Hépatite C: les ramédistes, 4 ans sans traitement alors que le budget est là (I)

Les bénéficiaires du RAMED atteints d'hépatite C sont privés de traitement depuis 4 ans alors que celui-ci est disponible et même produit localement à des prix globalement abordables. La faute à qui ? Médias24 reconstitue dans une série d'articles le récit d'une situation kafkaïenne où les intérêts particuliers priment sur l'intérêt général. 

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Hépatite C: les ramédistes, 4 ans sans traitement alors que le budget est là (I)

Le 05 décembre 2019 à 19:43

Modifié le 07 décembre 2019 à 12:54

Le 30 octobre 2019, Khalid Ait Taleb, nouveau ministre de la Santé, en poste depuis une vingtaine de jours, décide d’annuler deux lots parmi les 181 lots de médicaments que contenait l’appel d’offres d’achat, lancé le 5 août 2019 par le ministère. Il s'agit des lots 179 et 180 relatifs au traitement de l'hépatite C.

Cette annulation est motivée, selon la décision dont Médias24 détient copie, par le fait que "les données techniques, objet desdits lots, ont été fondamentalement modifiées". 

Les annulations d’appels d’offres pour diverses raisons sont courantes dans la vie de l’administration, mais cette énième annulation d’un marché pour l’achat de médicaments anti-hépatites dissimule en réalité une mauvaise gouvernance du système de santé marocain.

Surtout, elle prive des milliers de patients précaires de l'accès au médicament.

Les différents épisodes de ce dossier, que Médias24 a suivi de près en s’abstenant de publier tant que ses tenants et aboutissants n’étaient pas clairs, montrent in fine que les intérêts particuliers priment sur l’intérêt général. Que les intérêts économiques priment sur la santé des citoyens marocains. Alors que seule la santé du plus grand nombre de citoyens compte.

L'affaire est animée par plusieurs protagonistes, chacun ayant sa propre version des faits.

D’un côté, le laboratoire marocain, Pharma 5, le premier à lancer une version générique des molécules antivirales (Sofosbuvir- Daclatasvir) pour la prise en charge de l’hépatite C (HVC) au Maroc dénonce le dernier appel d’offres pour l’achat du médicament. Il avance que ce dernier a été taillé sur mesure pour favoriser un laboratoire en particulier.

Ce laboratoire visé par ces accusations n’est autre que l’opérateur étranger Mylan. Ce dernier dit opérer sur le marché marocain depuis 2001 et vient d’annoncer le lancement d’une unité industrielle pour la fabrication d’un générique à base des antiviraux Velpatasvir et Sofosbuvir pour le traitement de l’hépatite C. Il est aussi accusé dans certains supports d’être "un laboratoire fantôme", et pour le moment, il n'y a pas d'unité de fabrication mais seulement du conditionnement.

Au milieu de cette polémique se trouvent le ministère de la Santé et sa gouvernance. Le ministre Anas Doukkali, le secrétaire général Hicham Nejmi, le directeur du médicament et de la Pharmacie Jamal Taoufik, directement ou indirectement impliqués dans ce dossier, ne sont plus en fonction.

Médias24 a cherché la vérité en contactant les différents protagonistes cités plus haut. Certains ont répondu, d’autres tardent à le faire…

Mais avant de plonger dans une affaire complexe qui n’a pas encore livré tous ces secrets, il convient de planter le décor et faire un retour en arrière pour mieux appréhender les contours de ce dossier. 

Acte 1 : produire le générique du Sofosbuvir 

D’abord, de quoi parle-t-on ? L’hépatite C est une maladie du foie causée par un virus, le VHC, pouvant entraîner des hépatites aiguës comme des hépatites chroniques. Elle est aussi une cause majeure du cancer du foie.

Le VHC est un virus qui se transmet par le sang. L’OMS estime qu’à l’échelle mondiale, 71 millions d’individus sont porteurs chroniques de l’hépatite C. En 2016, on estime qu’environ 399.000 personnes sont mortes d’une hépatite C dans le monde, le plus souvent des suites d’une cirrhose ou d’un cancer primaire du foie.

En 2016, l’Assemblée mondiale de la Santé, encouragée par la découverte d’un nouveau traitement efficace permettant de guérir plus de 95% des personnes infectées par le virus de l’hépatite C, a adopté la première Stratégie mondiale du secteur de la santé contre l’hépatite virale, 2016-2021.   

Cette stratégie ambitionne d’éliminer l’hépatite virale en tant que problème de santé publique en réduisant le nombre de nouveaux cas d’hépatite virale de 90% et le nombre de décès résultant de cette maladie de 65% à horizon 2030. 

Le Maroc s’inscrit dans cette ligne et annonce en 2016 le premier plan stratégique national (PSN) de lutte contre les hépatites virales, pour la période 2017-2021.   

Le sujet est important pour le royaume qui enregistre un taux de prévalence de 1,2% de la population, soit 400.000 personnes atteintes du virus sans le savoir forcément. Les décès suite à cette maladie sont estimés à 5.000 annuellement.

La stratégie lancée pour combattre cette pathologie se base sur deux aspects : le dépistage et le traitement.

Le premier est entre les mains du ministère qui doit mettre en place un plan de surveillance et de dépistage. Le second aspect est relatif aux traitements de la maladie existants.

"Jusqu’en 2014, le seul traitement qui existait pour cette maladie était basé sur l’interféron. Un protocole thérapeutique long et cher. Le traitement durait un an et coûtait au Maroc environ 150.000 DH avec des taux de réussite de 56% et des effets secondaires", nous explique un expert en économie de la santé. 

"La donne change quand Gilead propose un traitement à base d’antiviraux d’action directe. C’est une révolution car la durée du traitement n’est que de trois mois avec un taux de réussite de 96%, sans aucun effet secondaire. Mais Gilead propose le traitement à un prix scandaleux. Aux alentours de 1 MDH la cure", rappelle notre expert. 

Cela avait provoqué un tollé international poussant le laboratoire à réagir. Il a ainsi proposé d’offrir la licence pour la fabrication de génériques aux pays pauvres. Du coup, le prix de la cure allait chuter à une moyenne de 900 dollars. Le Maroc ne faisait pas partie de cette liste de pays considérés comme "pauvres".

L’accès à ce traitement reste donc inaccessible. "A ce moment, le Maroc cherchait une solution à ce problème, il découvre alors que le laboratoire Gilead n’a pas déposé de brevet pour son nouveau traitement au Maroc. La consigne est alors donnée pour que l’on cherche un laboratoire marocain capable de le produire localement. Le nom du laboratoire Pharma 5 est alors évoqué", nous rapporte une source au fait des arcanes sanitaires.

Le développement du générique est entouré de confidentialité. Fin novembre 2015, le ministre de la Santé de l’époque, El Houssaine Louardi annonce la bonne nouvelle. Le Maroc dispose de son propre générique du Sofobuvir, le SSB400. La communication autour du générique est assurée par le ministère qui octroie au médicament son autorisation de mise sur le marché le 5 novembre 2015. Le SSB400 est annoncé alors à 3.000 DH la boite, soit 9.000 DH la cure de trois mois. 50 à 100 fois moins cher que dans les pays occidentaux. 

En décembre de la même année, Pharma5 rompt le silence pour présenter sa prouesse en grande pompe. En annonçant comment ils ont pu à partir du médicament princept, qu’ils se sont procuré à l’international, reconstituer la recette grâce aux techniques d’ingénierie inversée (l’analyse galénique et analytique).

Mars 2016, Pharma 5 réitère l’exploit et lance le générique de Daclatasvir. Ainsi, la thérapie pour guérir les patients atteints d’hépatite C est complète.

Se pose alors la question éludée, tant l’opinion publique est emportée par la ferveur de l’exploit : pourquoi Pharma5 et pas un autre laboratoire ? Médias24 avait posé la question en 2015 déjà. La réponse du labo tient en deux arguments :

- son partenariat avec le ministère de la Santé. Pharma 5 est le premier fournisseur de médicaments aux hôpitaux et il n'en est pas à son premier partenariat avec le ministère.

- être "quasiment" le seul laboratoire capable de faire de l’ingénierie inversée. 

Cependant, quelques mois plus tard, Pharma 5 ne sera plus seul sur le marché de l’hépatite C. En juillet 2016, le laboratoire marocain Galenica annonce son générique de la bithérapie contre l’hépatite C : Isof 400mg et Daclar 60mg à base de deux molécules Sofosbuvir et Daclatasvir.

La concurrence est alors assurée. Le générique est admis parmi la liste des médicaments remboursables. Les patients du secteur privé atteints de la maladie peuvent se procurer le médicament marocain et se faire rembourser. Restent alors les patients du grand public. Il suffisait alors que le ministère de la Santé lance des appels d’offres pour se procurer le précieux médicament. 

Acte 2 : Des appels d’offres aux desseins inconnus

Si la thérapie est disponible dans les officines, elle ne l’est pas dans les hôpitaux et centres de soins. Et pour cause, aucun appel d’offres pour l’acquisition du médicament anti-hépatique n’a abouti depuis 2015. 

"Ironie du sort, alors que le médicament générique était une réalité et que les laboratoires marocains allaient le lancer, le ministère de la Santé a jugé utile de s’approvisionner avec de l’intérferon qui a d’ailleurs été périmé car non utilisé", nous confie une source bien informée. Médias24 a cherché la trace de cet appel d’offres, sans succès. 

Toujours est-il que plusieurs mois après le lancement des génériques marocains, les patients du public, notamment les bénéficiaires du RAMED, n’y avaient toujours pas droit.

Le ministère de la Santé se décide enfin à lancer un appel d’offres en novembre 2017

Durant les deux ans qui se sont écoulés depuis le lancement des génériques marocains, d’autres laboratoires internationaux se sont lancés sur ce marché en fabrication propre ou sous licence de la firme américaine Gilead. 

Il n’était donc plus question de disponibilité du médicament mais de son prix. En 2017, les fabricants marocains étaient moins chers de 100 ou 50 fois que les occidentaux, mais ils étaient également 9 fois plus chers que des égyptiens et 3 fois plus chers que des tunisiens.

Selon les termes du marché lancé à l’époque, le ministère était prêt à allouer plus de 35 MDH pour acheter un peu plus de 7.000 cures (trois mois de traitement sofosbuvir+daclatasvir) alors que le nombre de malades est estimé à 400.000 personnes.

Face à une maladie dont la prévalence est si forte et un budget de la santé limité, que faut-il privilégier : le nombre de malades à soigner ou la production locale ? L'équipe Médias24 avait soulevé cette question, encouragée par les réactions de la société civile et des sources médicales.

L’appel d’offres en question fut annulé car il ne préservait pas au mieux l'intérêt du plus grand nombre de malades marocains. Mais la question est restée entière.

Tout le monde s’attendait à ce que le ministère relance le marché rapidement. Ce ne fut pas le cas. Et on ne saura jamais pourquoi. Le budget était disponible, 400.000 malades attendaient. Il ne l'a pas fait.

Le nouveau marché n’interviendra que courant août 2019, soit plus d’un an et demi plus tard.

L’appel d’offres porte sur plus d’une centaine de médicaments dont l’anti-hépatite. Deux lots lui sont consacrés, 179 et 180, avec des budgets estimatifs respectifs de 14,5 MDH et de 24,2 MDH.

Quelle est la différence entre ces deux lots dont les médicaments sont destinés à la même pathologie ?

- Le lot 179 est relatif au traitement à base de Sofosbuvir 400mg et Daclatasvir 60MG pour une quantité de 124.824. C’est la thérapie proposée par les laboratoires marocains Pharma 5 et Galenica.

- Le lot 180 est relatif au traitement à base de Sofosbuvir 400MG + Velpatasvir 100MG pour une quantité 235.872. Cette thérapie est quant à elle proposée par Mylan.

A l’évidence, le ministère a opté pour l’acquisition de deux protocoles thérapeutiques différents. Un choix qui n’a pas laissé les laboratoires locaux indifférents.

En effet, ce parti pris du ministère de la Santé a fait réagir le laboratoire marocain Pharma 5. Alors que le dernier délai pour déposer la documentation technique est prévu pour le 16 septembre, le 12 de ce même mois, Pharma 5 saisit le Conseil de la concurrence et la commission nationale des marchés pour demander l’annulation du marché des anti-hépatites.

Dans ces lettres, dont Médias24 détient copie, Pharma 5 dénonce "une situation de favoritisme établie, néfaste à notre pays, attribuant d'office un appel d'offres à une entreprise, empêchant par là même tout jeu de la concurrence dans le domaine hautement sensible de la santé". Le laboratoire visé est Mylan.

Depuis, l’annulation du marché a bien eu lieu. Mais aucun nouvel appel d’offres n’a été lancé.

Et depuis, les deux laboratoires se livrent une guerre médiatique des plus acharnées.

Prochain article: Les raisons de l'annulation du marché et la version de chaque laboratoire.

Hépatite C: les ramédistes, 4 ans sans traitement alors que le budget est là (I)

Le 05 décembre 2019 à21:20

Modifié le 07 décembre 2019 à 12:54

Les bénéficiaires du RAMED atteints d'hépatite C sont privés de traitement depuis 4 ans alors que celui-ci est disponible et même produit localement à des prix globalement abordables. La faute à qui ? Médias24 reconstitue dans une série d'articles le récit d'une situation kafkaïenne où les intérêts particuliers priment sur l'intérêt général. 

Le 30 octobre 2019, Khalid Ait Taleb, nouveau ministre de la Santé, en poste depuis une vingtaine de jours, décide d’annuler deux lots parmi les 181 lots de médicaments que contenait l’appel d’offres d’achat, lancé le 5 août 2019 par le ministère. Il s'agit des lots 179 et 180 relatifs au traitement de l'hépatite C.

Cette annulation est motivée, selon la décision dont Médias24 détient copie, par le fait que "les données techniques, objet desdits lots, ont été fondamentalement modifiées". 

Les annulations d’appels d’offres pour diverses raisons sont courantes dans la vie de l’administration, mais cette énième annulation d’un marché pour l’achat de médicaments anti-hépatites dissimule en réalité une mauvaise gouvernance du système de santé marocain.

Surtout, elle prive des milliers de patients précaires de l'accès au médicament.

Les différents épisodes de ce dossier, que Médias24 a suivi de près en s’abstenant de publier tant que ses tenants et aboutissants n’étaient pas clairs, montrent in fine que les intérêts particuliers priment sur l’intérêt général. Que les intérêts économiques priment sur la santé des citoyens marocains. Alors que seule la santé du plus grand nombre de citoyens compte.

L'affaire est animée par plusieurs protagonistes, chacun ayant sa propre version des faits.

D’un côté, le laboratoire marocain, Pharma 5, le premier à lancer une version générique des molécules antivirales (Sofosbuvir- Daclatasvir) pour la prise en charge de l’hépatite C (HVC) au Maroc dénonce le dernier appel d’offres pour l’achat du médicament. Il avance que ce dernier a été taillé sur mesure pour favoriser un laboratoire en particulier.

Ce laboratoire visé par ces accusations n’est autre que l’opérateur étranger Mylan. Ce dernier dit opérer sur le marché marocain depuis 2001 et vient d’annoncer le lancement d’une unité industrielle pour la fabrication d’un générique à base des antiviraux Velpatasvir et Sofosbuvir pour le traitement de l’hépatite C. Il est aussi accusé dans certains supports d’être "un laboratoire fantôme", et pour le moment, il n'y a pas d'unité de fabrication mais seulement du conditionnement.

Au milieu de cette polémique se trouvent le ministère de la Santé et sa gouvernance. Le ministre Anas Doukkali, le secrétaire général Hicham Nejmi, le directeur du médicament et de la Pharmacie Jamal Taoufik, directement ou indirectement impliqués dans ce dossier, ne sont plus en fonction.

Médias24 a cherché la vérité en contactant les différents protagonistes cités plus haut. Certains ont répondu, d’autres tardent à le faire…

Mais avant de plonger dans une affaire complexe qui n’a pas encore livré tous ces secrets, il convient de planter le décor et faire un retour en arrière pour mieux appréhender les contours de ce dossier. 

Acte 1 : produire le générique du Sofosbuvir 

D’abord, de quoi parle-t-on ? L’hépatite C est une maladie du foie causée par un virus, le VHC, pouvant entraîner des hépatites aiguës comme des hépatites chroniques. Elle est aussi une cause majeure du cancer du foie.

Le VHC est un virus qui se transmet par le sang. L’OMS estime qu’à l’échelle mondiale, 71 millions d’individus sont porteurs chroniques de l’hépatite C. En 2016, on estime qu’environ 399.000 personnes sont mortes d’une hépatite C dans le monde, le plus souvent des suites d’une cirrhose ou d’un cancer primaire du foie.

En 2016, l’Assemblée mondiale de la Santé, encouragée par la découverte d’un nouveau traitement efficace permettant de guérir plus de 95% des personnes infectées par le virus de l’hépatite C, a adopté la première Stratégie mondiale du secteur de la santé contre l’hépatite virale, 2016-2021.   

Cette stratégie ambitionne d’éliminer l’hépatite virale en tant que problème de santé publique en réduisant le nombre de nouveaux cas d’hépatite virale de 90% et le nombre de décès résultant de cette maladie de 65% à horizon 2030. 

Le Maroc s’inscrit dans cette ligne et annonce en 2016 le premier plan stratégique national (PSN) de lutte contre les hépatites virales, pour la période 2017-2021.   

Le sujet est important pour le royaume qui enregistre un taux de prévalence de 1,2% de la population, soit 400.000 personnes atteintes du virus sans le savoir forcément. Les décès suite à cette maladie sont estimés à 5.000 annuellement.

La stratégie lancée pour combattre cette pathologie se base sur deux aspects : le dépistage et le traitement.

Le premier est entre les mains du ministère qui doit mettre en place un plan de surveillance et de dépistage. Le second aspect est relatif aux traitements de la maladie existants.

"Jusqu’en 2014, le seul traitement qui existait pour cette maladie était basé sur l’interféron. Un protocole thérapeutique long et cher. Le traitement durait un an et coûtait au Maroc environ 150.000 DH avec des taux de réussite de 56% et des effets secondaires", nous explique un expert en économie de la santé. 

"La donne change quand Gilead propose un traitement à base d’antiviraux d’action directe. C’est une révolution car la durée du traitement n’est que de trois mois avec un taux de réussite de 96%, sans aucun effet secondaire. Mais Gilead propose le traitement à un prix scandaleux. Aux alentours de 1 MDH la cure", rappelle notre expert. 

Cela avait provoqué un tollé international poussant le laboratoire à réagir. Il a ainsi proposé d’offrir la licence pour la fabrication de génériques aux pays pauvres. Du coup, le prix de la cure allait chuter à une moyenne de 900 dollars. Le Maroc ne faisait pas partie de cette liste de pays considérés comme "pauvres".

L’accès à ce traitement reste donc inaccessible. "A ce moment, le Maroc cherchait une solution à ce problème, il découvre alors que le laboratoire Gilead n’a pas déposé de brevet pour son nouveau traitement au Maroc. La consigne est alors donnée pour que l’on cherche un laboratoire marocain capable de le produire localement. Le nom du laboratoire Pharma 5 est alors évoqué", nous rapporte une source au fait des arcanes sanitaires.

Le développement du générique est entouré de confidentialité. Fin novembre 2015, le ministre de la Santé de l’époque, El Houssaine Louardi annonce la bonne nouvelle. Le Maroc dispose de son propre générique du Sofobuvir, le SSB400. La communication autour du générique est assurée par le ministère qui octroie au médicament son autorisation de mise sur le marché le 5 novembre 2015. Le SSB400 est annoncé alors à 3.000 DH la boite, soit 9.000 DH la cure de trois mois. 50 à 100 fois moins cher que dans les pays occidentaux. 

En décembre de la même année, Pharma5 rompt le silence pour présenter sa prouesse en grande pompe. En annonçant comment ils ont pu à partir du médicament princept, qu’ils se sont procuré à l’international, reconstituer la recette grâce aux techniques d’ingénierie inversée (l’analyse galénique et analytique).

Mars 2016, Pharma 5 réitère l’exploit et lance le générique de Daclatasvir. Ainsi, la thérapie pour guérir les patients atteints d’hépatite C est complète.

Se pose alors la question éludée, tant l’opinion publique est emportée par la ferveur de l’exploit : pourquoi Pharma5 et pas un autre laboratoire ? Médias24 avait posé la question en 2015 déjà. La réponse du labo tient en deux arguments :

- son partenariat avec le ministère de la Santé. Pharma 5 est le premier fournisseur de médicaments aux hôpitaux et il n'en est pas à son premier partenariat avec le ministère.

- être "quasiment" le seul laboratoire capable de faire de l’ingénierie inversée. 

Cependant, quelques mois plus tard, Pharma 5 ne sera plus seul sur le marché de l’hépatite C. En juillet 2016, le laboratoire marocain Galenica annonce son générique de la bithérapie contre l’hépatite C : Isof 400mg et Daclar 60mg à base de deux molécules Sofosbuvir et Daclatasvir.

La concurrence est alors assurée. Le générique est admis parmi la liste des médicaments remboursables. Les patients du secteur privé atteints de la maladie peuvent se procurer le médicament marocain et se faire rembourser. Restent alors les patients du grand public. Il suffisait alors que le ministère de la Santé lance des appels d’offres pour se procurer le précieux médicament. 

Acte 2 : Des appels d’offres aux desseins inconnus

Si la thérapie est disponible dans les officines, elle ne l’est pas dans les hôpitaux et centres de soins. Et pour cause, aucun appel d’offres pour l’acquisition du médicament anti-hépatique n’a abouti depuis 2015. 

"Ironie du sort, alors que le médicament générique était une réalité et que les laboratoires marocains allaient le lancer, le ministère de la Santé a jugé utile de s’approvisionner avec de l’intérferon qui a d’ailleurs été périmé car non utilisé", nous confie une source bien informée. Médias24 a cherché la trace de cet appel d’offres, sans succès. 

Toujours est-il que plusieurs mois après le lancement des génériques marocains, les patients du public, notamment les bénéficiaires du RAMED, n’y avaient toujours pas droit.

Le ministère de la Santé se décide enfin à lancer un appel d’offres en novembre 2017

Durant les deux ans qui se sont écoulés depuis le lancement des génériques marocains, d’autres laboratoires internationaux se sont lancés sur ce marché en fabrication propre ou sous licence de la firme américaine Gilead. 

Il n’était donc plus question de disponibilité du médicament mais de son prix. En 2017, les fabricants marocains étaient moins chers de 100 ou 50 fois que les occidentaux, mais ils étaient également 9 fois plus chers que des égyptiens et 3 fois plus chers que des tunisiens.

Selon les termes du marché lancé à l’époque, le ministère était prêt à allouer plus de 35 MDH pour acheter un peu plus de 7.000 cures (trois mois de traitement sofosbuvir+daclatasvir) alors que le nombre de malades est estimé à 400.000 personnes.

Face à une maladie dont la prévalence est si forte et un budget de la santé limité, que faut-il privilégier : le nombre de malades à soigner ou la production locale ? L'équipe Médias24 avait soulevé cette question, encouragée par les réactions de la société civile et des sources médicales.

L’appel d’offres en question fut annulé car il ne préservait pas au mieux l'intérêt du plus grand nombre de malades marocains. Mais la question est restée entière.

Tout le monde s’attendait à ce que le ministère relance le marché rapidement. Ce ne fut pas le cas. Et on ne saura jamais pourquoi. Le budget était disponible, 400.000 malades attendaient. Il ne l'a pas fait.

Le nouveau marché n’interviendra que courant août 2019, soit plus d’un an et demi plus tard.

L’appel d’offres porte sur plus d’une centaine de médicaments dont l’anti-hépatite. Deux lots lui sont consacrés, 179 et 180, avec des budgets estimatifs respectifs de 14,5 MDH et de 24,2 MDH.

Quelle est la différence entre ces deux lots dont les médicaments sont destinés à la même pathologie ?

- Le lot 179 est relatif au traitement à base de Sofosbuvir 400mg et Daclatasvir 60MG pour une quantité de 124.824. C’est la thérapie proposée par les laboratoires marocains Pharma 5 et Galenica.

- Le lot 180 est relatif au traitement à base de Sofosbuvir 400MG + Velpatasvir 100MG pour une quantité 235.872. Cette thérapie est quant à elle proposée par Mylan.

A l’évidence, le ministère a opté pour l’acquisition de deux protocoles thérapeutiques différents. Un choix qui n’a pas laissé les laboratoires locaux indifférents.

En effet, ce parti pris du ministère de la Santé a fait réagir le laboratoire marocain Pharma 5. Alors que le dernier délai pour déposer la documentation technique est prévu pour le 16 septembre, le 12 de ce même mois, Pharma 5 saisit le Conseil de la concurrence et la commission nationale des marchés pour demander l’annulation du marché des anti-hépatites.

Dans ces lettres, dont Médias24 détient copie, Pharma 5 dénonce "une situation de favoritisme établie, néfaste à notre pays, attribuant d'office un appel d'offres à une entreprise, empêchant par là même tout jeu de la concurrence dans le domaine hautement sensible de la santé". Le laboratoire visé est Mylan.

Depuis, l’annulation du marché a bien eu lieu. Mais aucun nouvel appel d’offres n’a été lancé.

Et depuis, les deux laboratoires se livrent une guerre médiatique des plus acharnées.

Prochain article: Les raisons de l'annulation du marché et la version de chaque laboratoire.

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