Rabah Arezki

Economiste en chef pour la région Mena au sein de la Banque mondiale

L'Algérie victorieuse, du foot à l'économie ?

L'Algérie victorieuse, du foot à l'économie?

Le 05 août 2019 à 13:36

Modifié le 06 août 2019 à 09:59

WASHINGTON – La récente victoire footballistique de l'Algérie à la Coupe d'Afrique des nations ne se résume pas au triomphe de l'équipe algérienne à l'issue d'une compétition âprement disputée. Intervenant après presque 5 mois d'une révolte populaire qui a conduit à la démission du président Abdelaziz Bouteflika, elle éclaire les réformes économiques dont le pays a tant besoin.

La révolution qui a éclaté cette année dans le plus grand pays d'Afrique (par son étendue) jouit d'un large soutien. En Algérie comme dans beaucoup d'autres mouvements de révolte dans la région, frustrés par l'absence de perspectives économiques, ce sont les jeunes qui sont le moteur de la révolte. Le taux de croissance du pays est actuellement inférieur à 2% par an. Or il faudrait qu'il soit trois fois plus élevé pour offrir le nombre d'emplois voulu à une population en âge de travailler qui augmente rapidement.

La clé pour répondre à la frustration des manifestants consiste à achever le passage d'une économie administrée à une économie de marché. Mais cette perspective suscite énormément d'inquiétude, car beaucoup d'Algériens considèrent que c'est la libéralisation des marchés qui est à l'origine de la montée d'un capitalisme fourvoyé, dans lequel les manettes de l'économie sont entre les mains d'une poignée d'oligarques.

Libérer le potentiel des Algériens 

En réalité ce phénomène n'est pas la conséquence des épisodes récurrents de libéralisation, mais le résultat de décennies de domination de l'Etat. Ce dernier, avec depuis 20 ans Bouteflika à sa tête, a encouragé les monopoles publics ou privés (entre les mains de ses affidés) dans nombre de secteurs industriels. C'est pour cela qu'il a maintenu les subventions et le contrôle des prix qui affaiblissent le dynamisme économique, ce qui a détourné les investissements étrangers et empêché un nombre incalculable d'Algériens talentueux de réaliser leur potentiel.

De même qu'une équipe de foot ne peut gagner que si elle inclut les joueurs les plus doués, et non les plus riches ou ceux qui ont le plus de relations, une économie ne peut prospérer que si elle libère le potentiel de ses acteurs les plus capables. En permettant aux mécanismes du marché de fonctionner, l'Algérie peut créer des conditions économiques plus équitables, permettant aux nouveaux venus talentueux de concurrencer les acteurs installés peu performants.

Mais cela ne servira à rien si l'on n'incite pas les plus capables à se lancer dans la compétition. Mettre sur pied une équipe de foot gagnante a exigé de mobiliser les meilleurs joueurs algériens, où qu'ils soient dans le monde.

Beaucoup d'Algériens talentueux (qui ont bénéficié des investissements massifs réalisés dans l'éducation depuis l'indépendance en 1962) ont quitté le pays à la recherche de meilleures opportunités économiques. Il faudrait les convaincre de revenir, ce qui dopera la productivité et la croissance. Compte tenu des réseaux étendus de la diaspora algérienne, cette stratégie faciliterait aussi l'intégration de l'Algérie dans l'économie mondiale.

Mais une équipe ne peut gagner sans un bon entraîneur. Celui de l'équipe nationale, Djamel Belmadi, combine les qualités techniques et stratégiques voulues avec un leadership courageux et exigeant. C'est ainsi qu'il a transformé un rassemblement d'individus doués en une équipe fonctionnant au top.

Gérer la transition économique 

De même, une combinaison de vision et de perspicacité est nécessaire pour gérer la transition économique de l'Algérie. Pour cela, il faut laisser les acteurs qualifiés (tant du secteur public que du secteur privé) conduire le développement et créer des structures modernes de gouvernance d'entreprise pour remplacer la structure pyramidale en place depuis longtemps qui évite aux plus hauts dirigeants d'avoir à rendre des comptes.

Enfin, de même qu'un match de foot suppose un arbitre crédible, une économie a besoin de régulateurs indépendants, tant sur le plan sectoriel (par exemple avec une autorité des télécommunications) que transversal (les autorités de la concurrence), pour garantir l'équité du système. L'Algérie doit construire de toute urgence un appareil régulatoire de qualité disposant du pouvoir nécessaire pour faire appliquer ses décisions.

Mais la création de ces structures ne constitue que la première étape. Compte tenu des réticences des Algériens à l'égard de la libéralisation du marché, il faudra garantir la fiabilité de ces régulateurs devant l'opinion publique. De même que l'utilisation de la vidéo dans l'arbitrage des matchs de foot, le recours à la technologie (par exemple les payements et les achats en ligne ou l'accès aux services sociaux sur internet) pourrait avoir son utilité pour l'économie.

L'Algérie doit utiliser l'énergie engendrée par le mouvement de protestation en cours pour lancer des réformes économiques audacieuses et libérer tout le potentiel de sa population nombreuse, jeune et éduquée. Ce serait une victoire encore plus formidable qu'au foot, même à la Coupe du monde!

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2019
Tags : algérie
Rabah Arezki

Economiste en chef pour la région Mena au sein de la Banque mondiale

L'Algérie victorieuse, du foot à l'économie?

Le 05 août 2019 à13:48

Modifié le 06 août 2019 à 09:59

WASHINGTON – La récente victoire footballistique de l'Algérie à la Coupe d'Afrique des nations ne se résume pas au triomphe de l'équipe algérienne à l'issue d'une compétition âprement disputée. Intervenant après presque 5 mois d'une révolte populaire qui a conduit à la démission du président Abdelaziz Bouteflika, elle éclaire les réformes économiques dont le pays a tant besoin.

La révolution qui a éclaté cette année dans le plus grand pays d'Afrique (par son étendue) jouit d'un large soutien. En Algérie comme dans beaucoup d'autres mouvements de révolte dans la région, frustrés par l'absence de perspectives économiques, ce sont les jeunes qui sont le moteur de la révolte. Le taux de croissance du pays est actuellement inférieur à 2% par an. Or il faudrait qu'il soit trois fois plus élevé pour offrir le nombre d'emplois voulu à une population en âge de travailler qui augmente rapidement.

La clé pour répondre à la frustration des manifestants consiste à achever le passage d'une économie administrée à une économie de marché. Mais cette perspective suscite énormément d'inquiétude, car beaucoup d'Algériens considèrent que c'est la libéralisation des marchés qui est à l'origine de la montée d'un capitalisme fourvoyé, dans lequel les manettes de l'économie sont entre les mains d'une poignée d'oligarques.

Libérer le potentiel des Algériens 

En réalité ce phénomène n'est pas la conséquence des épisodes récurrents de libéralisation, mais le résultat de décennies de domination de l'Etat. Ce dernier, avec depuis 20 ans Bouteflika à sa tête, a encouragé les monopoles publics ou privés (entre les mains de ses affidés) dans nombre de secteurs industriels. C'est pour cela qu'il a maintenu les subventions et le contrôle des prix qui affaiblissent le dynamisme économique, ce qui a détourné les investissements étrangers et empêché un nombre incalculable d'Algériens talentueux de réaliser leur potentiel.

De même qu'une équipe de foot ne peut gagner que si elle inclut les joueurs les plus doués, et non les plus riches ou ceux qui ont le plus de relations, une économie ne peut prospérer que si elle libère le potentiel de ses acteurs les plus capables. En permettant aux mécanismes du marché de fonctionner, l'Algérie peut créer des conditions économiques plus équitables, permettant aux nouveaux venus talentueux de concurrencer les acteurs installés peu performants.

Mais cela ne servira à rien si l'on n'incite pas les plus capables à se lancer dans la compétition. Mettre sur pied une équipe de foot gagnante a exigé de mobiliser les meilleurs joueurs algériens, où qu'ils soient dans le monde.

Beaucoup d'Algériens talentueux (qui ont bénéficié des investissements massifs réalisés dans l'éducation depuis l'indépendance en 1962) ont quitté le pays à la recherche de meilleures opportunités économiques. Il faudrait les convaincre de revenir, ce qui dopera la productivité et la croissance. Compte tenu des réseaux étendus de la diaspora algérienne, cette stratégie faciliterait aussi l'intégration de l'Algérie dans l'économie mondiale.

Mais une équipe ne peut gagner sans un bon entraîneur. Celui de l'équipe nationale, Djamel Belmadi, combine les qualités techniques et stratégiques voulues avec un leadership courageux et exigeant. C'est ainsi qu'il a transformé un rassemblement d'individus doués en une équipe fonctionnant au top.

Gérer la transition économique 

De même, une combinaison de vision et de perspicacité est nécessaire pour gérer la transition économique de l'Algérie. Pour cela, il faut laisser les acteurs qualifiés (tant du secteur public que du secteur privé) conduire le développement et créer des structures modernes de gouvernance d'entreprise pour remplacer la structure pyramidale en place depuis longtemps qui évite aux plus hauts dirigeants d'avoir à rendre des comptes.

Enfin, de même qu'un match de foot suppose un arbitre crédible, une économie a besoin de régulateurs indépendants, tant sur le plan sectoriel (par exemple avec une autorité des télécommunications) que transversal (les autorités de la concurrence), pour garantir l'équité du système. L'Algérie doit construire de toute urgence un appareil régulatoire de qualité disposant du pouvoir nécessaire pour faire appliquer ses décisions.

Mais la création de ces structures ne constitue que la première étape. Compte tenu des réticences des Algériens à l'égard de la libéralisation du marché, il faudra garantir la fiabilité de ces régulateurs devant l'opinion publique. De même que l'utilisation de la vidéo dans l'arbitrage des matchs de foot, le recours à la technologie (par exemple les payements et les achats en ligne ou l'accès aux services sociaux sur internet) pourrait avoir son utilité pour l'économie.

L'Algérie doit utiliser l'énergie engendrée par le mouvement de protestation en cours pour lancer des réformes économiques audacieuses et libérer tout le potentiel de sa population nombreuse, jeune et éduquée. Ce serait une victoire encore plus formidable qu'au foot, même à la Coupe du monde!

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2019

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