Financer les jeunes et les TPME: beaucoup de contraintes à lever

Le Roi Mohammed VI a appelé les banques à s’impliquer davantage pour les jeunes et l’emploi. Elles prévoient de lancer un programme spécial de financement, en janvier 2020. Pour le réussir, il faudrait lever plusieurs contraintes, mettre en place des gardes-fous et mener des actions en parallèle.

Financer les jeunes et les TPME: beaucoup de contraintes à lever

Le 17 octobre 2019 à 18:34

Modifié le 18 octobre 2019 à 10:53

Ces prérequis sont de diverses natures: réglementaires, stratégiques, organisationnelles… Et ils impliquent différents acteurs : gouvernement, administrations, Bank Al-Maghrib, banques…, car la responsabilité est collective dans la difficulté que rencontrent les jeunes et les PME à se faire financer.

Les prérequis sont nécessaires pour réussir ce programme spécial de financement mais également de manière générale pour faciliter le financement de l’économie et accélérer le développement.

Les règles prudentielles des banques contraignantes

La première contrainte à lever concerne les règles prudentielles imposées aux banques par Bank Al-Maghrib. "Bâle 3, IFRS9, circulaire 19 G sur le provisionnement…, nous avons les règles prudentielles de la Suisse alors que nous sommes un pays en développement", constate un banquier de la place. Selon lui, sans revenir en arrière, le Maroc gagnerait à ralentir ou à différer l’application en cours de ces normes afin que les banques aient les coudées plus franches pour financer le développement.

Aujourd’hui, les banques sont de plus en plus contraintes de renforcer leurs fonds propres pour pouvoir continuer à accorder des crédits et les provisionner, d’assurer une liquidité élevée des actifs à court terme et de restreindre les financements à long terme. Ce qui limite leur capacité de financement de l’économie.

Ces règles prudentielles sont bien vues par les institutions internationales qui financent le Maroc (FMI, Banque mondiale…), mais la Banque centrale a la capacité de négocier une mise en conformité selon un agenda adapté aux besoins de développement du pays.

Le Trésor évince les opérateurs économiques

La deuxième contrainte est l’effet d’éviction que crée l’Etat en se finançant massivement sur le marché domestique.

Les achats de bons du Trésor par les banques augmentent plus vite que les crédits à l’économie. L’Etat étant un créancier sans risque, il est naturel que les banques préfèrent lui prêter moyennant une rémunération plus ou moins faible au lieu de financer une clientèle potentiellement défaillante.

Au lieu de se financer localement, l'Etat peut renforcer son recours aux emprunts extérieurs, surtout que son taux d'endettement en devises par rapport au PIB reste bas.

Les marges d'intermédiation des banques sont élevées

La troisième contrainte est le niveau élevé des taux d’intérêt des crédits. Suite à l’appel du Roi, Bank Al-Maghrib pourrait abaisser le taux directeur qui n’a pas bougé depuis 2016 alors que l’inflation et le niveau d’activité sont très faibles. Mais les banques doivent également répercuter immédiatement cette baisse et surtout réduire un peu leurs marges d’intermédiation qui sont quasiment trois fois plus élevées que celles des banques françaises.

Selon nos informations, le Groupement professionnel des banques GPBM, lors de sa dernière réunion avec le ministre des Finances, a pris l’engagement de faire les efforts nécessaires pour réussir la facilitation de l’octroi des crédits aux jeunes et aux PME. Cela pourrait impliquer une réduction des taux, mais pas seulement.

Le "fantôme" du crédit jeunes promoteurs et Moukawalati

La quatrième contrainte est le risque d’impayés. Les créances en souffrance s’élèvent déjà à près de 70 milliards de DH, soit 7,6% de l’encours global des crédits. Et encore, ce montant n’inclut pas les créances pré-douteuses et douteuses que les banques s’efforcent de résorber par différents moyens (rééchelonnement, consolidation…) pour qu’elles ne se transforment pas en impayés.

La clientèle des jeunes, des PME et des acteurs de l’informel fraichement intégrés dans le formel est risquée. Pour qu’elle soit servie par les banques à des conditions optimales, deux prérequis sont nécessaires :

- Mettre en place un mécanisme étatique de garantie pour que les banques ne supportent le risque qu’à hauteur d’un pourcentage limité du montant des crédits. Selon nos informations, ce mécanisme est prévu dans le cadre de l’élaboration en cours du programme spécial de financement. Mais il gagnerait à être vulgarisé.

L’expérience a montré que de nombreuses entreprises et personnes physiques ne connaissent pas par exemple la Caisse centrale de garantie et encore moins son offre de garanties.

- Eviter de répéter les expériences malheureuses du crédit jeunes promoteurs et Moukawalati. Selon un banquier de la place, on voit déjà des clients solliciter des crédits en invoquant le discours du Roi. Pour lui, un crédit bancaire ne peut être accordé à une personne qui n’a pas un projet viable, un marché pour le produit ou le service à proposer, et enfin la compétence nécessaire.

"Il faudra bien communiquer sur le programme de financement et sensibiliser sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une distribution de crédits à tous les jeunes et PME mais d’un accompagnement financier des jeunes porteurs de vrais projets et des PME souhaitant se développer.

Absence d'accompagnement efficace

La cinquième contrainte est justement l’absence d’accompagnement. Un jeune diplômé, même s’il est compétent, a une idée de projet viable et dispose du financement, ne peut réussir s’il n’est pas accompagné par des experts.

Ceci est valable même pour beaucoup de TPME qui ont du mal à se structurer et à bien étudier leurs projets de développement. Et il l’est encore plus pour les jeunes non diplômés exerçant un métier dans le formel ou l’informel.

Pour notre banquier, des structures comme Maroc PME (pour les entreprises) et l’OFPPT (pour les entrepreneurs individuels) devront être fortement impliquées dans l’accompagnement et la mise à niveau de ces personnes physiques et morales pour réussir le challenge.

Manque d'innovation dans les formules de crédit

Autre prérequis important, les banques doivent se montrer innovantes dans la conception de l’offre à adresser aux jeunes et aux PME. Exit le crédit classique en termes de taux, de durée, de plafond de montant et de garanties exigées.

Cette clientèle, en démarrage et fragile, nécessite de la flexibilité, par exemple une franchise de remboursement pendant la première période du crédit ; une durée de remboursement confortable, moins de garanties réelles (activer la loi sur les sûretés mobilières) et des taux bonifiés en fonction par exemple du nombre d’emplois qui seront créés.

Ralentissement économique, commande publique inaccessible...

Enfin, et c’est le prérequis le plus important, cette cible aura besoin de contrats, de bons de commandes, d’un flux d’activité. Autrement dit, le financement ne servira à rien si la machine économique reste grippée. Ce qui est le cas actuellement.

En attendant une relance économique qui semble difficile dans l’immédiat, le gouvernement peut ouvrir une partie de la commande publique aux auto-entrepreneurs et TPME, pousser les collectivités territoriales à en faire autant, exiger des grands prestataires de l’Etat, marocains et étrangers, de les impliquer dans les gros contrats qu’ils décrochent, et inciter le secteur privé à les faire travailler en lui accordant des avantages notamment fiscaux.

Tout cela montre que ce chantier n'implique pas uniquement une mobilisation des banques mais de tous les acteurs concernés de près ou de loin par cette question, qui doivent faire preuve de mobilisation et de coordination avec une stratégie globale.

Par exemple, la problématique des délais de paiement qui mine l’économie nationale devra être réglée rapidement. Si l’on octroie un crédit à un jeune qui a la compétence et les commandes qu’il faut, il ne pourra pas le rembourser s’il ne se fait pas payer à temps par ses clients…

Financer les jeunes et les TPME: beaucoup de contraintes à lever

Le 17 octobre 2019 à18:59

Modifié le 18 octobre 2019 à 10:53

Le Roi Mohammed VI a appelé les banques à s’impliquer davantage pour les jeunes et l’emploi. Elles prévoient de lancer un programme spécial de financement, en janvier 2020. Pour le réussir, il faudrait lever plusieurs contraintes, mettre en place des gardes-fous et mener des actions en parallèle.

Ces prérequis sont de diverses natures: réglementaires, stratégiques, organisationnelles… Et ils impliquent différents acteurs : gouvernement, administrations, Bank Al-Maghrib, banques…, car la responsabilité est collective dans la difficulté que rencontrent les jeunes et les PME à se faire financer.

Les prérequis sont nécessaires pour réussir ce programme spécial de financement mais également de manière générale pour faciliter le financement de l’économie et accélérer le développement.

Les règles prudentielles des banques contraignantes

La première contrainte à lever concerne les règles prudentielles imposées aux banques par Bank Al-Maghrib. "Bâle 3, IFRS9, circulaire 19 G sur le provisionnement…, nous avons les règles prudentielles de la Suisse alors que nous sommes un pays en développement", constate un banquier de la place. Selon lui, sans revenir en arrière, le Maroc gagnerait à ralentir ou à différer l’application en cours de ces normes afin que les banques aient les coudées plus franches pour financer le développement.

Aujourd’hui, les banques sont de plus en plus contraintes de renforcer leurs fonds propres pour pouvoir continuer à accorder des crédits et les provisionner, d’assurer une liquidité élevée des actifs à court terme et de restreindre les financements à long terme. Ce qui limite leur capacité de financement de l’économie.

Ces règles prudentielles sont bien vues par les institutions internationales qui financent le Maroc (FMI, Banque mondiale…), mais la Banque centrale a la capacité de négocier une mise en conformité selon un agenda adapté aux besoins de développement du pays.

Le Trésor évince les opérateurs économiques

La deuxième contrainte est l’effet d’éviction que crée l’Etat en se finançant massivement sur le marché domestique.

Les achats de bons du Trésor par les banques augmentent plus vite que les crédits à l’économie. L’Etat étant un créancier sans risque, il est naturel que les banques préfèrent lui prêter moyennant une rémunération plus ou moins faible au lieu de financer une clientèle potentiellement défaillante.

Au lieu de se financer localement, l'Etat peut renforcer son recours aux emprunts extérieurs, surtout que son taux d'endettement en devises par rapport au PIB reste bas.

Les marges d'intermédiation des banques sont élevées

La troisième contrainte est le niveau élevé des taux d’intérêt des crédits. Suite à l’appel du Roi, Bank Al-Maghrib pourrait abaisser le taux directeur qui n’a pas bougé depuis 2016 alors que l’inflation et le niveau d’activité sont très faibles. Mais les banques doivent également répercuter immédiatement cette baisse et surtout réduire un peu leurs marges d’intermédiation qui sont quasiment trois fois plus élevées que celles des banques françaises.

Selon nos informations, le Groupement professionnel des banques GPBM, lors de sa dernière réunion avec le ministre des Finances, a pris l’engagement de faire les efforts nécessaires pour réussir la facilitation de l’octroi des crédits aux jeunes et aux PME. Cela pourrait impliquer une réduction des taux, mais pas seulement.

Le "fantôme" du crédit jeunes promoteurs et Moukawalati

La quatrième contrainte est le risque d’impayés. Les créances en souffrance s’élèvent déjà à près de 70 milliards de DH, soit 7,6% de l’encours global des crédits. Et encore, ce montant n’inclut pas les créances pré-douteuses et douteuses que les banques s’efforcent de résorber par différents moyens (rééchelonnement, consolidation…) pour qu’elles ne se transforment pas en impayés.

La clientèle des jeunes, des PME et des acteurs de l’informel fraichement intégrés dans le formel est risquée. Pour qu’elle soit servie par les banques à des conditions optimales, deux prérequis sont nécessaires :

- Mettre en place un mécanisme étatique de garantie pour que les banques ne supportent le risque qu’à hauteur d’un pourcentage limité du montant des crédits. Selon nos informations, ce mécanisme est prévu dans le cadre de l’élaboration en cours du programme spécial de financement. Mais il gagnerait à être vulgarisé.

L’expérience a montré que de nombreuses entreprises et personnes physiques ne connaissent pas par exemple la Caisse centrale de garantie et encore moins son offre de garanties.

- Eviter de répéter les expériences malheureuses du crédit jeunes promoteurs et Moukawalati. Selon un banquier de la place, on voit déjà des clients solliciter des crédits en invoquant le discours du Roi. Pour lui, un crédit bancaire ne peut être accordé à une personne qui n’a pas un projet viable, un marché pour le produit ou le service à proposer, et enfin la compétence nécessaire.

"Il faudra bien communiquer sur le programme de financement et sensibiliser sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une distribution de crédits à tous les jeunes et PME mais d’un accompagnement financier des jeunes porteurs de vrais projets et des PME souhaitant se développer.

Absence d'accompagnement efficace

La cinquième contrainte est justement l’absence d’accompagnement. Un jeune diplômé, même s’il est compétent, a une idée de projet viable et dispose du financement, ne peut réussir s’il n’est pas accompagné par des experts.

Ceci est valable même pour beaucoup de TPME qui ont du mal à se structurer et à bien étudier leurs projets de développement. Et il l’est encore plus pour les jeunes non diplômés exerçant un métier dans le formel ou l’informel.

Pour notre banquier, des structures comme Maroc PME (pour les entreprises) et l’OFPPT (pour les entrepreneurs individuels) devront être fortement impliquées dans l’accompagnement et la mise à niveau de ces personnes physiques et morales pour réussir le challenge.

Manque d'innovation dans les formules de crédit

Autre prérequis important, les banques doivent se montrer innovantes dans la conception de l’offre à adresser aux jeunes et aux PME. Exit le crédit classique en termes de taux, de durée, de plafond de montant et de garanties exigées.

Cette clientèle, en démarrage et fragile, nécessite de la flexibilité, par exemple une franchise de remboursement pendant la première période du crédit ; une durée de remboursement confortable, moins de garanties réelles (activer la loi sur les sûretés mobilières) et des taux bonifiés en fonction par exemple du nombre d’emplois qui seront créés.

Ralentissement économique, commande publique inaccessible...

Enfin, et c’est le prérequis le plus important, cette cible aura besoin de contrats, de bons de commandes, d’un flux d’activité. Autrement dit, le financement ne servira à rien si la machine économique reste grippée. Ce qui est le cas actuellement.

En attendant une relance économique qui semble difficile dans l’immédiat, le gouvernement peut ouvrir une partie de la commande publique aux auto-entrepreneurs et TPME, pousser les collectivités territoriales à en faire autant, exiger des grands prestataires de l’Etat, marocains et étrangers, de les impliquer dans les gros contrats qu’ils décrochent, et inciter le secteur privé à les faire travailler en lui accordant des avantages notamment fiscaux.

Tout cela montre que ce chantier n'implique pas uniquement une mobilisation des banques mais de tous les acteurs concernés de près ou de loin par cette question, qui doivent faire preuve de mobilisation et de coordination avec une stratégie globale.

Par exemple, la problématique des délais de paiement qui mine l’économie nationale devra être réglée rapidement. Si l’on octroie un crédit à un jeune qui a la compétence et les commandes qu’il faut, il ne pourra pas le rembourser s’il ne se fait pas payer à temps par ses clients…

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