Faut-il s'inquiéter du niveau d'endettement des ménages au Maroc ?

ANALYSE. Rapporté au PIB, l’endettement des ménages ressort à 31%, un taux élevé par rapport à des pays comparables. Mais rapporté au revenu brut disponible, il est encore plus élevé, approchant les 50%. La dette des ménages est en plus concentrée sur une petite part de la population qui accède au crédit.

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Faut-il s'inquiéter du niveau d'endettement des ménages au Maroc ?

Le 21 octobre 2020 à 19:58

Modifié le 22 octobre 2020 à 13:04

Dans son rapport sur la stabilité financière de 2019, Bank Al Maghrib alertait déjà sur le taux d’endettement élevé des ménages. En 2019, l’encours de la dette cumulée par les familles marocaines représentait plus de 31% du PIB. Un taux très élevé par rapport à des pays émergents dont la moyenne ne dépasse pas les 21%.

Ce taux (par rapport au PIB) donne une idée sur l’ampleur de l’endettement des ménages par rapport à la richesse produite par toute la nation, y compris l’Administration et les entreprises privées, financières et non financières. Il sert plus comme critère de comparaison par rapport à d’autres pays que de véritable indicateur du niveau d'endettement.

La dette représente près de la moitié des revenus des Marocains

Un banquier qui étudie un dossier de crédit se base sur le revenu du ménage pour avoir une idée sur la solvabilité ou non de son client, avec une norme bien connue : le niveau de la traite ne doit pas dépasser, selon les banques, 40% à 50% du revenu mensuel.

Nous avons voulu faire la même approche du banquier à une échelle macro pour avoir une idée plus fine sur le niveau d’endettement des ménages, en rapportant leur endettement au revenu disponible brut, calculé chaque année par le HCP.

Certes, les indicateurs utilisés ne sont pas les mêmes (la traite mensuelle pour un individu contre l'encours de la dette pour les ménages d'un pays), mais ce ratio est communément utilisé dans les pays développés pour mesurer le niveau d'endettement des ménages.

Le résultat est le suivant : avec un endettement total à fin août 2020 de 349,6 milliards de DH, les ménages marocains sont endettés à hauteur de 48,5% par rapport à leur revenu disponible brut qui est de 714 milliards de dirhams selon les dernières données disponibles du HCP (2018). La dette représente ainsi près de la moitié des revenus des ménages…

Un chiffre qui ne dit pas tout. Car si le HCP calcule le revenu disponible brut de toute la population marocaine, les chiffres de l’endettement ne concernent que la petite population des salariés et des fonctionnaires, et dans une moindre mesure celle des retraités et des professions libérales, qui ont accès au crédit. Car même si le taux de bancarisation du pays a atteint les 70%, l’accès au crédit reste limité aux seuls clients pouvant justifier d’un revenu régulier (attestation de travail et de salaire, fiches de paie…). Hormis bien sûr le FOGARIM qui est réservé à une population aux revenus non réguliers et dont les chiffres ne sont pas significatifs (un encours de 19,3 milliards à fin 2019 sur un total de dettes aux ménages de 349 milliards).

Si l'on veut analyser les choses de manière plus fine, le taux d’endettement de la population qui a accès au crédit serait donc encore plus grand. Car concentré sur une population hors entrepreneurs individuels, informel qui représentent une partie non négligeable des actifs.

Selon une étude réalisée sur un échantillon de 400.000 dossiers de crédits que BAM a présenté dans son rapport de 2019 sur la stabilité financière, les fonctionnaires représentent 42,6% des bénéficiaires de nouveaux crédits analysés, suivis des salariés du secteur privés (41,6%), des retraités (9%) et des professions libérales (4,6%). 

Cela révèle deux choses :

- cette population porte l’essentiel de l’endettement bancaire et supporte ainsi une grosse pression financière.

- l’exclusion d'une bonne partie de la population marocaine du crédit, même si celle-ci génère des revenus réguliers, qui peuvent parfois être plus élevés que ceux générés par des salariés ou des fonctionnaires.

L’immobilier, première source d’endettement des ménages

A quoi sert tout cet endettement ? Et pourquoi les ménages se mettent toute cette pression en réservant près de la moitié de leurs revenus à rembourser des crédits bancaires ?

Selon les données de Bank Al Maghrib, l’essentiel de l’endettement des ménages est fait de prêts au logement. L’encours des crédits immobiliers (plus de 226 milliards) représente en effet 63% du total de la dette des ménages.

Là encore, ce sont essentiellement les fonctionnaires et les salariés qui portent l’essentiel de ce fardeau, puisque les crédits Fogarim destinés aux travailleurs de l’informel représentent à peine 8,5% du total des prêts aux logements distribués par les banques.

Le reste de la dette des ménages est fait de crédits à la consommation, dont 70% sont des prêts non affectés. Le reliquat servant aux achats de voitures, soit en crédit classique ou en leasing.

Le quart des emprunteurs a un taux d’endettement dépassant les 60%

Ce même échantillon montre l’étendue du surendettement des ménages qui ont accès au crédit. Les chiffres de Bank Al Maghrib sont à ce titre très parlants, puisque le quart de cette population (24% exactement) a un taux d’endettement supérieur à 60%.

Un autre quart (25,4%) a un taux d’endettement compris entre 50 et 60%. Tandis que 51% des clients des banques affichent un taux compris entre 40 et 50%.

Les fonctionnaires et les salariés sont les personnes les plus surendettés. Dans la tranche des personnes affichant un taux d’endettement supérieur à 40%, 88% sont des fonctionnaires et des salariés, avec une moyenne de 55,4% pour les fonctionnaires et 55% pour les salariés.

Des difficultés qui s'exacerbent avec la crise du Covid

Si ce rapport entre la dette et le revenu est élevé, et trop concentré sur une petite partie de la population, un autre indicateur révèle le poids de cette dette et les difficultés qu’il produit. C’est le taux des impayés bancaires.

S’élevant à 29,6 milliards à fin 2019, avec une tendance haussière depuis quelques années, le chiffre des impayés bancaires des ménages est passé à plus de 32 milliards à fin août 2020. Soit une progression de 15,3%. Le cumul des créances en souffrance s’approche ainsi du seuil des 10% du total des encours détenus par les ménages.

Un chiffre inédit appelé encore à augmenter avec :

- les pertes d’emploi dans le secteur privé ;

- la baisse des revenus de plusieurs salariés qui ont consenti des baisses de salaires pour sauvegarder leurs emplois dans les secteurs touchés par la crise ;

- l’opération de report des échéances de crédit qui ne montre pas à fin août la véritable situation des créances en souffrance, car une échéance reportée n’est pas comptabilisée comme un impayé.

La vraie casse ne se révèlera qu’après la fin de ce délai de grâce décidé par les banques (septembre), certains analystes et experts prévoyant la montée des impayés à un niveau de 14% d’ici la fin de l’année.

Sur un plan macro, la baisse du revenu disponible brut, qui sera lourdement affecté par la crise, explosera également et de manière automatique le taux d’endettement des ménages qui devra dépasser les 50% cette année, contre 48,5% par rapport aux revenus de l’année 2018.

Un niveau très inquiétant, sachant que la crise, les tensions sur les revenus et la morosité du marché de l’emploi risquent de durer encore quelques années et ne disparaîtront pas avec la découverte d’un vaccin contre le virus. 

Faut-il s'inquiéter du niveau d'endettement des ménages au Maroc ?

Le 21 octobre 2020 à19:58

Modifié le 22 octobre 2020 à 13:04

ANALYSE. Rapporté au PIB, l’endettement des ménages ressort à 31%, un taux élevé par rapport à des pays comparables. Mais rapporté au revenu brut disponible, il est encore plus élevé, approchant les 50%. La dette des ménages est en plus concentrée sur une petite part de la population qui accède au crédit.

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Dans son rapport sur la stabilité financière de 2019, Bank Al Maghrib alertait déjà sur le taux d’endettement élevé des ménages. En 2019, l’encours de la dette cumulée par les familles marocaines représentait plus de 31% du PIB. Un taux très élevé par rapport à des pays émergents dont la moyenne ne dépasse pas les 21%.

Ce taux (par rapport au PIB) donne une idée sur l’ampleur de l’endettement des ménages par rapport à la richesse produite par toute la nation, y compris l’Administration et les entreprises privées, financières et non financières. Il sert plus comme critère de comparaison par rapport à d’autres pays que de véritable indicateur du niveau d'endettement.

La dette représente près de la moitié des revenus des Marocains

Un banquier qui étudie un dossier de crédit se base sur le revenu du ménage pour avoir une idée sur la solvabilité ou non de son client, avec une norme bien connue : le niveau de la traite ne doit pas dépasser, selon les banques, 40% à 50% du revenu mensuel.

Nous avons voulu faire la même approche du banquier à une échelle macro pour avoir une idée plus fine sur le niveau d’endettement des ménages, en rapportant leur endettement au revenu disponible brut, calculé chaque année par le HCP.

Certes, les indicateurs utilisés ne sont pas les mêmes (la traite mensuelle pour un individu contre l'encours de la dette pour les ménages d'un pays), mais ce ratio est communément utilisé dans les pays développés pour mesurer le niveau d'endettement des ménages.

Le résultat est le suivant : avec un endettement total à fin août 2020 de 349,6 milliards de DH, les ménages marocains sont endettés à hauteur de 48,5% par rapport à leur revenu disponible brut qui est de 714 milliards de dirhams selon les dernières données disponibles du HCP (2018). La dette représente ainsi près de la moitié des revenus des ménages…

Un chiffre qui ne dit pas tout. Car si le HCP calcule le revenu disponible brut de toute la population marocaine, les chiffres de l’endettement ne concernent que la petite population des salariés et des fonctionnaires, et dans une moindre mesure celle des retraités et des professions libérales, qui ont accès au crédit. Car même si le taux de bancarisation du pays a atteint les 70%, l’accès au crédit reste limité aux seuls clients pouvant justifier d’un revenu régulier (attestation de travail et de salaire, fiches de paie…). Hormis bien sûr le FOGARIM qui est réservé à une population aux revenus non réguliers et dont les chiffres ne sont pas significatifs (un encours de 19,3 milliards à fin 2019 sur un total de dettes aux ménages de 349 milliards).

Si l'on veut analyser les choses de manière plus fine, le taux d’endettement de la population qui a accès au crédit serait donc encore plus grand. Car concentré sur une population hors entrepreneurs individuels, informel qui représentent une partie non négligeable des actifs.

Selon une étude réalisée sur un échantillon de 400.000 dossiers de crédits que BAM a présenté dans son rapport de 2019 sur la stabilité financière, les fonctionnaires représentent 42,6% des bénéficiaires de nouveaux crédits analysés, suivis des salariés du secteur privés (41,6%), des retraités (9%) et des professions libérales (4,6%). 

Cela révèle deux choses :

- cette population porte l’essentiel de l’endettement bancaire et supporte ainsi une grosse pression financière.

- l’exclusion d'une bonne partie de la population marocaine du crédit, même si celle-ci génère des revenus réguliers, qui peuvent parfois être plus élevés que ceux générés par des salariés ou des fonctionnaires.

L’immobilier, première source d’endettement des ménages

A quoi sert tout cet endettement ? Et pourquoi les ménages se mettent toute cette pression en réservant près de la moitié de leurs revenus à rembourser des crédits bancaires ?

Selon les données de Bank Al Maghrib, l’essentiel de l’endettement des ménages est fait de prêts au logement. L’encours des crédits immobiliers (plus de 226 milliards) représente en effet 63% du total de la dette des ménages.

Là encore, ce sont essentiellement les fonctionnaires et les salariés qui portent l’essentiel de ce fardeau, puisque les crédits Fogarim destinés aux travailleurs de l’informel représentent à peine 8,5% du total des prêts aux logements distribués par les banques.

Le reste de la dette des ménages est fait de crédits à la consommation, dont 70% sont des prêts non affectés. Le reliquat servant aux achats de voitures, soit en crédit classique ou en leasing.

Le quart des emprunteurs a un taux d’endettement dépassant les 60%

Ce même échantillon montre l’étendue du surendettement des ménages qui ont accès au crédit. Les chiffres de Bank Al Maghrib sont à ce titre très parlants, puisque le quart de cette population (24% exactement) a un taux d’endettement supérieur à 60%.

Un autre quart (25,4%) a un taux d’endettement compris entre 50 et 60%. Tandis que 51% des clients des banques affichent un taux compris entre 40 et 50%.

Les fonctionnaires et les salariés sont les personnes les plus surendettés. Dans la tranche des personnes affichant un taux d’endettement supérieur à 40%, 88% sont des fonctionnaires et des salariés, avec une moyenne de 55,4% pour les fonctionnaires et 55% pour les salariés.

Des difficultés qui s'exacerbent avec la crise du Covid

Si ce rapport entre la dette et le revenu est élevé, et trop concentré sur une petite partie de la population, un autre indicateur révèle le poids de cette dette et les difficultés qu’il produit. C’est le taux des impayés bancaires.

S’élevant à 29,6 milliards à fin 2019, avec une tendance haussière depuis quelques années, le chiffre des impayés bancaires des ménages est passé à plus de 32 milliards à fin août 2020. Soit une progression de 15,3%. Le cumul des créances en souffrance s’approche ainsi du seuil des 10% du total des encours détenus par les ménages.

Un chiffre inédit appelé encore à augmenter avec :

- les pertes d’emploi dans le secteur privé ;

- la baisse des revenus de plusieurs salariés qui ont consenti des baisses de salaires pour sauvegarder leurs emplois dans les secteurs touchés par la crise ;

- l’opération de report des échéances de crédit qui ne montre pas à fin août la véritable situation des créances en souffrance, car une échéance reportée n’est pas comptabilisée comme un impayé.

La vraie casse ne se révèlera qu’après la fin de ce délai de grâce décidé par les banques (septembre), certains analystes et experts prévoyant la montée des impayés à un niveau de 14% d’ici la fin de l’année.

Sur un plan macro, la baisse du revenu disponible brut, qui sera lourdement affecté par la crise, explosera également et de manière automatique le taux d’endettement des ménages qui devra dépasser les 50% cette année, contre 48,5% par rapport aux revenus de l’année 2018.

Un niveau très inquiétant, sachant que la crise, les tensions sur les revenus et la morosité du marché de l’emploi risquent de durer encore quelques années et ne disparaîtront pas avec la découverte d’un vaccin contre le virus. 

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