Ferid Belhaj: "Le vieux contrat social ne marche plus, il faut le renouveler"

Le vice-président du Groupe de la Banque mondiale pour la région MENA, Ferid Belhaj est en visite de travail au Maroc. L’occasion de revenir avec lui sur les grandes questions relatives à l’avenir économique et sociale du pays.

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Le 15 novembre 2019 à 15:33

Modifié le 20 novembre 2019 à 11:37

Celui qui connaît bien le Royaume pour y avoir exercé les fonctions de Country Manager entre 2002 et 2007, a présenté ses réflexions et son analyse de la situation actuelle de ce qui se passe au Maroc et dans la région MENA devant un parterre de journalistes le 14 novembre.

Ferid Belhaj plaide pour un nouveau contrat social entre l’Etat et les citoyens car « le vieux contrat social ne marche plus ».

L'après indépendance, c'est fini...

« Quand se qu’on appelle le printemps arabe s’est déclenché, il y a eu une réflexion à la banque. Nous avons à l’époque regardé ce qui a cassé. L’une des choses que nous avons identifiées c’est ce qu’on a appelé le contrat social qui ne marchait plus. C’est un contrat social qui a été signé tacitement entre les gouvernants et les citoyens au-lendemain des indépendances », explique le vice-président de la Banque mondiale.

Pour ce dernier, il fallait à l’époque construire un cadre dans lequel ces peuples nouvellement émancipés allaient évoluer. Donc ce contrat s’est fait autour de deux piliers. « D’un côté, l’Etat offre aux citoyens des services gratuits et de l’autre, les citoyens laissent l’Etat travailler sans se mêler de la politique. Fondamentalement, c’était cela », avance Belhaj. Cependant, cela ne pouvait pas durer longtemps, ajoute-il.

« Il y a eu des soubresauts qui ont été recadrés parce que l’Etat avait encore les moyens d’offrir (…) et parce que la génération née avec l’indépendance avait cette reconnaissance vis-à-vis de l’Etat. Et puis d’autres générations sont venues. Il y a eu l’ouverture sur ce qui se passe ailleurs grâce aux chaines satellitaires et à internet. Et dans le même temps, l’Etat n’avait plus les moyens de financer ses services gratuits. Le tournant c’était la crise de 2008. Là véritablement, il y a eu un rétrécissement de la croissance à travers le monde avec des répercussions sur les pays en développement ».

Belhaj donne l’exemple de la Syrie. Ce contrat social était là en Syrie et puis il y a eu trois phénomènes en même temps : une crise financière, une crise énergétique et une sécheresse extrêmement importante. 

« Les gens ont commencé à affluer dans les grandes villes en demandant les services gratuits qui leur étaient rendus là où ils étaient. Les grandes villes n’avaient pas les moyens de satisfaire ces demandes et l’Etat syrien était dans une situation économique qui ne lui permettait pas de gérer ». 

En plus, « la réaction n’a pas été celle, par exemple du Maroc, d’essayer d’absorber ce mécontentement et de le canaliser à travers des réformes institutionnelles importantes ».

En allant pays par pays, ils ont tous connu presque la même chose, explique le représentant de la Banque mondiale. « En Tunisie il y a eu une récession qui a commencé à se faire sentir en 2010, quelques mois plus tard vous avez vu ce qui s’est passé.

« Aujourd’hui, alors que la croissance au niveau mondial est en train de stagner, qu’est ce qu’on voit ? On ajoute 1 cent à Whatsapp et c’est l’explosion au Liban parce que c’est la goûte qui fait déborder le vase. On demande 1cent de plus au métro au Chili et c'est pareil… ». 

Ce qui amène Ferid Belhaj à dire qu’il y a cette corrélation entre un ancien contrat social et un nouveau qui doit être mis en place à travers une série de réformes de toutes les politiques de compensation qui ne sont plus utiles en les remplaçant par d’autres politiques qui ciblent les populations vulnérables et responsabilisent les citoyens.

Pour le vice-président de la Banque mondiale, ce nouveau contrat social doit être au cœur du nouveau modèle de développement du Maroc.

On ne décrète pas la croissance, on la produit avec un secteur privé dynamique 

D’ailleurs, plusieurs réformes sont engagées dans ce sens par le Maroc dont la réforme de la caisse de compensation et son remplacement par une politique de ciblage.  C’est le projet de registre social unifié qui vise à constituer une base de données uniformisée des ménages pauvres ou vulnérables à qui seront adressées des aides directes comme le Ramed, Tayssir,… Ce projet est en cours d’implémentation par le ministère de l’intérieur assisté justement par la Banque mondiale.

Ferid Belhaj estime que « l’économie marocaine est extrêmement diversifiée ce qui est un atout qui n’est pas nécessairement donné à toutes les économies de la région MENA ».

Ce qui donne, selon lui, au Maroc la possibilité d’actionner des pans de croissance qui permettent de faire avancer les choses et notamment offrir plus d’espace aux potentialités de création d’emplois qui reste le véritable défi pour réduire la précarité et les inégalités.

Comment transformer ces possibilités en croissance ? Cela passe en introduisant « dans le tissu économique de plus de compétition. Il faut que le secteur privé, qui joue un rôle moteur, ne soit plus un secteur qui se replie sur lui-même, qui se complaise dans une sorte de confort parce qu’avec pas ou peu d’effort on peut toujours avoir des bénéfices. Il est très important que les nouveaux intrants dans le système puissent avoir la capacité de contester les positions des acteurs existants et que lorsque cette contestabilité n’est pas permise qu’ils aient la possibilité de faire valoir leurs droits », avance notre interlocuteur.

Le Maroc dispose de tant de potentialités mais avec une croissance en-deçà de ses ambitions. Sa croissance devrait se situer autour de 6% au lieu d'être inférieure à 3%.

Pour aligner potentiel et croissance effective, le vice-président de la Banque mondiale préconise d’actionner en même temps :

- Un environnement des affaires prévisible,

- Une justice transparente et prévisible,

- Une sécurité à l’investisseur,

- Offrir aux entreprises la capacité d’entrer dans le jeu de la compétition et si cela ne fonctionne pas, leur donner la possibilité de faire faillite.

« C’est à travers ce type de dynamisme que la croissance s’est faite dans tous les pays. La croissance ne se fait jamais par décret. On ne décrète pas la croissance, on la produit par un secteur privé dynamique, créateur qui connaît son environnement et un Etat qui lui permet de se déployer et de créer », conclut Ferid Belhaj. 

Ferid Belhaj: "Le vieux contrat social ne marche plus, il faut le renouveler"

Le 15 novembre 2019 à16:26

Modifié le 20 novembre 2019 à 11:37

Le vice-président du Groupe de la Banque mondiale pour la région MENA, Ferid Belhaj est en visite de travail au Maroc. L’occasion de revenir avec lui sur les grandes questions relatives à l’avenir économique et sociale du pays.

Celui qui connaît bien le Royaume pour y avoir exercé les fonctions de Country Manager entre 2002 et 2007, a présenté ses réflexions et son analyse de la situation actuelle de ce qui se passe au Maroc et dans la région MENA devant un parterre de journalistes le 14 novembre.

Ferid Belhaj plaide pour un nouveau contrat social entre l’Etat et les citoyens car « le vieux contrat social ne marche plus ».

L'après indépendance, c'est fini...

« Quand se qu’on appelle le printemps arabe s’est déclenché, il y a eu une réflexion à la banque. Nous avons à l’époque regardé ce qui a cassé. L’une des choses que nous avons identifiées c’est ce qu’on a appelé le contrat social qui ne marchait plus. C’est un contrat social qui a été signé tacitement entre les gouvernants et les citoyens au-lendemain des indépendances », explique le vice-président de la Banque mondiale.

Pour ce dernier, il fallait à l’époque construire un cadre dans lequel ces peuples nouvellement émancipés allaient évoluer. Donc ce contrat s’est fait autour de deux piliers. « D’un côté, l’Etat offre aux citoyens des services gratuits et de l’autre, les citoyens laissent l’Etat travailler sans se mêler de la politique. Fondamentalement, c’était cela », avance Belhaj. Cependant, cela ne pouvait pas durer longtemps, ajoute-il.

« Il y a eu des soubresauts qui ont été recadrés parce que l’Etat avait encore les moyens d’offrir (…) et parce que la génération née avec l’indépendance avait cette reconnaissance vis-à-vis de l’Etat. Et puis d’autres générations sont venues. Il y a eu l’ouverture sur ce qui se passe ailleurs grâce aux chaines satellitaires et à internet. Et dans le même temps, l’Etat n’avait plus les moyens de financer ses services gratuits. Le tournant c’était la crise de 2008. Là véritablement, il y a eu un rétrécissement de la croissance à travers le monde avec des répercussions sur les pays en développement ».

Belhaj donne l’exemple de la Syrie. Ce contrat social était là en Syrie et puis il y a eu trois phénomènes en même temps : une crise financière, une crise énergétique et une sécheresse extrêmement importante. 

« Les gens ont commencé à affluer dans les grandes villes en demandant les services gratuits qui leur étaient rendus là où ils étaient. Les grandes villes n’avaient pas les moyens de satisfaire ces demandes et l’Etat syrien était dans une situation économique qui ne lui permettait pas de gérer ». 

En plus, « la réaction n’a pas été celle, par exemple du Maroc, d’essayer d’absorber ce mécontentement et de le canaliser à travers des réformes institutionnelles importantes ».

En allant pays par pays, ils ont tous connu presque la même chose, explique le représentant de la Banque mondiale. « En Tunisie il y a eu une récession qui a commencé à se faire sentir en 2010, quelques mois plus tard vous avez vu ce qui s’est passé.

« Aujourd’hui, alors que la croissance au niveau mondial est en train de stagner, qu’est ce qu’on voit ? On ajoute 1 cent à Whatsapp et c’est l’explosion au Liban parce que c’est la goûte qui fait déborder le vase. On demande 1cent de plus au métro au Chili et c'est pareil… ». 

Ce qui amène Ferid Belhaj à dire qu’il y a cette corrélation entre un ancien contrat social et un nouveau qui doit être mis en place à travers une série de réformes de toutes les politiques de compensation qui ne sont plus utiles en les remplaçant par d’autres politiques qui ciblent les populations vulnérables et responsabilisent les citoyens.

Pour le vice-président de la Banque mondiale, ce nouveau contrat social doit être au cœur du nouveau modèle de développement du Maroc.

On ne décrète pas la croissance, on la produit avec un secteur privé dynamique 

D’ailleurs, plusieurs réformes sont engagées dans ce sens par le Maroc dont la réforme de la caisse de compensation et son remplacement par une politique de ciblage.  C’est le projet de registre social unifié qui vise à constituer une base de données uniformisée des ménages pauvres ou vulnérables à qui seront adressées des aides directes comme le Ramed, Tayssir,… Ce projet est en cours d’implémentation par le ministère de l’intérieur assisté justement par la Banque mondiale.

Ferid Belhaj estime que « l’économie marocaine est extrêmement diversifiée ce qui est un atout qui n’est pas nécessairement donné à toutes les économies de la région MENA ».

Ce qui donne, selon lui, au Maroc la possibilité d’actionner des pans de croissance qui permettent de faire avancer les choses et notamment offrir plus d’espace aux potentialités de création d’emplois qui reste le véritable défi pour réduire la précarité et les inégalités.

Comment transformer ces possibilités en croissance ? Cela passe en introduisant « dans le tissu économique de plus de compétition. Il faut que le secteur privé, qui joue un rôle moteur, ne soit plus un secteur qui se replie sur lui-même, qui se complaise dans une sorte de confort parce qu’avec pas ou peu d’effort on peut toujours avoir des bénéfices. Il est très important que les nouveaux intrants dans le système puissent avoir la capacité de contester les positions des acteurs existants et que lorsque cette contestabilité n’est pas permise qu’ils aient la possibilité de faire valoir leurs droits », avance notre interlocuteur.

Le Maroc dispose de tant de potentialités mais avec une croissance en-deçà de ses ambitions. Sa croissance devrait se situer autour de 6% au lieu d'être inférieure à 3%.

Pour aligner potentiel et croissance effective, le vice-président de la Banque mondiale préconise d’actionner en même temps :

- Un environnement des affaires prévisible,

- Une justice transparente et prévisible,

- Une sécurité à l’investisseur,

- Offrir aux entreprises la capacité d’entrer dans le jeu de la compétition et si cela ne fonctionne pas, leur donner la possibilité de faire faillite.

« C’est à travers ce type de dynamisme que la croissance s’est faite dans tous les pays. La croissance ne se fait jamais par décret. On ne décrète pas la croissance, on la produit par un secteur privé dynamique, créateur qui connaît son environnement et un Etat qui lui permet de se déployer et de créer », conclut Ferid Belhaj. 

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