

Voyons un peu les chiffres : en 2018, l’UE dans sa globalité représente 66% des exportations marocaines, 54% des importations, 71% des IDE, 74% des recettes touristiques et 70% des transferts des MRE.
Mais derrière ces chiffres et au sein de l’UE, la France et l’Espagne représentent, pour les échanges commerciaux par exemple, près de 60%. Et la différence entre le premier (la France ou l‘Espagne selon les années) d'une part et le troisième pays partenaire du Maroc au sein de l’UE d'autre part, est importante.

- Et quel est ce troisième pays ? L'Italie, l’Allemagne…? 

- Ça tourne, selon les années, entre l’Italie, l’Allemagne, le Portugal et le Royaume-Uni. Chaque année, ces pays sont entre la 3ème et la 6ème place. La Belgique et les Pays-Bas figurent également dans le top 10 au sein de l’UE. 

- Et la différence entre le premier et le troisième est de combien pour qu’on puisse mesurer cette forte dépendance du royaume par rapport à la France et de l'Espagne ? 

- Si on prend les échanges commerciaux par exemple, sur un volume de 443,7 milliards de dirhams (import et export) en 2018, le premier partenaire était l’Espagne avec une part de 31,6% en moyenne. La France a été deuxième avec une part de 26,6%. Mais dès qu’on passe au troisième, l’Italie, on tombe tout de suite à 8,7%. Avec l’Allemagne, on était sur une part de 7,2% et de 4,2% avec le Royaume-Uni. 
Il est tout à fait normal que le Maroc ait une relation privilégiée avec l'Espagne et la France du fait de l’histoire et de la géographie. 

- L’UE s’est donc élargie à 28 pays, mais nous sommes restés trop dépendants de l’Espagne et de la France. C'est bien cela ? 

- Il faut naturellement continuer à consolider nos partenariats économiques avec l’Espagne et la France. Au passage, le Maroc ne représente que moins de 1% des IDE sortant de ces deux pays. Il y a donc beaucoup de choses nouvelles et passionnantes à développer avec ces deux pays. Et la crise du Covid ouvre de nouvelles perspectives.

Mais il faut également continuer à renforcer nos relations de commerce et d’investissements avec les autres pays de l’UE. Ainsi qu’avec le reste du monde d’ailleurs également.

Le nouveau partenariat avec le Sud est l'un des axes de l'évolution actuelle de l'UE

- Mais nous n’avons n’a pas assez travaillé justement sur cette diversification de nos relations au sein de l’UE avec les autres pays membres...

- L’économie marocaine a amorcé depuis quelques années une double diversification : au sein de l’UE et dans le monde.

Mais il existe aujourd’hui une opportunité pour amplifier et accélérer cette diversification.

En plus des dynamiques économiques que cela crée, cela aurait également comme conséquence un profil renforcé du Maroc à Bruxelles, au sein des institutions européennes. Il y a une agrégation d'influences qui s'exerce certes à Bruxelles, mais ses origines se trouvent au sein des différentes capitales de l’UE. C’est la raison pour laquelle la relation du Maroc avec l’UE ne se limite pas à Bruxelles, mais est le fruit agrégé de celles avec chacun des pays membres de l’Union.

Deuxième observation, plus récente, c’est que l’UE est entrée depuis quelques années dans une transition. Le Brexit et ses conséquences en sont une des étapes. Cette transition mène les institutions européennes, et notamment la nouvelle équipe au pouvoir depuis les élections de mai 2019, à lancer une réflexion sur les nouvelles orientations à donner à l’Union.

Et un des axes de cette évolution est précisément la conception et la mise en œuvre d’un nouveau partenariat avec le Sud. Celui-ci doit se faire sur la base d’intérêts communs stratégiques.

Et c’est là où l’on peut voir une opportunité pour le Maroc. Cela est d’autant plus pertinent que le Maroc est actuellement engagé, sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi, dans l’élaboration d’un nouveau modèle de développement.

- Pouvez-vous nous donner un exemple de ces opportunités que l’on peut tirer de ces réflexions qui se font au sein de l’UE ? 

- La nouvelle commission élue suite aux élections européennes de mai 2019 a pris comme grande orientation ce qu’on appelle le “green deal”, la volonté d'inscrire l’UE dans une trajectoire verte, écologique plus forte. Et cela correspond parfaitement aux orientations du Maroc dans sa politique des énergies renouvelables, de l’économie verte et circulaire…

On voit ici par exemple que les astres s'alignent et cela crée les conditions d’une opportunité pour l’UE et le Maroc de réinventer un nouveau socle pour leurs relations. Un des axes de ce nouveau socle peut être l’écologie, porteuse de croissance et d’emploi. 
Cet exemple en est un, mais il y en d’autres. Les programmes Horizons Europe pour la recherche et l’innovation, le programme Erasmus + pour les mobilités universitaires, la stratégie numérique de l’UE sont autant d’illustrations qui permettraient de construire de nouvelles dynamiques innovantes bilatérales et régionales entre le Maroc et l’UE.

Pour l'UE, il y aura un avant et un après Covid, mais les tendances lourdes ne changeront pas, elles s'accéléreront

- La crise du Covid a secoué l’Union européenne. Cette crise change-t-elle quelque chose dans ces trajectoires ? 

- La crise du Covid est un accélérateur de ces tendances et non pas une rupture. Même si, en termes conjoncturels, il y aura un avant et un après Covid, les tendances lourdes ne changeront pas, elles s’accéléreront.

La crise que nous vivons appelle à une vigilance et une mobilisation continues pour des raisons sanitaires et socioéconomiques évidentes, mais elle est également l’occasion pour une refondation des relations Maroc-UE, basées sur les tendances qui étaient déjà initiées, et qui peuvent s'accélérer dans leur mise en œuvre dans les mois et années à venir. 

- Donc crise ou pas crise, les relations du Maroc avec l’UE doivent être revues, refondées ? 

- A l’heure où nous parlons, l’Accord d’Association qui régit la relation Maroc-UE date de 1996. Il est entré en vigueur en 2000. En 2008, a été adopté le statut avancé, une étape politique très importante. Mais la base juridique de la relation contractuelle, c’est l’accord d’association de 1996. Or, ni le Maroc, ni l’UE, ni la Méditerranée, ni l’Afrique, ni même le monde ne sont les mêmes qu’en 1996, a fortiori en cette période de crise. 

La réflexion pour revoir le cadre juridique de la relation Maroc-UE avait d’ailleurs été déjà entamée avant la crise du Covid.

L’Audience Royale accordée en janvier 2019 par Sa Majesté le Roi à Mme Mogherini qui était à l’époque la Haute Représentante de l’UE pour la politique étrangère a fixé le cadre politique de la relance des relations Maroc-UE.

Le Conseil d’Association de juin 2019 est venu décliner sur le plan opérationnel cette relance.

La crise du Covid, dont l’exemplarité de la gestion par le Maroc a été saluée par la Communauté internationale et en particulier par l’UE, crée les conditions d’une nouvelle impulsion quantitative et qualitative pour les relations Maroc-UE, basé sur un partenariat équilibré et gagnant-gagnant.

La relation Maroc-UE est dominée principalement par le commercial. on raisonnait libre-échange

- Qu’est-ce qui doit être changé à votre avis ? 

- Sur le plan économique, il y aurait trois nouvelles directions à prendre en considération.

La première est que la relation a été jusque-là principalement dominée par l’aspect purement commercial. Dans l’Accord d’Association, on raisonnait libre-échange. Cet accord a eu sa trajectoire et a permis tout de même une certaine modernisation de l’économie marocaine, de ses exportations. Il correspondait en tout cas à une conjoncture qui était celle des années 1990 et 2000.

Mais entretemps, le profil économique du Maroc a complètement changé.

Durant les 20 dernières années, le Maroc est passé dans le classement « doing business » de la 117e à la 53e position. Ce qui veut dire que le Maroc est à la porte du top 50 de l’économie mondiale. Le profil sectoriel de l’économie marocaine a également évolué, à travers les différents plans sectoriels dans l'agriculture, l'industrie, le tourisme, les énergies renouvelables… Elle s’est donc diversifiée. Et c’est justement cette diversification qui nous permet aujourd’hui d’être plus résilients face à la crise. 

Toutes ces données ne sont pas reflétées aujourd’hui dans la relation commerciale Maroc-UE qui apparaît aujourd’hui comme déséquilibrée et pas en phase avec les réalités et priorités du Maroc de 2020. Et la récente proposition de l’UE d’aller vers un accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA) illustre a priori un peu les limites de cette approche. 

La construction d’un axe Europe-Méditerranée-Afrique est devenue essentielle

- Les accords de libre-échange doivent être donc être renégociés, ou c’est toute l’approche du partenariat économique qui doit changer ? 

- Il faudrait désormais raisonner avec l’UE en espace de coproduction plutôt qu’uniquement en espace de libre-échange. Parce que, in fine, la concurrence n’est pas Nord-Sud, mais Est-Ouest. Pour les entreprises européennes, elle se joue avec l’Amérique du Nord et l’Asie, pas avec les entreprises méditerranéennes comme celles du Maroc. Et c’est la raison pour laquelle l’une des évolutions essentielles, c’est que le Maroc fasse partie de l’équation des solutions de la compétitivité de l’Europe. 

Autre élément : jusque-là, on avait une relation exclusivement bilatérale, Maroc-UE, inscrite dans le cadre de la politique européenne de voisinage. Or, par rapport à ce cadre institutionnel mis en place il y a 16 ans, le monde a changé, et il est évident et clair, et tous les observateurs le relèvent de façon quasi unanime, que la construction d’un axe Europe-Méditerranée-Afrique est devenue essentielle pour en faire un espace de compétitivité et de développement solidaire pour tous.

L’entrée en vigueur de la Zone de Libre-Echange Continentale Africaine est, à cet égard, une opportunité majeure.

Dans ce cadre, la relation Maroc-UE devrait s’inscrire dans une vision géographiquement et stratégiquement plus élargie, dans laquelle le Maroc a une place centrale. 

- Au-delà du volet économique, l’UE considère le Maroc comme son gendarme dans tous les sujets liés à l’immigration par exemple. Comment faire évoluer ce rapport que nous avons avec l’Europe ? 

- C’est justement le troisième point qui est crucial : la dimension humaine sur les questions liées aux flux migratoires. Ce sujet ne doit plus être limité à la vision strictement sécuritaire, même si le Maroc y joue, comme vous le rappelez fort justement dans votre question, un rôle essentiel pour la sécurité de l’Europe.

Mais il faut l'inscrire dans un spectre plus large de mobilité humaine et donner à cette dimension une centralité dans les relations entre le Maroc et l’UE. Les mobilités humaines et professionnelles sont une partie importante du caractère équilibré et global d’un vrai partenariat et une composante essentielle de toute compétitivité.

- En attendant de revoir ces relations, chose qui peut prendre beaucoup de temps, il y a la conjoncture qui s’impose à nous. Avec cette crise du Covid, l’UE s’apprête par exemple à instaurer une taxe carbone sur toutes les importations entrant sur son territoire. Ce qui peut pénaliser la compétitivité des exportateurs marocains, qui ne sont pas aussi “verts” que ça… Que pensez-vous de cette orientation ? 

- La conjoncture actuelle en générale et la perspective éventuelle d’une taxe carbone en particulier représentent en réalité une opportunité pour le Maroc.

Le green deal de l’UE, ça fait quelque temps qu’il se met en place et le Maroc a lui-même engagé depuis plusieurs années une politique très active dans le développement des énergies renouvelables, de l’efficacité énergétique et de l’économie verte en générale.

La compétitivité « verte » est donc une vraie opportunité pour le Maroc. Et cela est facilité par le fait que l’économie verte soit aujourd’hui un département sous la tutelle du ministère de l’Industrie. Donc, il y a une volonté pour qu’il y ait une véritable compétitivité verte qui s’installe, qui se structure et qui devient non seulement une opportunité pour les exportateurs marocains, mais aussi un facteur incitatif pour les IDE. 

- Autre donnée imposée par la crise : les mouvements de relocalisation industrielle depuis la Chine, annoncés par les dirigeants européens. Au Maroc, certains responsables publics sont optimistes et parient sur des relocalisations vers le Maroc. Partagez-vous cet optimisme ? 

- Selon les statistiques de l’Union européenne, la Chine ne représente que 4,5% des IDE sortant de l’UE. Elle est de ce point de vue la 4ème destination des IDE sortants de l’UE, devant les Etats-Unis, les pays de l’association européenne de libre-échange (en particulier Suisse et Norvège) et le Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay).

- Donc finalement, il y a peu d’investissements européens en Chine à relocaliser, contrairement à ce que l’on pensait...

- Il faut nuancer en tout cas, mais en revanche, au niveau des importations de l’UE, la Chine a un poids très important. C’est le premier fournisseur de l’UE et son plus gros du déficit commercial. 

Les relocalisations vont donc se faire d’abord au niveau des approvisionnements commerciaux. Et c’est quelque chose qui peut se faire rapidement. Et cela offre une opportunité à court terme pour les exportateurs marocains qui peuvent se positionner sur cette réallocation des circuits d'approvisionnement. On ne va pas passer de 100 à 0 sur le marché chinois, mais il y aura néanmoins un rééquilibrage. 
Le Maroc a donc sa part de marché à gagner.

C’est la raison pour laquelle tous les efforts qui sont faits actuellement pour renforcer le tissu productif marocain dans les secteurs agricoles, agroalimentaires et industriels sont essentiels. Et doivent s’accélérer pour pouvoir faire face à ce potentiel de réajustement des approvisionnements. Cela a été illustré récemment avec la capacité remarquable des industriels marocains à fabriquer des produits essentiels pour la gestion de la crise sanitaire.  

Maintenant, en ce qui concerne les investissements, les décisions de relocalisation sont toujours plus lentes...

- Le Maroc a-t-il une place à prendre sur les investissements qui seront éventuellement rapatriés ? 

- Bien sûr. Et même si ça prend plus de temps, il faut avancer sur les deux volets. Le premier aura des résultats à court terme, qui seront plus visibles. Mais le second, qui est celui des IDE, aura des résultats à moyen et long terme plus structurants. 

On ne va pas passer encore une fois de 100 à 0 sur les relocalisations industrielles, mais il y aura une part qui pourra être réorientée vers le Maroc. 
Il y a une vraie opportunité à travailler avec l’UE pour construire une compétitivité commune, collective. C’est pour cela que le Maroc est une pièce maîtresse dans l’équation régionale des solutions.

Il existe également des opportunités pour des investissements asiatiques et nord-américains au Maroc pour bénéficier des accès privilégiés aux marchés européens et africains.

Il existe enfin un potentiel pour renforcer les investissements étrangers déjà installés au Maroc et qui peuvent augmenter leurs activités à partir du Maroc.

- Donc pour vous, investir au Maroc sera la solution pour la compétitivité européenne...

- C’est clairement une des solutions. C’est la raison pour laquelle la relation économique Maroc-UE doit passer à une logique de compétitivité commune. C’est un changement de « mindset » qui doit s’opérer au niveau européen, car même s’il y a eu une évolution quantitative dans les investissements ces dernières années, la philosophie en Europe était de considérer le Maroc uniquement dans le cadre de la politique européenne de voisinage.

On doit donc passer à une logique de centralité. C’est là où le changement doit s’opérer pour construire une relation gagnant-gagnant qui permet à l’Europe de renforcer sa propre compétitivité.

Et c’est exactement cette orientation qui doit être partagée dans toutes les capitales européennes pour devenir ainsi une politique européenne globale nouvelle et innovante en direction de l’ensemble du continent africain. 

- Comment convaincre des pays de l’Est de ce discours, sachant qu’ils nous voient plus comme concurrents sur le plan industriel que des partenaires ? 

- La région Europe-Méditerranée-Afrique doit être considérée comme un ensemble qui fait face à une concurrence mondialisée. Et qui doit construire une compétitivité collective commune.

On voit bien qu’il y a une grande concurrence entre les USA et la Chine, une course à la première place de l’économie mondiale. Quelle place pour l'Europe et l’Afrique dans cette course ? Est-ce qu’on va rester spectateurs de cette course ou être acteurs collectivement dans la construction d’un monde multipolaire dans lequel l’Europe, la Méditerranée et l'Afrique constituent un des pôles, et qui a sa compétitivité, sa résilience et sa solidarité ? 

Et de ce point de vue-là, la dimension Sud-Sud dans laquelle le Maroc est engagé depuis quelques années sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI est fondamentale pour créer les conditions de cette construction commune.

Le Maroc est un pays clé pour construire concrètement ce nouveau paradigme Nord-Sud-Sud.

Le libre-échange, ce n'est pas le laisser-faire

- Il y a une tendance souverainiste au Maroc, qui monte de plus en plus y compris chez certains décideurs publics. On appelle par exemple à bloquer les importations qu’on peut produire localement, une sorte de politique d’import-substitution qui suppose une bonne dose de protectionnisme. Que pensez-vous de cette orientation ? Comment peut-elle être interprétée par l’UE qui est le premier partenaire commercial du Maroc ? 

- Le Maroc est une économie ouverte. Mais le libre-échange, ce n'est pas le laisser-faire. 
Le besoin de protéger est donc effectivement important pour défendre les intérêts de la production locale.

Un concept est en train d’émerger de plus en plus à la faveur de la crise du Covid : celui de l’Etat protecteur plutôt que celui d’un Etat protectionniste.

- C’est-à-dire ? Quelle est la différence entre les deux ? 

- Les plus grandes économies libérales dans le monde, les USA, l’UE, le Japon ainsi que toutes les grandes économies de l’OCDE sont des économies où l’accès au marché est réglementé, régulé et normé de façon très stricte. Et le tout se fait dans le cadre des règles de l’OMC, de l’OCDE et des engagements internationaux des pays. Ces économies réfléchissent elles-mêmes en ce moment de crise du Covid à renforcer leur résilience.

L’UE par exemple est en train de mettre en place un grand programme « d’autonomie stratégique ».

Globalement, la mondialisation ne s’arrêtera pas mais on assistera à des mouvements plus importants de régulation avec un regard plus vigilant sur la nécessité de garantir une certaine indépendance et souveraineté sur les sujets essentiels (santé, éducation, alimentation).

L’ancien Directeur Général de l’OMC, Pascal Lamy appelait cela le « précautionnisme » par opposition au protectionnisme.

- La protection doit donc se faire à travers des normes et pas en usant des barrières tarifaires classiques ? 

- Un équilibre global doit être trouvé entre quatre dimensions : 
1- Continuer à renforcer le tissu productif, car la vraie protection est dans la compétitivité. 
2- Renforcer la réglementation, la régulation et les normes. Une économie normée est une économie libérale, moderne. Ce n’est absolument pas contradictoire. Et de nombreuses organisations internationales telles que l’OCDE offrent la possibilité d’avoir des benchmarks intéressants.
3- Utiliser pleinement les outils de défense commerciale. Il y a au niveau de l’OMC un ensemble d'outils, gratuits et accessibles pour tous les pays membres, tels l'assistance technique et juridique, la formation, l'encadrement, le benchmarking. C’est une dimension qui mérite d’être renforcée parce qu’elle permettrait de renforcer le dispositif juridique de défense commerciale. 
4- Exporter plus, d’où l’importance du réseau des Accords de Libre-échange qui est la première question que posent les investisseurs étrangers lorsqu’ils envisagent de s’installer au Maroc.

Le protectionnisme conduirait à fermer les frontières aux importations mais peut aussi les fermer à l’export. Il est important de trouver un équilibre. 
L’Etat protecteur de ses producteurs et de la santé de ses citoyens, dans le respect et la maîtrise des règles du jeu du commerce mondial permettrait, à l’instar des autres pays de l’OCDE, de continuer à faire évoluer l’environnement réglementaire de l’économie afin d’assurer en permanence (les conjonctures étant évolutives) l'équilibre entre le besoin légitime de protéger les secteurs productifs et garder cette ouverture sur l'international qui permettrait d’exporter plus et d’attirer plus d’IDE.

Fathallah Sijilmassi: Voici pourquoi le Maroc doit revoir ses relations avec l’UE

Le 13 juillet 2020 à18:55

Modifié le 14 juillet 2020 à 09:45

INTERVIEW. L’ancien ambassadeur du Maroc à l’UE, à Paris et ancien secrétaire général de l’Union pour la Méditerranée estime que la crise du Covid doit être une occasion pour accélérer la refondation des relations entre le Maroc et l’Union européenne. Des relations qui doivent sortir, selon lui, du schéma classique du libre-échange pour s’étendre à un paradigme nouveau et plus large : "la construction d’un espace de compétitivité mondial".

Premier partenaire commercial et économique du Maroc, l’Union européenne connait depuis quelques années de profonds changements que l’on peine souvent à suivre, à comprendre. La crise du Covid rend ces changements encore plus rapides et souvent illisibles.

Souverainisme, montée des discours nationalistes, mouvements de relocalisation, accélération de la transition verte… Comment tous ces changements peuvent-ils nous affecter ? Quelle place pour le Maroc dans cette nouvelle Europe, chahutée par la crise sanitaire mais aussi par le Brexit et le risque de décomposition de son espace communautaire ? Comment le Maroc, dont le sort est intimement lié à celui de l’Europe, peut-il se positionner dans ces nouvelles réalités géopolitiques et économiques ?

Pour comprendre ces différentes évolutions, leur impact sur le Maroc, nous avons donné la parole à un des grands connaisseurs du dossier : Fathallah Sijilmassi. Economiste de formation et diplomate de carrière, il a été dès le début de sa carrière dans les années 1990 partie prenante des négociations de l’Accord d’Association avec l’Union européenne, signé en 1996 et entré en vigueur en 2000. Soit trois années avant sa nomination en tant qu’ambassadeur du Maroc auprès de l’UE, puis dans l’une des grandes capitales du continent, Paris.

En plus de cette carrière diplomatique, consacrée en 2012 par sa nomination en tant que secrétaire général de l’Union Pour la Méditerranée (UPM), M. Sijilmassi a également une fibre très économique, puisqu’il a dirigé entre 2009 et 2012 la nouvelle Agence Marocaine pour le Développement des Investissements (AMDI), période qui a connu un afflux massif d’IDE industriels vers le Royaume.

C’est avec ce back ground que Fathallah Sijilmassi s’exprime dans cette interview. Mais aussi en tant qu’auteur d’un livre dédié au sujet : "L’Avenir de l’Europe est au Sud", co-édité en 2019 par les think tanks CEPS (Bruxelles) et EMEA (Barcelone). Un livre préfacé par l’ancien ministre français des affaires étrangères, Hubert Védrine et qui vient tout récemment de remporter le prix du livre économique francophone.

Le Prix du livre économique francophone, organisé par le Forum Francophone des Affaires est une distinction inscrite dans les prix spéciaux du Prix Turgot sous l’intitulé Prix de la francophonie - FFA- Turgot, et qui consacre les auteurs de l’économie financière sous l’angle de la francophonie économique.

Dans cet ouvrage paru en novembre 2019, Fathallah Sijilmassi défendait la thèse d’une refondation des relations de l’UE avec le Maroc, dans une nouvelle logique de construction d’un espace économique et géostratégique plus élargi : Europe-Méditerranée-Afrique.

Une thèse que la crise du Covid rend encore plus pertinente, selon lui, car dans cette course mondiale entre les USA et la Chine, l’Europe ne peut trouver sa place dans ce nouvel ordre mondial qu’en s’alliant à ses partenaires du Sud pour construire "un nouveau pôle de compétitivité mondial". Un pôle où la place du Maroc est centrale, soutient-il. Mais cela nécessite, selon lui, un changement de mindset au niveau européen et une renégociation des accords qui nous lient avec Bruxelles. Des accords qui datent de 1996 et qui ne reflètent plus les réalités d’aujourd’hui…

Médias24: Vous êtes un grand connaisseur des rouages de l’Union européenne (UE), de ses relations avec le Maroc. Qu’est-ce que vous observez comme changements dans la politique européenne, qui peuvent affecter le Maroc ?

Fathallah Sijilmassi: L’Union européenne est, de loin, le premier partenaire économique du Royaume. Et l’avenir des relations Maroc-UE revêt aujourd’hui une importance particulière dans le contexte de la crise sanitaire mondiale que nous vivons et des évolutions géoéconomiques que celle-ci peut engendrer. L’UE doit regarder son Sud avec une vision nouvelle et le partenariat avec le Maroc est l’élément central à cet effet.

Mais avant d’en venir à la crise du Covid-19, il convient de rappeler que l’UE a connu une grande évolution structurelle depuis plusieurs décennies. Le curseur du big bang de l’UE peut être placé en 2004, lorsqu’il y a eu l’élargissement à dix nouveaux pays d’un seul coup. Jusque-là les différents élargissements se faisaient par groupe de 2 ou 3 pays.

A ces dix pays qui étaient essentiellement des pays de l’Europe centrale et orientale, se sont ajoutées en 2007 la Roumanie et la Bulgarie, puis en 2013 la Croatie. L’UE est ainsi passée en quelques années de 15 à 28 pays membres. Ces élargissements, combinés avec les différentes étapes d’approfondissement de l’UE ont fait évoluer cette dernière en termes de fonctionnement, mais également en matière d’élargissement du spectre géopolitique.

Avec l'élargissement de l'UE 15 à 28 membres, le centre de gravité de l'Europe s'est déplacé vers l'Est. Pour le Maroc, ce n'est plus la même chose

- En quoi cet élargissement affecte-t-il le Maroc ou ses relations avec l’UE ?

- Pour le Maroc et l’ensemble des pays du Sud de la Méditerranée, l’UE à 15 et l’UE à 28, ce n’est pas la même chose. Avec cet élargissement, le centre de gravité de l’Europe s’est déplacé vers l’Est. Et ses priorités politiques et économiques sont devenues de plus en plus nombreuses.

Un certain nombre de tendances lourdes, entamées il y a quelques années et qui se révèlent de façon encore plus évidente dans le cadre du contexte nouveau créé par la crise du Covid, montre que l’UE doit aujourd’hui rééquilibrer sa stratégie en renforçant son partenariat avec son Sud : la Méditerranée et l’Afrique.

Le Maroc joue à cet égard un rôle central. Sur les plans de la paix et de la sécurité régionales, le Maroc est déjà un partenaire stratégique majeur pour l’UE, compte tenu de son action sur les questions migratoires, de la lutte contre le terrorisme, de la défense des valeurs du multilatéralisme ainsi que sur l’ensemble des questions régionales.

Mais en plus de cette position stratégique sur les questions sécuritaires et géopolitiques, le profil économique du Maroc en 2020 lui permet de jouer un rôle moteur dans une nouvelle vision de l’UE de son partenariat économique avec les pays du Sud.

D’où l'importance de la poursuite de l’intensification des relations économiques du Maroc avec l’ensemble des pays de l’UE, notamment en construisant des intérêts économiques croisés.

- Vous pensez donc que l’économie marocaine n’a pas suivi l’évolution de l’UE et est resté concentré sur l’ancien schéma d’une UE restreinte...

- Tout est naturellement dans la nuance. Il y a de nombreuses opportunités sur l’ensemble des pays de l’UE pour renforcer considérablement le partenariat économique Maroc-UE. Et ces opportunités sont aujourd’hui encore plus évidentes à la faveur de la crise du Covid. Il existe donc de nouvelles opportunités offertes, compte tenu du potentiel de l’économie marocaine et de ce qui se joue actuellement au niveau de l’économie mondiale.

Voyons un peu les chiffres : en 2018, l’UE dans sa globalité représente 66% des exportations marocaines, 54% des importations, 71% des IDE, 74% des recettes touristiques et 70% des transferts des MRE.
Mais derrière ces chiffres et au sein de l’UE, la France et l’Espagne représentent, pour les échanges commerciaux par exemple, près de 60%. Et la différence entre le premier (la France ou l‘Espagne selon les années) d'une part et le troisième pays partenaire du Maroc au sein de l’UE d'autre part, est importante.

- Et quel est ce troisième pays ? L'Italie, l’Allemagne…? 

- Ça tourne, selon les années, entre l’Italie, l’Allemagne, le Portugal et le Royaume-Uni. Chaque année, ces pays sont entre la 3ème et la 6ème place. La Belgique et les Pays-Bas figurent également dans le top 10 au sein de l’UE. 

- Et la différence entre le premier et le troisième est de combien pour qu’on puisse mesurer cette forte dépendance du royaume par rapport à la France et de l'Espagne ? 

- Si on prend les échanges commerciaux par exemple, sur un volume de 443,7 milliards de dirhams (import et export) en 2018, le premier partenaire était l’Espagne avec une part de 31,6% en moyenne. La France a été deuxième avec une part de 26,6%. Mais dès qu’on passe au troisième, l’Italie, on tombe tout de suite à 8,7%. Avec l’Allemagne, on était sur une part de 7,2% et de 4,2% avec le Royaume-Uni. 
Il est tout à fait normal que le Maroc ait une relation privilégiée avec l'Espagne et la France du fait de l’histoire et de la géographie. 

- L’UE s’est donc élargie à 28 pays, mais nous sommes restés trop dépendants de l’Espagne et de la France. C'est bien cela ? 

- Il faut naturellement continuer à consolider nos partenariats économiques avec l’Espagne et la France. Au passage, le Maroc ne représente que moins de 1% des IDE sortant de ces deux pays. Il y a donc beaucoup de choses nouvelles et passionnantes à développer avec ces deux pays. Et la crise du Covid ouvre de nouvelles perspectives.

Mais il faut également continuer à renforcer nos relations de commerce et d’investissements avec les autres pays de l’UE. Ainsi qu’avec le reste du monde d’ailleurs également.

Le nouveau partenariat avec le Sud est l'un des axes de l'évolution actuelle de l'UE

- Mais nous n’avons n’a pas assez travaillé justement sur cette diversification de nos relations au sein de l’UE avec les autres pays membres...

- L’économie marocaine a amorcé depuis quelques années une double diversification : au sein de l’UE et dans le monde.

Mais il existe aujourd’hui une opportunité pour amplifier et accélérer cette diversification.

En plus des dynamiques économiques que cela crée, cela aurait également comme conséquence un profil renforcé du Maroc à Bruxelles, au sein des institutions européennes. Il y a une agrégation d'influences qui s'exerce certes à Bruxelles, mais ses origines se trouvent au sein des différentes capitales de l’UE. C’est la raison pour laquelle la relation du Maroc avec l’UE ne se limite pas à Bruxelles, mais est le fruit agrégé de celles avec chacun des pays membres de l’Union.

Deuxième observation, plus récente, c’est que l’UE est entrée depuis quelques années dans une transition. Le Brexit et ses conséquences en sont une des étapes. Cette transition mène les institutions européennes, et notamment la nouvelle équipe au pouvoir depuis les élections de mai 2019, à lancer une réflexion sur les nouvelles orientations à donner à l’Union.

Et un des axes de cette évolution est précisément la conception et la mise en œuvre d’un nouveau partenariat avec le Sud. Celui-ci doit se faire sur la base d’intérêts communs stratégiques.

Et c’est là où l’on peut voir une opportunité pour le Maroc. Cela est d’autant plus pertinent que le Maroc est actuellement engagé, sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi, dans l’élaboration d’un nouveau modèle de développement.

- Pouvez-vous nous donner un exemple de ces opportunités que l’on peut tirer de ces réflexions qui se font au sein de l’UE ? 

- La nouvelle commission élue suite aux élections européennes de mai 2019 a pris comme grande orientation ce qu’on appelle le “green deal”, la volonté d'inscrire l’UE dans une trajectoire verte, écologique plus forte. Et cela correspond parfaitement aux orientations du Maroc dans sa politique des énergies renouvelables, de l’économie verte et circulaire…

On voit ici par exemple que les astres s'alignent et cela crée les conditions d’une opportunité pour l’UE et le Maroc de réinventer un nouveau socle pour leurs relations. Un des axes de ce nouveau socle peut être l’écologie, porteuse de croissance et d’emploi. 
Cet exemple en est un, mais il y en d’autres. Les programmes Horizons Europe pour la recherche et l’innovation, le programme Erasmus + pour les mobilités universitaires, la stratégie numérique de l’UE sont autant d’illustrations qui permettraient de construire de nouvelles dynamiques innovantes bilatérales et régionales entre le Maroc et l’UE.

Pour l'UE, il y aura un avant et un après Covid, mais les tendances lourdes ne changeront pas, elles s'accéléreront

- La crise du Covid a secoué l’Union européenne. Cette crise change-t-elle quelque chose dans ces trajectoires ? 

- La crise du Covid est un accélérateur de ces tendances et non pas une rupture. Même si, en termes conjoncturels, il y aura un avant et un après Covid, les tendances lourdes ne changeront pas, elles s’accéléreront.

La crise que nous vivons appelle à une vigilance et une mobilisation continues pour des raisons sanitaires et socioéconomiques évidentes, mais elle est également l’occasion pour une refondation des relations Maroc-UE, basées sur les tendances qui étaient déjà initiées, et qui peuvent s'accélérer dans leur mise en œuvre dans les mois et années à venir. 

- Donc crise ou pas crise, les relations du Maroc avec l’UE doivent être revues, refondées ? 

- A l’heure où nous parlons, l’Accord d’Association qui régit la relation Maroc-UE date de 1996. Il est entré en vigueur en 2000. En 2008, a été adopté le statut avancé, une étape politique très importante. Mais la base juridique de la relation contractuelle, c’est l’accord d’association de 1996. Or, ni le Maroc, ni l’UE, ni la Méditerranée, ni l’Afrique, ni même le monde ne sont les mêmes qu’en 1996, a fortiori en cette période de crise. 

La réflexion pour revoir le cadre juridique de la relation Maroc-UE avait d’ailleurs été déjà entamée avant la crise du Covid.

L’Audience Royale accordée en janvier 2019 par Sa Majesté le Roi à Mme Mogherini qui était à l’époque la Haute Représentante de l’UE pour la politique étrangère a fixé le cadre politique de la relance des relations Maroc-UE.

Le Conseil d’Association de juin 2019 est venu décliner sur le plan opérationnel cette relance.

La crise du Covid, dont l’exemplarité de la gestion par le Maroc a été saluée par la Communauté internationale et en particulier par l’UE, crée les conditions d’une nouvelle impulsion quantitative et qualitative pour les relations Maroc-UE, basé sur un partenariat équilibré et gagnant-gagnant.

La relation Maroc-UE est dominée principalement par le commercial. on raisonnait libre-échange

- Qu’est-ce qui doit être changé à votre avis ? 

- Sur le plan économique, il y aurait trois nouvelles directions à prendre en considération.

La première est que la relation a été jusque-là principalement dominée par l’aspect purement commercial. Dans l’Accord d’Association, on raisonnait libre-échange. Cet accord a eu sa trajectoire et a permis tout de même une certaine modernisation de l’économie marocaine, de ses exportations. Il correspondait en tout cas à une conjoncture qui était celle des années 1990 et 2000.

Mais entretemps, le profil économique du Maroc a complètement changé.

Durant les 20 dernières années, le Maroc est passé dans le classement « doing business » de la 117e à la 53e position. Ce qui veut dire que le Maroc est à la porte du top 50 de l’économie mondiale. Le profil sectoriel de l’économie marocaine a également évolué, à travers les différents plans sectoriels dans l'agriculture, l'industrie, le tourisme, les énergies renouvelables… Elle s’est donc diversifiée. Et c’est justement cette diversification qui nous permet aujourd’hui d’être plus résilients face à la crise. 

Toutes ces données ne sont pas reflétées aujourd’hui dans la relation commerciale Maroc-UE qui apparaît aujourd’hui comme déséquilibrée et pas en phase avec les réalités et priorités du Maroc de 2020. Et la récente proposition de l’UE d’aller vers un accord de libre-échange complet et approfondi (ALECA) illustre a priori un peu les limites de cette approche. 

La construction d’un axe Europe-Méditerranée-Afrique est devenue essentielle

- Les accords de libre-échange doivent être donc être renégociés, ou c’est toute l’approche du partenariat économique qui doit changer ? 

- Il faudrait désormais raisonner avec l’UE en espace de coproduction plutôt qu’uniquement en espace de libre-échange. Parce que, in fine, la concurrence n’est pas Nord-Sud, mais Est-Ouest. Pour les entreprises européennes, elle se joue avec l’Amérique du Nord et l’Asie, pas avec les entreprises méditerranéennes comme celles du Maroc. Et c’est la raison pour laquelle l’une des évolutions essentielles, c’est que le Maroc fasse partie de l’équation des solutions de la compétitivité de l’Europe. 

Autre élément : jusque-là, on avait une relation exclusivement bilatérale, Maroc-UE, inscrite dans le cadre de la politique européenne de voisinage. Or, par rapport à ce cadre institutionnel mis en place il y a 16 ans, le monde a changé, et il est évident et clair, et tous les observateurs le relèvent de façon quasi unanime, que la construction d’un axe Europe-Méditerranée-Afrique est devenue essentielle pour en faire un espace de compétitivité et de développement solidaire pour tous.

L’entrée en vigueur de la Zone de Libre-Echange Continentale Africaine est, à cet égard, une opportunité majeure.

Dans ce cadre, la relation Maroc-UE devrait s’inscrire dans une vision géographiquement et stratégiquement plus élargie, dans laquelle le Maroc a une place centrale. 

- Au-delà du volet économique, l’UE considère le Maroc comme son gendarme dans tous les sujets liés à l’immigration par exemple. Comment faire évoluer ce rapport que nous avons avec l’Europe ? 

- C’est justement le troisième point qui est crucial : la dimension humaine sur les questions liées aux flux migratoires. Ce sujet ne doit plus être limité à la vision strictement sécuritaire, même si le Maroc y joue, comme vous le rappelez fort justement dans votre question, un rôle essentiel pour la sécurité de l’Europe.

Mais il faut l'inscrire dans un spectre plus large de mobilité humaine et donner à cette dimension une centralité dans les relations entre le Maroc et l’UE. Les mobilités humaines et professionnelles sont une partie importante du caractère équilibré et global d’un vrai partenariat et une composante essentielle de toute compétitivité.

- En attendant de revoir ces relations, chose qui peut prendre beaucoup de temps, il y a la conjoncture qui s’impose à nous. Avec cette crise du Covid, l’UE s’apprête par exemple à instaurer une taxe carbone sur toutes les importations entrant sur son territoire. Ce qui peut pénaliser la compétitivité des exportateurs marocains, qui ne sont pas aussi “verts” que ça… Que pensez-vous de cette orientation ? 

- La conjoncture actuelle en générale et la perspective éventuelle d’une taxe carbone en particulier représentent en réalité une opportunité pour le Maroc.

Le green deal de l’UE, ça fait quelque temps qu’il se met en place et le Maroc a lui-même engagé depuis plusieurs années une politique très active dans le développement des énergies renouvelables, de l’efficacité énergétique et de l’économie verte en générale.

La compétitivité « verte » est donc une vraie opportunité pour le Maroc. Et cela est facilité par le fait que l’économie verte soit aujourd’hui un département sous la tutelle du ministère de l’Industrie. Donc, il y a une volonté pour qu’il y ait une véritable compétitivité verte qui s’installe, qui se structure et qui devient non seulement une opportunité pour les exportateurs marocains, mais aussi un facteur incitatif pour les IDE. 

- Autre donnée imposée par la crise : les mouvements de relocalisation industrielle depuis la Chine, annoncés par les dirigeants européens. Au Maroc, certains responsables publics sont optimistes et parient sur des relocalisations vers le Maroc. Partagez-vous cet optimisme ? 

- Selon les statistiques de l’Union européenne, la Chine ne représente que 4,5% des IDE sortant de l’UE. Elle est de ce point de vue la 4ème destination des IDE sortants de l’UE, devant les Etats-Unis, les pays de l’association européenne de libre-échange (en particulier Suisse et Norvège) et le Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay).

- Donc finalement, il y a peu d’investissements européens en Chine à relocaliser, contrairement à ce que l’on pensait...

- Il faut nuancer en tout cas, mais en revanche, au niveau des importations de l’UE, la Chine a un poids très important. C’est le premier fournisseur de l’UE et son plus gros du déficit commercial. 

Les relocalisations vont donc se faire d’abord au niveau des approvisionnements commerciaux. Et c’est quelque chose qui peut se faire rapidement. Et cela offre une opportunité à court terme pour les exportateurs marocains qui peuvent se positionner sur cette réallocation des circuits d'approvisionnement. On ne va pas passer de 100 à 0 sur le marché chinois, mais il y aura néanmoins un rééquilibrage. 
Le Maroc a donc sa part de marché à gagner.

C’est la raison pour laquelle tous les efforts qui sont faits actuellement pour renforcer le tissu productif marocain dans les secteurs agricoles, agroalimentaires et industriels sont essentiels. Et doivent s’accélérer pour pouvoir faire face à ce potentiel de réajustement des approvisionnements. Cela a été illustré récemment avec la capacité remarquable des industriels marocains à fabriquer des produits essentiels pour la gestion de la crise sanitaire.  

Maintenant, en ce qui concerne les investissements, les décisions de relocalisation sont toujours plus lentes...

- Le Maroc a-t-il une place à prendre sur les investissements qui seront éventuellement rapatriés ? 

- Bien sûr. Et même si ça prend plus de temps, il faut avancer sur les deux volets. Le premier aura des résultats à court terme, qui seront plus visibles. Mais le second, qui est celui des IDE, aura des résultats à moyen et long terme plus structurants. 

On ne va pas passer encore une fois de 100 à 0 sur les relocalisations industrielles, mais il y aura une part qui pourra être réorientée vers le Maroc. 
Il y a une vraie opportunité à travailler avec l’UE pour construire une compétitivité commune, collective. C’est pour cela que le Maroc est une pièce maîtresse dans l’équation régionale des solutions.

Il existe également des opportunités pour des investissements asiatiques et nord-américains au Maroc pour bénéficier des accès privilégiés aux marchés européens et africains.

Il existe enfin un potentiel pour renforcer les investissements étrangers déjà installés au Maroc et qui peuvent augmenter leurs activités à partir du Maroc.

- Donc pour vous, investir au Maroc sera la solution pour la compétitivité européenne...

- C’est clairement une des solutions. C’est la raison pour laquelle la relation économique Maroc-UE doit passer à une logique de compétitivité commune. C’est un changement de « mindset » qui doit s’opérer au niveau européen, car même s’il y a eu une évolution quantitative dans les investissements ces dernières années, la philosophie en Europe était de considérer le Maroc uniquement dans le cadre de la politique européenne de voisinage.

On doit donc passer à une logique de centralité. C’est là où le changement doit s’opérer pour construire une relation gagnant-gagnant qui permet à l’Europe de renforcer sa propre compétitivité.

Et c’est exactement cette orientation qui doit être partagée dans toutes les capitales européennes pour devenir ainsi une politique européenne globale nouvelle et innovante en direction de l’ensemble du continent africain. 

- Comment convaincre des pays de l’Est de ce discours, sachant qu’ils nous voient plus comme concurrents sur le plan industriel que des partenaires ? 

- La région Europe-Méditerranée-Afrique doit être considérée comme un ensemble qui fait face à une concurrence mondialisée. Et qui doit construire une compétitivité collective commune.

On voit bien qu’il y a une grande concurrence entre les USA et la Chine, une course à la première place de l’économie mondiale. Quelle place pour l'Europe et l’Afrique dans cette course ? Est-ce qu’on va rester spectateurs de cette course ou être acteurs collectivement dans la construction d’un monde multipolaire dans lequel l’Europe, la Méditerranée et l'Afrique constituent un des pôles, et qui a sa compétitivité, sa résilience et sa solidarité ? 

Et de ce point de vue-là, la dimension Sud-Sud dans laquelle le Maroc est engagé depuis quelques années sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI est fondamentale pour créer les conditions de cette construction commune.

Le Maroc est un pays clé pour construire concrètement ce nouveau paradigme Nord-Sud-Sud.

Le libre-échange, ce n'est pas le laisser-faire

- Il y a une tendance souverainiste au Maroc, qui monte de plus en plus y compris chez certains décideurs publics. On appelle par exemple à bloquer les importations qu’on peut produire localement, une sorte de politique d’import-substitution qui suppose une bonne dose de protectionnisme. Que pensez-vous de cette orientation ? Comment peut-elle être interprétée par l’UE qui est le premier partenaire commercial du Maroc ? 

- Le Maroc est une économie ouverte. Mais le libre-échange, ce n'est pas le laisser-faire. 
Le besoin de protéger est donc effectivement important pour défendre les intérêts de la production locale.

Un concept est en train d’émerger de plus en plus à la faveur de la crise du Covid : celui de l’Etat protecteur plutôt que celui d’un Etat protectionniste.

- C’est-à-dire ? Quelle est la différence entre les deux ? 

- Les plus grandes économies libérales dans le monde, les USA, l’UE, le Japon ainsi que toutes les grandes économies de l’OCDE sont des économies où l’accès au marché est réglementé, régulé et normé de façon très stricte. Et le tout se fait dans le cadre des règles de l’OMC, de l’OCDE et des engagements internationaux des pays. Ces économies réfléchissent elles-mêmes en ce moment de crise du Covid à renforcer leur résilience.

L’UE par exemple est en train de mettre en place un grand programme « d’autonomie stratégique ».

Globalement, la mondialisation ne s’arrêtera pas mais on assistera à des mouvements plus importants de régulation avec un regard plus vigilant sur la nécessité de garantir une certaine indépendance et souveraineté sur les sujets essentiels (santé, éducation, alimentation).

L’ancien Directeur Général de l’OMC, Pascal Lamy appelait cela le « précautionnisme » par opposition au protectionnisme.

- La protection doit donc se faire à travers des normes et pas en usant des barrières tarifaires classiques ? 

- Un équilibre global doit être trouvé entre quatre dimensions : 
1- Continuer à renforcer le tissu productif, car la vraie protection est dans la compétitivité. 
2- Renforcer la réglementation, la régulation et les normes. Une économie normée est une économie libérale, moderne. Ce n’est absolument pas contradictoire. Et de nombreuses organisations internationales telles que l’OCDE offrent la possibilité d’avoir des benchmarks intéressants.
3- Utiliser pleinement les outils de défense commerciale. Il y a au niveau de l’OMC un ensemble d'outils, gratuits et accessibles pour tous les pays membres, tels l'assistance technique et juridique, la formation, l'encadrement, le benchmarking. C’est une dimension qui mérite d’être renforcée parce qu’elle permettrait de renforcer le dispositif juridique de défense commerciale. 
4- Exporter plus, d’où l’importance du réseau des Accords de Libre-échange qui est la première question que posent les investisseurs étrangers lorsqu’ils envisagent de s’installer au Maroc.

Le protectionnisme conduirait à fermer les frontières aux importations mais peut aussi les fermer à l’export. Il est important de trouver un équilibre. 
L’Etat protecteur de ses producteurs et de la santé de ses citoyens, dans le respect et la maîtrise des règles du jeu du commerce mondial permettrait, à l’instar des autres pays de l’OCDE, de continuer à faire évoluer l’environnement réglementaire de l’économie afin d’assurer en permanence (les conjonctures étant évolutives) l'équilibre entre le besoin légitime de protéger les secteurs productifs et garder cette ouverture sur l'international qui permettrait d’exporter plus et d’attirer plus d’IDE.

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