La gentrification, un concept fourre-tout et "dépassé"

(AFP)

La "gentrification", par laquelle des classes aisées s'approprient supposément des quartiers populaires et chassent leurs occupants historiques, est un concept politiquement chargé, trop grossier et "dépassé" chez les chercheurs, explique le sociologue et urbaniste Alain Bourdin.

Q: La gentrification est souvent mise en avant, médiatiquement et politiquement, par exemple pour justifier le rejet récent de l'implantation d'Amazon à New York. Quel est son intérêt scientifique ?

R: Je n'aime pas du tout le vocabulaire de gentrification. On met dans le même sac des phénomènes de pur marché, qui eux mêmes sont de natures différentes, et des phénomènes liés aux modes de vie et à la culture.

Je vais prendre deux exemples: la "gaytrification": les quartiers gays et la "studentification", les quartiers étudiants.

D'un côté on a quelque chose de communautaire, avec un enracinement et une transformation du quartier. De l'autre, on est au contraire dans un contexte de passage, une population qui ne va pas du tout essayer de transformer le quartier. L'effet sur le prix du logement n'est pas le même.

Ce qui est intéressant, ce n'est pas tant ceux qui s'en vont mais ceux qui ne peuvent pas rentrer. Plutôt que parler de gentrification, c'est beaucoup plus riche de parler de l'accès de certaines populations, on va dire les classes vraiment moyennes, à certains quartiers.

Q: Comment la notion de gentrification a-t-elle émergé ?

R: C'est inventé dans les années 1960 par une sociologue anglaise, Ruth Glass, à une époque où la sociologie urbaine anglaise est très brillante. A l'origine, le concept est intéressant parce qu'il est un descripteur de pratiques urbaines, de modes de vie, d'attentes.

Il y a alors émergence d'une classe moyenne qui n'est plus seulement une classe petite-bourgeoise au sens classique du terme, mais une classe diplômée qui n'adhère pas forcément aux modes de vie de la classe moyenne traditionnelle. Les diplômés des années 60 commencent à avoir envie d'autre chose que tondre la pelouse le dimanche matin en sifflotant.

Les jeunes "yuppies" qui vont vivre dans les quartiers péricentraux de Londres, ce sont des gens qui voudraient bien vivre comme à Mayfair et Chelsea mais n'ont pas les moyens.

Après, c'est tombé entre les mains de géographes post-marxistes qui n'étaient pas forcément très subtils et se sont emparés du terme pour désigner ce qui est simplement l'enrichissement d'un quartier: le fait que des habitants pauvres soient remplacés par des habitants plus riches.

C'est une tendance nord-américaine, notamment aux Etats-Unis avec quelqu'un comme le géographe Neil Smith qui est l'un des deux éditeurs d'un fameux bouquin de 1986, Gentrification of the City.

Il est l'un des auteurs de la géographie radicale, très arc-boutée sur la lutte des classes avec une ligne +revanchiste+: l'idée que les classes dominantes prennent leur revanche sur les classes populaires qui s'étaient installées dans les centre villes.

C'est une mythification d'une classe populaire idéale qui n'existe plus: parfois, les "gentrifiers" sont les enfants des classes populaires qui étaient déjà là.

Il y a aussi eu le contexte de la chute de l'Empire soviétique. Dans les pays de l'Est, on a eu une ouverture complète du marché du logement et on a vu des processus de redistribution de population dans les villes.

Il en est venu toute une littérature qui est moyennement intéressante car elle s'en est tenue à ce concept en vogue plutôt que de comprendre ce qui se passait de matière spécifique sur les terrains étudiés.

Q: Est-ce qu'au-delà de sa résonance médiatique, le concept est encore utilisé dans la recherche contemporaine ?

R: Aujourd'hui, c'est un peu dépassé, ça ne paie plus même si les Chinois découvrent ça et ont envie qu'on leur parle de gentrification. Je pourrais citer des gens qui ont travaillé sur des espaces a priori voués à la gentrification et qui n'ont jamais employé le terme.

En 2012, une des grandes prêtresses de la gentrification, Sharon Zukin, a dit "Finalement on ne devrait peut être pas parler de gentrification, ce n'est peut-être pas un bon concept".

Mais il y avait d'autres travaux plus subtils qui se sont développés et qui continuent à exister. Notamment, on montre que l'immigration dans de nombreux pays se fait de moins en moins dans des quartiers précis.

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La gentrification, un concept fourre-tout et "dépassé"

Le 22 mars 2019 à02:46

Modifié le 22 mars 2019 à 02:46

La "gentrification", par laquelle des classes aisées s'approprient supposément des quartiers populaires et chassent leurs occupants historiques, est un concept politiquement chargé, trop grossier et "dépassé" chez les chercheurs, explique le sociologue et urbaniste Alain Bourdin.

Q: La gentrification est souvent mise en avant, médiatiquement et politiquement, par exemple pour justifier le rejet récent de l'implantation d'Amazon à New York. Quel est son intérêt scientifique ?

R: Je n'aime pas du tout le vocabulaire de gentrification. On met dans le même sac des phénomènes de pur marché, qui eux mêmes sont de natures différentes, et des phénomènes liés aux modes de vie et à la culture.

Je vais prendre deux exemples: la "gaytrification": les quartiers gays et la "studentification", les quartiers étudiants.

D'un côté on a quelque chose de communautaire, avec un enracinement et une transformation du quartier. De l'autre, on est au contraire dans un contexte de passage, une population qui ne va pas du tout essayer de transformer le quartier. L'effet sur le prix du logement n'est pas le même.

Ce qui est intéressant, ce n'est pas tant ceux qui s'en vont mais ceux qui ne peuvent pas rentrer. Plutôt que parler de gentrification, c'est beaucoup plus riche de parler de l'accès de certaines populations, on va dire les classes vraiment moyennes, à certains quartiers.

Q: Comment la notion de gentrification a-t-elle émergé ?

R: C'est inventé dans les années 1960 par une sociologue anglaise, Ruth Glass, à une époque où la sociologie urbaine anglaise est très brillante. A l'origine, le concept est intéressant parce qu'il est un descripteur de pratiques urbaines, de modes de vie, d'attentes.

Il y a alors émergence d'une classe moyenne qui n'est plus seulement une classe petite-bourgeoise au sens classique du terme, mais une classe diplômée qui n'adhère pas forcément aux modes de vie de la classe moyenne traditionnelle. Les diplômés des années 60 commencent à avoir envie d'autre chose que tondre la pelouse le dimanche matin en sifflotant.

Les jeunes "yuppies" qui vont vivre dans les quartiers péricentraux de Londres, ce sont des gens qui voudraient bien vivre comme à Mayfair et Chelsea mais n'ont pas les moyens.

Après, c'est tombé entre les mains de géographes post-marxistes qui n'étaient pas forcément très subtils et se sont emparés du terme pour désigner ce qui est simplement l'enrichissement d'un quartier: le fait que des habitants pauvres soient remplacés par des habitants plus riches.

C'est une tendance nord-américaine, notamment aux Etats-Unis avec quelqu'un comme le géographe Neil Smith qui est l'un des deux éditeurs d'un fameux bouquin de 1986, Gentrification of the City.

Il est l'un des auteurs de la géographie radicale, très arc-boutée sur la lutte des classes avec une ligne +revanchiste+: l'idée que les classes dominantes prennent leur revanche sur les classes populaires qui s'étaient installées dans les centre villes.

C'est une mythification d'une classe populaire idéale qui n'existe plus: parfois, les "gentrifiers" sont les enfants des classes populaires qui étaient déjà là.

Il y a aussi eu le contexte de la chute de l'Empire soviétique. Dans les pays de l'Est, on a eu une ouverture complète du marché du logement et on a vu des processus de redistribution de population dans les villes.

Il en est venu toute une littérature qui est moyennement intéressante car elle s'en est tenue à ce concept en vogue plutôt que de comprendre ce qui se passait de matière spécifique sur les terrains étudiés.

Q: Est-ce qu'au-delà de sa résonance médiatique, le concept est encore utilisé dans la recherche contemporaine ?

R: Aujourd'hui, c'est un peu dépassé, ça ne paie plus même si les Chinois découvrent ça et ont envie qu'on leur parle de gentrification. Je pourrais citer des gens qui ont travaillé sur des espaces a priori voués à la gentrification et qui n'ont jamais employé le terme.

En 2012, une des grandes prêtresses de la gentrification, Sharon Zukin, a dit "Finalement on ne devrait peut être pas parler de gentrification, ce n'est peut-être pas un bon concept".

Mais il y avait d'autres travaux plus subtils qui se sont développés et qui continuent à exister. Notamment, on montre que l'immigration dans de nombreux pays se fait de moins en moins dans des quartiers précis.

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