Karim Laraki

Consultant, économie et géopolitique. Afrique et région MENA

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Leçons de la crise du coronavirus pour le Maroc File devant les guichets pour la distribution de l'aide financière (Photo MAP)

Leçons de la crise du coronavirus pour le Maroc

Le 08 avril 2020 à 09:09

Modifié le 09 avril 2020 à 14:11

Ne le savions nous pas? Au Maroc, nombreux sont ceux qui arguent que la crise du coronavirus a mis à nu les défaillances d’un modèle de développement désuet et inefficient. Cette affirmation est fausse. Cette erreur de jugement est dangereuse car les politiques de sortie de crise qui pourraient s’en inspirer risquent de faire fausse route.

Il serait plus judicieux d’affirmer que malgré les défaillances du modèle, tout semble indiquer que, pour le moment, le Maroc ne s’en sort pas si mal.

Malgré les ratés de la distribution des autorisations de sortie par les mokadems et du retard de la commercialisation des masques alors que gouvernement et ministères juraientque tout contrevenant au port du masque serait sévèrement puni, dans l’ensemble, le parcours est plus que satisfaisant.

Ne savions-nous pas que le système de santé a trop longtemps été appauvri par le manque de moyens et la mauvaise gestion ? Si, mais voilà que le nombre de cas et de décès reste bien en deçà de ce qui est observé ailleurs. Voilà que des lits et que des chambres équipées sont disponibles pour l’hospitalisation et la réanimation des cas les plus graves.

Ne savions-nous pas que notre système éducatif était défaillant ? Si, mais voilà qu’en un week-end, des groupes d’enseignants et de techniciens ont été capables de mettre en place une plate forme d’e-learning, probablement imparfaite, mais qui a le mérite d’exister et de combler un vide dangereux pour les écoliers, lycéens et étudiants du pays.

Ne savions-nous pas que l’administration territoriale était décriée pour n’exceller que dans la répression et le mauvais usage des moyens de l’Etat ? Si, mais voilà que, ici et là, des mokadems, hommes et femmes, apparaissent comme les héros de la persuasion par al lati hiya ahsan et comme des relais efficaces de la vulgarisation des politiques de l’Etat.

Ne savions-nous pas depuis un demi siècle que la caisse de compensation des denrées de base était scandaleusement inefficiente ? Si, mais voilà qu’il a fallu moins d’une semaine pour qu’autorités et système bancaire parviennent à imaginer et à mettre sur pied un système de ciblage d’aides, en espèces, pour les plus démunis.

Ne savions-nous pas que nos gouvernements étaient depuis longtemps les pires communicants ? Si, mais voilà qu’apparaissent spots publicitaires, journaux télévisés en darija (oh sacrilège !) et interventions de commis de l’Etat avec des messages qui, même s’ils sont loin d’être parfais en termes d’efficacité communicationnelle, nous changent de la léthargie dans laquelle se trouvaient les médias officiels.

Ne savions-nous pas que nos services de renseignement n’étaient obnibulés au mieux que par la question terroriste et au pire que par la surveillance d’opposants ? Peut-être, mais voilà que l’on suspecte qu’ils disposent d’outils de veille qui sont probablement derrière la prise de conscience précoce et les prises de décision rapides quant à la gestion de cette crise.

Ne savions-nous pas que nos politiques manquaient de coordination, de planification et de leadership ? Si, mais voilà que l’on découvre que ‘’grâce’’ au virus, nous sommes capables de mettre en place rapidement des comités de veille, d’élaboration, de planification et de mise en œuvre de mesures importantes.

Ne savions-nous pas que le Maroc était adepte de la mise en œuvre de réformes par doses homéopathiques ? Si, mais voilà qu’en l’espace d’un mois toute une batterie de mesures radicales et lourdes de conséquences sont prises pour confiner, soigner et cibler des aides vers les plus démunis.

Yes we can, mais attention

En somme, cette crise démontre que des réformes ambitieuses peuvent être mise en œuvre au Maroc; les trois ingrédients du succès étant:

1. savoir travailler en alliant bonne planification, coordination et leadership. L’absence de cette méthode de travail au niveau gouvernemental, quelles qu’en soient les justifications, s’est avérée jusqu’à présent très coûteuse.

2. réaliser que la complexité des problèmes que connaît le Maroc ne peut plus être confrontée par des politiques frileuses et saucissonnées dans le temps. Les politiques courageuses et drastiques qui ont été prises depuis le début du mois de mars démontrent que le Maroc est capable d’agir vite et bien et que les Marocains comprennent et acceptent le changement, même radical, tant et si bien que tout cela est convaincant et cohérent.

3. accepter que, en politiques économiques et sociales, le risque zéro n’existe pas et les erreurs de parcours font plus partie de la norme que de l’exception. Rejeter cette évidence aboutit à l’inertie. L’accepter ne nuit en rien aux politiques tant que la transparence, la bonne communication et la reddition des comptes sont de mise. Fort de sa cohérence et de sa stratégie de communication, le plan de lutte contre le coronavirus n’a pas été remis en cause et a continué à bénéficier de l’adhésion d’une partie importante de la population malgré les couacs constatés lors de sa mise en œuvre.

Cependant, ces ingrédients sont nécessaires mais non suffisants pour une sortie de crise réussie.

Premièrement, le Maroc aura à continuer, plus que par le passé, à jouer la carte du multilatéralisme dans ses déclinaisons aussi bien mondiale que continentale et sous régionale.

Pour qu’elle ne soit pas contreproductive quant à l’arrêt de la propagation du virus, la réouverture des frontières ne pourra se faire qu’en coordination avec d’autres pays.

Plusieurs pays africains n’ont pas la capacité du système financier marocain à injecter des liquidités dans l’économie. Le Maroc devra militer, et ça ne sera pas tâche facile au vu de la position des Etats-Unis, pour que les FMI renoue avec l’usage des Droits de Tirage Spéciaux pour que ces pays disposent d’un minimum de liquidités.

Concernant la question migratoire, le Maroc aura probablement à faire face, de manière coûteuse sur les plans financier et humanitaire, beaucoup plus que par le passé, au difficile équilibre entre accueil de migrants et pressions de l’Europe pour en juguler les flux.

Au niveau maghrébin, il est grand temps que Maroc et Algérie mettent de côté leurs divergences. Sans doute y-a-t-il des raisons objectives qui compliquent la résolution de ce conflit. Mais si au moins chacun mettait de côté son égo, il est certain que nous pourrions plus facilement converger vers des solutions qui aideraient sociétés civiles et milieux des affaires des deux pays à réaliser pour le bien des pays de la région ce dont ils sont empêchés depuis maintenant plus d’un demi siècle.

Deuxièmement, à l’échelon strictement national, au moins trois écueils nous guettent.

Concernant l’économie, les liquidités mise sur le marché mèneront immanquablement vers une inflation durable et dangereuse à moins que dès maintenant, le Maroc ne s’attelle à l’augmentation de ses capacités de production. Durant cette crise, le pays a été capable d’encourager la production locale de masques et de respirateurs. Il est possible d’aller beaucoup plus loin et tout aussi rapidement moyennant des politiques ambitieuses d’innovation et d’émergence industrielle.

Pour notre système éducatif, en plus de tout ses problèmes, bien connus et documentés, l’expérience d’autres pays ayant vécu des crises sanitaires similaires au coronavirus, fait craindre un décrochage scolaire massif, lors de la reprise des cours, auquel il faut faire face dès maintenant.

Troisièmement, cette crise nous rappelle que le Maroc dispose d’une société civile dynamique et dévouée. Il est encourageant de constater qu’avec cette crise, une fois encore, beaucoup font preuve de courage, d’abnégation et de dévouement. Il est dommage d’apprendre que, ici ou là, des initiatives d’aide aux plus démunis sont interdites sur prétexte qu’elles ne passent pas par des canaux officiels. Sans société civile active et libre, une part importante de ce que le Maroc peut réaliser est perdue. Il est temps que toute les énergies et toutes les compétences soient libres d’agir et d’œuvrer sans suspicion ni entraves de la part des pouvoirs publics.

Enfin, il est important de garder à l’esprit que les attentes de la population seront immenses à la sortie de cette crise. Tout le monde a ‘’gouté’’ à la capacité du pays à réformer. Des défaillances vont probablement être mises en évidences. C’est particulièrement vrai pour le ciblage des aides sociales qui vient d’être mis en place. Plusieurs de ceux qui méritent de l’aide ne la recevront pas. Certains de ceux qui ne la méritent pas la recevront. Mais au lieu de jeter le bébé avec l’eau du bain, il faut dès maintenant s’atteler au fine-tuning du système.

Ainsi, le Maroc sortirait de cette crise par le haut, se retrouvant entrain de mettre en œuvre un modèle de développement performant avec l’adhésion fort probable de tous les marocains et pour un avenir meilleur pour tous les marocains.

7 avril 2020

Karim Laraki

Economie et géopolitique

Afrique et région MENA

Karim Laraki

Consultant, économie et géopolitique. Afrique et région MENA

File devant les guichets pour la distribution de l'aide financière

Leçons de la crise du coronavirus pour le Maroc

Le 09 avril 2020 à14:11

Modifié le 09 avril 2020 à 14:11

Ne le savions nous pas? Au Maroc, nombreux sont ceux qui arguent que la crise du coronavirus a mis à nu les défaillances d’un modèle de développement désuet et inefficient. Cette affirmation est fausse. Cette erreur de jugement est dangereuse car les politiques de sortie de crise qui pourraient s’en inspirer risquent de faire fausse route.

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Il serait plus judicieux d’affirmer que malgré les défaillances du modèle, tout semble indiquer que, pour le moment, le Maroc ne s’en sort pas si mal.

Malgré les ratés de la distribution des autorisations de sortie par les mokadems et du retard de la commercialisation des masques alors que gouvernement et ministères juraientque tout contrevenant au port du masque serait sévèrement puni, dans l’ensemble, le parcours est plus que satisfaisant.

Ne savions-nous pas que le système de santé a trop longtemps été appauvri par le manque de moyens et la mauvaise gestion ? Si, mais voilà que le nombre de cas et de décès reste bien en deçà de ce qui est observé ailleurs. Voilà que des lits et que des chambres équipées sont disponibles pour l’hospitalisation et la réanimation des cas les plus graves.

Ne savions-nous pas que notre système éducatif était défaillant ? Si, mais voilà qu’en un week-end, des groupes d’enseignants et de techniciens ont été capables de mettre en place une plate forme d’e-learning, probablement imparfaite, mais qui a le mérite d’exister et de combler un vide dangereux pour les écoliers, lycéens et étudiants du pays.

Ne savions-nous pas que l’administration territoriale était décriée pour n’exceller que dans la répression et le mauvais usage des moyens de l’Etat ? Si, mais voilà que, ici et là, des mokadems, hommes et femmes, apparaissent comme les héros de la persuasion par al lati hiya ahsan et comme des relais efficaces de la vulgarisation des politiques de l’Etat.

Ne savions-nous pas depuis un demi siècle que la caisse de compensation des denrées de base était scandaleusement inefficiente ? Si, mais voilà qu’il a fallu moins d’une semaine pour qu’autorités et système bancaire parviennent à imaginer et à mettre sur pied un système de ciblage d’aides, en espèces, pour les plus démunis.

Ne savions-nous pas que nos gouvernements étaient depuis longtemps les pires communicants ? Si, mais voilà qu’apparaissent spots publicitaires, journaux télévisés en darija (oh sacrilège !) et interventions de commis de l’Etat avec des messages qui, même s’ils sont loin d’être parfais en termes d’efficacité communicationnelle, nous changent de la léthargie dans laquelle se trouvaient les médias officiels.

Ne savions-nous pas que nos services de renseignement n’étaient obnibulés au mieux que par la question terroriste et au pire que par la surveillance d’opposants ? Peut-être, mais voilà que l’on suspecte qu’ils disposent d’outils de veille qui sont probablement derrière la prise de conscience précoce et les prises de décision rapides quant à la gestion de cette crise.

Ne savions-nous pas que nos politiques manquaient de coordination, de planification et de leadership ? Si, mais voilà que l’on découvre que ‘’grâce’’ au virus, nous sommes capables de mettre en place rapidement des comités de veille, d’élaboration, de planification et de mise en œuvre de mesures importantes.

Ne savions-nous pas que le Maroc était adepte de la mise en œuvre de réformes par doses homéopathiques ? Si, mais voilà qu’en l’espace d’un mois toute une batterie de mesures radicales et lourdes de conséquences sont prises pour confiner, soigner et cibler des aides vers les plus démunis.

Yes we can, mais attention

En somme, cette crise démontre que des réformes ambitieuses peuvent être mise en œuvre au Maroc; les trois ingrédients du succès étant:

1. savoir travailler en alliant bonne planification, coordination et leadership. L’absence de cette méthode de travail au niveau gouvernemental, quelles qu’en soient les justifications, s’est avérée jusqu’à présent très coûteuse.

2. réaliser que la complexité des problèmes que connaît le Maroc ne peut plus être confrontée par des politiques frileuses et saucissonnées dans le temps. Les politiques courageuses et drastiques qui ont été prises depuis le début du mois de mars démontrent que le Maroc est capable d’agir vite et bien et que les Marocains comprennent et acceptent le changement, même radical, tant et si bien que tout cela est convaincant et cohérent.

3. accepter que, en politiques économiques et sociales, le risque zéro n’existe pas et les erreurs de parcours font plus partie de la norme que de l’exception. Rejeter cette évidence aboutit à l’inertie. L’accepter ne nuit en rien aux politiques tant que la transparence, la bonne communication et la reddition des comptes sont de mise. Fort de sa cohérence et de sa stratégie de communication, le plan de lutte contre le coronavirus n’a pas été remis en cause et a continué à bénéficier de l’adhésion d’une partie importante de la population malgré les couacs constatés lors de sa mise en œuvre.

Cependant, ces ingrédients sont nécessaires mais non suffisants pour une sortie de crise réussie.

Premièrement, le Maroc aura à continuer, plus que par le passé, à jouer la carte du multilatéralisme dans ses déclinaisons aussi bien mondiale que continentale et sous régionale.

Pour qu’elle ne soit pas contreproductive quant à l’arrêt de la propagation du virus, la réouverture des frontières ne pourra se faire qu’en coordination avec d’autres pays.

Plusieurs pays africains n’ont pas la capacité du système financier marocain à injecter des liquidités dans l’économie. Le Maroc devra militer, et ça ne sera pas tâche facile au vu de la position des Etats-Unis, pour que les FMI renoue avec l’usage des Droits de Tirage Spéciaux pour que ces pays disposent d’un minimum de liquidités.

Concernant la question migratoire, le Maroc aura probablement à faire face, de manière coûteuse sur les plans financier et humanitaire, beaucoup plus que par le passé, au difficile équilibre entre accueil de migrants et pressions de l’Europe pour en juguler les flux.

Au niveau maghrébin, il est grand temps que Maroc et Algérie mettent de côté leurs divergences. Sans doute y-a-t-il des raisons objectives qui compliquent la résolution de ce conflit. Mais si au moins chacun mettait de côté son égo, il est certain que nous pourrions plus facilement converger vers des solutions qui aideraient sociétés civiles et milieux des affaires des deux pays à réaliser pour le bien des pays de la région ce dont ils sont empêchés depuis maintenant plus d’un demi siècle.

Deuxièmement, à l’échelon strictement national, au moins trois écueils nous guettent.

Concernant l’économie, les liquidités mise sur le marché mèneront immanquablement vers une inflation durable et dangereuse à moins que dès maintenant, le Maroc ne s’attelle à l’augmentation de ses capacités de production. Durant cette crise, le pays a été capable d’encourager la production locale de masques et de respirateurs. Il est possible d’aller beaucoup plus loin et tout aussi rapidement moyennant des politiques ambitieuses d’innovation et d’émergence industrielle.

Pour notre système éducatif, en plus de tout ses problèmes, bien connus et documentés, l’expérience d’autres pays ayant vécu des crises sanitaires similaires au coronavirus, fait craindre un décrochage scolaire massif, lors de la reprise des cours, auquel il faut faire face dès maintenant.

Troisièmement, cette crise nous rappelle que le Maroc dispose d’une société civile dynamique et dévouée. Il est encourageant de constater qu’avec cette crise, une fois encore, beaucoup font preuve de courage, d’abnégation et de dévouement. Il est dommage d’apprendre que, ici ou là, des initiatives d’aide aux plus démunis sont interdites sur prétexte qu’elles ne passent pas par des canaux officiels. Sans société civile active et libre, une part importante de ce que le Maroc peut réaliser est perdue. Il est temps que toute les énergies et toutes les compétences soient libres d’agir et d’œuvrer sans suspicion ni entraves de la part des pouvoirs publics.

Enfin, il est important de garder à l’esprit que les attentes de la population seront immenses à la sortie de cette crise. Tout le monde a ‘’gouté’’ à la capacité du pays à réformer. Des défaillances vont probablement être mises en évidences. C’est particulièrement vrai pour le ciblage des aides sociales qui vient d’être mis en place. Plusieurs de ceux qui méritent de l’aide ne la recevront pas. Certains de ceux qui ne la méritent pas la recevront. Mais au lieu de jeter le bébé avec l’eau du bain, il faut dès maintenant s’atteler au fine-tuning du système.

Ainsi, le Maroc sortirait de cette crise par le haut, se retrouvant entrain de mettre en œuvre un modèle de développement performant avec l’adhésion fort probable de tous les marocains et pour un avenir meilleur pour tous les marocains.

7 avril 2020

Karim Laraki

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