Elizabeth Drew

Journaliste politique et une collaboratrice régulière du New York Review of Books. Son dernier ouvrage est "Washington Journal: Reporting Watergate and Richard Nixon’s Downfall".

L’Amérique devenue cible facile

L’Amérique devenue cible facile

Le 06 août 2019 à 15:19

Modifié le 06 août 2019 à 16:00

WASHINGTON, DC – Les événements des dernières semaines mettent en lumière l’actuelle vulnérabilité des Etats-Unis, non pas sur le plan militaire, c’est un autre sujet, mais à plusieurs autres égards inquiétants. A la différence de certains observateurs, je n’irais pas jusqu’à affirmer que la démocratie américaine vit ses derniers instants, mais l’Amérique est aujourd’hui exposée à des menaces que nul n’aurait pu imaginer pour le pays.l’Amérique est aujourd’hui exposée à des menaces que nul n’aurait pu imaginer pour le pays.

Les tendances autocratiques du président américain Donald Trump sont dernièrement plus prononcées que jamais. Trump a certes perdu plusieurs affaires judiciaires après avoir tenté d’évaluer la portée de ses pouvoirs. Pour autant, le président et le Sénat aux mains des Républicains ne cessent d’installer des juges conservateurs au sein des tribunaux fédéraux, et les effets de la désignation de deux juges ultra-conservateurs à la Cour suprême se font déjà ressentir, par exemple dans la décision récente permettant à Trump d’user des fonds du Pentagone pour financer le mur le long de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Si Trump est réélu, il finira sans doute par tenir à la gorge la Cour suprême.

La plus récente phase d’autoglorification présidentielle a débuté avec l’appropriation par Trump de la célébration séculaire de l’Independence Day à Washington, DC. Traditionnellement, les familles se rassemblent sur le mall ou en d’autres lieux de la capitale pour admirer les feux d’artifice. Mais depuis qu’il a assisté au défilé militaire du 14 juillet en France en 2017, Trump aspirait à sa propre extravagance. Le Pentagone a résisté aussi longtemps que possible, mais cette année le président a obtenu sa parade: survol d’avions de chasse et déploiement de chars d’assaut devant le Lincoln Memorial, où Trump s’est exprimé.

Des estrades particulières ont été installées devant la statue de Lincoln (qui aurait certainement quitté les lieux exaspéré), et des sièges réservés aux donateurs républicains. Il est très rare qu’un président américain s’exprime publiquement le 4 juillet, ce qui n’a pas empêché Trump de prononcer un long discours, aux multiples approximations historiques. Il semble croire par exemple que les Etats-Unis disposaient d’aéroports à l’époque de la guerre d’indépendance.

Trump... encore plus de bassesse 

Les Américains aiment à penser que leur démocratie dispose de garde-fous, mécanismes qui, sans lois spécifiques, imposeraient des limites à certains types de comportements, garantissant ainsi l’impossibilité pour les dirigeants américains d’adopter n’importe quelles mesures. C’est en partie ce qui maintient l’unité du pays, ou qui le maintenait jusqu’à récemment. En effet, quelques jours seulement après les festivités du 4 juillet, le président américain a fait fi d’un autre garde-fou important, en lançant une tirade raciste contre quatre membres du Congrès, toutes femmes de couleur: si elles n’aiment pas l’Amérique, a-t-il tweeté, elles peuvent "retourner d’où elles viennent". Les formules sectaires de ce genre ont souvent été employées dans l’histoire américaine pour marginaliser les immigrés, mais jamais un président n’avait exprimé de telles idées aussi ouvertement.

Trump n’a pas tardé à faire preuve d’encore plus de bassesse. Le 17 juillet, lors d’un rassemblement de campagne dans la perspective de 2020, en Caroline du nord, le président américain a laissé la foule scander "Renvoyez-la chez elle", après s’être attaqué à la représentante du Minnesota, Ilhan Omar. La parlementaire cristallise les préjugés les plus prononcés chez Trump: immigré musulmane de couleur, elle a par ailleurs tendance à critiquer Israël.

Certains Républicains du Congrès pourtant très rarement en désaccord avec Trump ont eux-mêmes discrètement exprimé un malaise face à la virulence des cris scandés. Le président s’est ensuite livré à un exercice habituel, en tentant le lendemain de prendre ses distances avec cet épisode, affirmant avoir rapidement interrompu la foule, pour le surlendemain qualifier de personnes formidables les vociférateurs du rassemblement.

Trump a fait preuve de racisme pendant la majeure partie de son existence d’adulte. Lui et son père, accusés d’avoir exclu les personnes de couleur de leurs projets immobiliers, ont eu affaire au département de la Justice, le cas ayant été réglé hors des tribunaux. Avant sa campagne présidentielle, Trump a faussement reproché à Obama d’être né en Afrique. Il s’en est pris ensuite au Représentant Elijah Cummings, membre noir du Congrès, responsable d’une partie de Baltimore dans le Maryland. En tant que président de la Chambre de surveillance, Cummings a vivement condamné les conditions de détention des migrants appréhendés le long de la frontière sud. Dans ses tweets du weekend dernier, Trump a qualifié Baltimore de ville "désordonnée, répugnante, infestée de rats et autres nuisibles". Certains collaborateurs de Trump ont confié en privé à des journalistes qu’ils s’attendaient à ce que les attaques de Trump contre les Noirs et les Hispaniques l’aident en 2020.

Le plus récent rappel de la vulnérabilité de notre système électoral démocratique réside dans le témoignage de Mueller lors de deux audiences au Congrès le 24 juillet. La puissance des mots de Mueller a failli été éclipsée par le vacarme médiatique autour de ses signes de fébrilité. Or, si le très longiligne héros de guerre, ancien directeur du FBI, et ancien conseiller spécial largement admiré s’est parfois montré nerveux, ses réponses en apparence succinctes devant la Commission judiciaire de la Chambre précisent clairement deux choses  premièrement, la Russie a mené des efforts de grande ampleur, potentiellement réussis, pour influencer l’issue de l’élection présidentielle de 2016 (ce que nie Trump); deuxièmement, la Russie œuvre d’ores et déjà pour en faire de même en 2020. "Ils y travaillent en ce moment-même", a affirmé Mueller.

Démocratie aux USA: les gardes-fous en train de s'effondre

Et contrairement à ce qu’ont déclaré Trump et son valet le procureur général des Etats-Unis, William Barr, Mueller a de nouveau expliqué que son rapport n’innocentait en rien le président. Plus stupéfiant encore, Muller a rapporté avec insistance que plusieurs acteurs dans l’entourage de Trump, et Trump lui-même, avaient usé de l’élection présidentielle (et potentiellement de la présidence) pour s’enrichir personnellement, et que ces manœuvres rendaient Trump et d’autres, comme son gendre Jared Kushner, vulnérables au chantage de soutiens financiers étrangers. Mueller a par ailleurs rappelé spontanément que le fait d’accepter de l’aide de l’étranger dans le cadre d’une élection, comme l’a fait Trump en 2016, constituait un crime.

Mueller a rappelé à tous les Américains ouverts d’esprit que les garde-fous associés à notre processus électoral démocratique étaient en train de s’effondre. Dans un entretien avec George Stephanopoulos, Trump a déclaré qu’il était prêt à accepter de nouveau une aide étrangère. Déclenchant un tollé, le président a retiré ce qu’il avait dit, quoique seulement en partie.

De fait, la veille du témoignage de Mueller, l’actuel directeur du FBI Christopher Ray a déclaré devant la Commission judiciaire du Sénat: "Les Russes entendent clairement interférer dans nos élections". De même, le lendemain du témoignage de Mueller, la Commission du renseignement du Sénat a publié un rapport expliquant que la Russie s’efforcerait d’influencer la prochaine élection présidentielle, et que des pays comme l’Arabie saoudite, l’Iran et la Chine étaient eux aussi en capacité de s’ingérer dans les élections américaines.

Malgré ces avertissements, le leader de la majorité au Sénat Mitch McConnell a fait obstacle à une réflexion au Sénat autour de deux projets de lois destinés à renforcer la sécurité des élections américaines, dénonçant une prétendue tentative consistant pour les Démocrates à obtenir un "avantage politique". McConnell ne fait sans doute que défendre la position de Trump sur la question de la protection du processus électoral américain contre les interventions étrangères. Par son comportement, McConnell met au moins les choses au clair: Trump et les leaders républicains considèrent l’ingérence russe dans les élections américaines comme jouant en leur faveur. Tous sont désormais les complices d’une menace d’ingérence extérieure malveillante pour les élections américaines, poumon de la démocratie.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019
Elizabeth Drew

Journaliste politique et une collaboratrice régulière du New York Review of Books. Son dernier ouvrage est "Washington Journal: Reporting Watergate and Richard Nixon’s Downfall".

L’Amérique devenue cible facile

Le 06 août 2019 à15:53

Modifié le 06 août 2019 à 16:00

WASHINGTON, DC – Les événements des dernières semaines mettent en lumière l’actuelle vulnérabilité des Etats-Unis, non pas sur le plan militaire, c’est un autre sujet, mais à plusieurs autres égards inquiétants. A la différence de certains observateurs, je n’irais pas jusqu’à affirmer que la démocratie américaine vit ses derniers instants, mais l’Amérique est aujourd’hui exposée à des menaces que nul n’aurait pu imaginer pour le pays.l’Amérique est aujourd’hui exposée à des menaces que nul n’aurait pu imaginer pour le pays.

Les tendances autocratiques du président américain Donald Trump sont dernièrement plus prononcées que jamais. Trump a certes perdu plusieurs affaires judiciaires après avoir tenté d’évaluer la portée de ses pouvoirs. Pour autant, le président et le Sénat aux mains des Républicains ne cessent d’installer des juges conservateurs au sein des tribunaux fédéraux, et les effets de la désignation de deux juges ultra-conservateurs à la Cour suprême se font déjà ressentir, par exemple dans la décision récente permettant à Trump d’user des fonds du Pentagone pour financer le mur le long de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Si Trump est réélu, il finira sans doute par tenir à la gorge la Cour suprême.

La plus récente phase d’autoglorification présidentielle a débuté avec l’appropriation par Trump de la célébration séculaire de l’Independence Day à Washington, DC. Traditionnellement, les familles se rassemblent sur le mall ou en d’autres lieux de la capitale pour admirer les feux d’artifice. Mais depuis qu’il a assisté au défilé militaire du 14 juillet en France en 2017, Trump aspirait à sa propre extravagance. Le Pentagone a résisté aussi longtemps que possible, mais cette année le président a obtenu sa parade: survol d’avions de chasse et déploiement de chars d’assaut devant le Lincoln Memorial, où Trump s’est exprimé.

Des estrades particulières ont été installées devant la statue de Lincoln (qui aurait certainement quitté les lieux exaspéré), et des sièges réservés aux donateurs républicains. Il est très rare qu’un président américain s’exprime publiquement le 4 juillet, ce qui n’a pas empêché Trump de prononcer un long discours, aux multiples approximations historiques. Il semble croire par exemple que les Etats-Unis disposaient d’aéroports à l’époque de la guerre d’indépendance.

Trump... encore plus de bassesse 

Les Américains aiment à penser que leur démocratie dispose de garde-fous, mécanismes qui, sans lois spécifiques, imposeraient des limites à certains types de comportements, garantissant ainsi l’impossibilité pour les dirigeants américains d’adopter n’importe quelles mesures. C’est en partie ce qui maintient l’unité du pays, ou qui le maintenait jusqu’à récemment. En effet, quelques jours seulement après les festivités du 4 juillet, le président américain a fait fi d’un autre garde-fou important, en lançant une tirade raciste contre quatre membres du Congrès, toutes femmes de couleur: si elles n’aiment pas l’Amérique, a-t-il tweeté, elles peuvent "retourner d’où elles viennent". Les formules sectaires de ce genre ont souvent été employées dans l’histoire américaine pour marginaliser les immigrés, mais jamais un président n’avait exprimé de telles idées aussi ouvertement.

Trump n’a pas tardé à faire preuve d’encore plus de bassesse. Le 17 juillet, lors d’un rassemblement de campagne dans la perspective de 2020, en Caroline du nord, le président américain a laissé la foule scander "Renvoyez-la chez elle", après s’être attaqué à la représentante du Minnesota, Ilhan Omar. La parlementaire cristallise les préjugés les plus prononcés chez Trump: immigré musulmane de couleur, elle a par ailleurs tendance à critiquer Israël.

Certains Républicains du Congrès pourtant très rarement en désaccord avec Trump ont eux-mêmes discrètement exprimé un malaise face à la virulence des cris scandés. Le président s’est ensuite livré à un exercice habituel, en tentant le lendemain de prendre ses distances avec cet épisode, affirmant avoir rapidement interrompu la foule, pour le surlendemain qualifier de personnes formidables les vociférateurs du rassemblement.

Trump a fait preuve de racisme pendant la majeure partie de son existence d’adulte. Lui et son père, accusés d’avoir exclu les personnes de couleur de leurs projets immobiliers, ont eu affaire au département de la Justice, le cas ayant été réglé hors des tribunaux. Avant sa campagne présidentielle, Trump a faussement reproché à Obama d’être né en Afrique. Il s’en est pris ensuite au Représentant Elijah Cummings, membre noir du Congrès, responsable d’une partie de Baltimore dans le Maryland. En tant que président de la Chambre de surveillance, Cummings a vivement condamné les conditions de détention des migrants appréhendés le long de la frontière sud. Dans ses tweets du weekend dernier, Trump a qualifié Baltimore de ville "désordonnée, répugnante, infestée de rats et autres nuisibles". Certains collaborateurs de Trump ont confié en privé à des journalistes qu’ils s’attendaient à ce que les attaques de Trump contre les Noirs et les Hispaniques l’aident en 2020.

Le plus récent rappel de la vulnérabilité de notre système électoral démocratique réside dans le témoignage de Mueller lors de deux audiences au Congrès le 24 juillet. La puissance des mots de Mueller a failli été éclipsée par le vacarme médiatique autour de ses signes de fébrilité. Or, si le très longiligne héros de guerre, ancien directeur du FBI, et ancien conseiller spécial largement admiré s’est parfois montré nerveux, ses réponses en apparence succinctes devant la Commission judiciaire de la Chambre précisent clairement deux choses  premièrement, la Russie a mené des efforts de grande ampleur, potentiellement réussis, pour influencer l’issue de l’élection présidentielle de 2016 (ce que nie Trump); deuxièmement, la Russie œuvre d’ores et déjà pour en faire de même en 2020. "Ils y travaillent en ce moment-même", a affirmé Mueller.

Démocratie aux USA: les gardes-fous en train de s'effondre

Et contrairement à ce qu’ont déclaré Trump et son valet le procureur général des Etats-Unis, William Barr, Mueller a de nouveau expliqué que son rapport n’innocentait en rien le président. Plus stupéfiant encore, Muller a rapporté avec insistance que plusieurs acteurs dans l’entourage de Trump, et Trump lui-même, avaient usé de l’élection présidentielle (et potentiellement de la présidence) pour s’enrichir personnellement, et que ces manœuvres rendaient Trump et d’autres, comme son gendre Jared Kushner, vulnérables au chantage de soutiens financiers étrangers. Mueller a par ailleurs rappelé spontanément que le fait d’accepter de l’aide de l’étranger dans le cadre d’une élection, comme l’a fait Trump en 2016, constituait un crime.

Mueller a rappelé à tous les Américains ouverts d’esprit que les garde-fous associés à notre processus électoral démocratique étaient en train de s’effondre. Dans un entretien avec George Stephanopoulos, Trump a déclaré qu’il était prêt à accepter de nouveau une aide étrangère. Déclenchant un tollé, le président a retiré ce qu’il avait dit, quoique seulement en partie.

De fait, la veille du témoignage de Mueller, l’actuel directeur du FBI Christopher Ray a déclaré devant la Commission judiciaire du Sénat: "Les Russes entendent clairement interférer dans nos élections". De même, le lendemain du témoignage de Mueller, la Commission du renseignement du Sénat a publié un rapport expliquant que la Russie s’efforcerait d’influencer la prochaine élection présidentielle, et que des pays comme l’Arabie saoudite, l’Iran et la Chine étaient eux aussi en capacité de s’ingérer dans les élections américaines.

Malgré ces avertissements, le leader de la majorité au Sénat Mitch McConnell a fait obstacle à une réflexion au Sénat autour de deux projets de lois destinés à renforcer la sécurité des élections américaines, dénonçant une prétendue tentative consistant pour les Démocrates à obtenir un "avantage politique". McConnell ne fait sans doute que défendre la position de Trump sur la question de la protection du processus électoral américain contre les interventions étrangères. Par son comportement, McConnell met au moins les choses au clair: Trump et les leaders républicains considèrent l’ingérence russe dans les élections américaines comme jouant en leur faveur. Tous sont désormais les complices d’une menace d’ingérence extérieure malveillante pour les élections américaines, poumon de la démocratie.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019

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