George Soros

Président du Soros fund management et de l'Open society foundation

L’Europe doit absolument se réveiller

L’Europe doit absolument se réveiller

Le 14 février 2019 à 15:45

Modifié le 14 février 2019 à 14:38

Pour protéger l'Europe de ses ennemis, tant internes qu'externes, la première étape consiste à reconnaître l'ampleur de la menace qu'ils représentent. La seconde consiste à réveiller la majorité pro-européenne endormie et à la mobiliser pour défendre les valeurs sur lesquelles l'UE a été fondée.

MUNICH – Avançant à l’aveugle, l’Europe est en passe de tomber dans l’oubli. Les Européens doivent se réveiller avant qu’il ne soit trop tard. A défaut, l’Union européenne connaîtra le sort de l’Union soviétique. Ni nos dirigeants, ni les citoyens ordinaires ne semblent réaliser combien nous vivons une période révolutionnaire, aux retombées potentielles multiples, et combien l’issue finale est par conséquent hautement incertaine.

La plupart d’entre nous présumons que l’avenir ressemblera plus ou moins au présent. Or, ce ne sera pas nécessairement le cas. Au cours d’une existence longue et riche en événements, j’ai été le témoin de nombreuses périodes marquées par ce que j’appelle le déséquilibre majeur.

Le prochain point d’inflexion résidera dans les élections au Parlement européen de mai 2019. Il faut malheureusement s’attendre à ce que les forces anti-européennes bénéficient d’un avantage comparatif dans les urnes. Parmi les raisons qui l’expliquent, interviennent l’obsolescence du système des partis qui prévaut dans la plupart des pays européens, l’impossibilité pratique d’un changement de traité, ainsi que le manque d’outils juridiques permettant de discipliner ceux des États membres qui enfreignent les principes sur lesquelles l’Union européenne a été fondée. L’UE peut certes imposer l’acquis communautaire (le corpus des lois de l’Union européenne) aux pays candidats, mais elle n’est pas suffisamment en capacité de contraindre les États membres à respecter les règles.

Dépassé, le système des partis entrave ceux qui souhaitent préserver les valeurs fondatrices de l’UE, tandis qu’il favorise ceux qui souhaitent remplacer ces valeurs par quelque chose de radicalement différent. Ceci se vérifie au niveau des États dans leur individualité, et encore davantage dans les alliances transeuropéennes.

Le système des partis appliqué dans les États individuels reflète des divisions qui valaient principalement aux XIXe et XXe siècles, telles que l’opposition entre le capital et le travail. C’est aujourd’hui le clivage entre pro-européens et anti-européens qui importe le plus.

Le pays dominant de l’UE n’est autre que l’Allemagne, gouvernée par une coalition politique – réunissant Union chrétienne-démocrate (CDU) et Union chrétienne-sociale en Bavière (CSU) – qui n’est désormais plus viable. Cette alliance fonctionnait tant qu’il n’existait aucun parti important en Bavière situé à droite de la CSU. Ceci a changé avec la montée en puissance du parti extrémiste Alternative für Deutschland (AfD). À l’issue des dernières élections de septembre dans les Länders, la CSU a enregistré son pire score en plus de soixante ans, tandis que l’AfD est entré pour la première fois au Parlement de Bavière.

L’ascension de l’AfD a supprimé toute raison d’être de l’alliance CDU-CSU. Or, cette coalition ne peut être rompue sans le déclenchement de nouvelles élections, que ne peuvent se permettre ni l’Allemagne, ni l’Europe. Ainsi, l’actuelle coalition au pouvoir ne peut se montrer aussi ouvertement pro-européenne qu’elle le ferait si l’AfD ne menaçait pas son flanc droit.

La situation est toutefois loin d’être désespérée. Les Ecologistes allemands se démarquent comme le seul parti constamment pro-européen du pays, et ils continuent de progresser dans les sondages d’opinion, tandis que l’AfD semble avoir atteint son pic (excepté dans l’ancienne Allemagne de l’Est). Les électeurs de la coalition CDU/CSU sont néanmoins représentés aujourd’hui par un parti à l’engagement ambivalent autour des valeurs européennes.

Au Royaume-Uni également, un système des partis obsolète empêche la volonté populaire de s’exprimer pleinement. Travaillistes et Conservateurs sont divisés en interne, mais leurs dirigeants respectifs, Jeremy Corbyn et Theresa May, se montrent si déterminés à faire aboutir le Brexit qu’ils ont consenti à coopérer pour y parvenir. La situation est si complexe que la plupart des Britanniques souhaitent tout simplement en finir, alors même que l’issue sera déterminante pour leur pays, et pour plusieurs décennies.

Le rapprochement entre Corbyn et May suscite néanmoins une opposition au sein des deux partis, qui dans le cas des Travaillistes frôle l’insurrection. Le lendemain de la rencontre entre Corbyn et May, la Première ministre a annoncé un programme d’aide aux circonscriptions travaillistes pro-Brexit appauvries du nord de l’Angleterre. Corbyn est désormais accusé d’avoir trahi la promesse qu’il avait formulée lors de la conférence du Parti travailliste de septembre 2018, consistant à soutenir un second référendum sur le Brexit en cas d’impossibilité d’organiser une élection.

L’opinion publique prend par ailleurs conscience des conséquences très défavorables du Brexit. La probabilité d’un rejet de l’accord proposé par May le 14 février augmente de jour en jour. Ceci pourrait amorcer une lame de fond en soutien d’un référendum, voire, mieux encore, pour la révocation de la notification de l’Article 50 par la Grande-Bretagne.

L’Italie connaît une difficile situation comparable. L’UE a commis une erreur fatale en 2017, en exécutant strictement l’Accord de Dublin, qui pèse d’un poids injuste sur des pays comme l’Italie, où pénètrent dans un premier temps les migrants pour entrer dans l’UE. Ceci a poussé en 2018 un électorat à dominante pro-européenne et pro-immigration dans les bras de la Ligue du Nord et du Mouvement 5 étoiles, partis opposés à l’Europe. Auparavant dominant, le Parti démocrate se retrouve dans le désarroi. Résultat, une part significative de l’électorat, qui demeure favorable à l’Europe, ne dispose d’aucun parti pour lequel voter. Une tentative est néanmoins en cours pour l’organisation d’une liste pro-européenne unie. Une réorganisation similaire du système des partis s’opère actuellement en France, en Pologne, en Suède, et probablement ailleurs.

S’agissant des coalitions transeuropéennes, la situation est encore plus difficile. Tandis que les partis nationaux possèdent au moins certaines racines du passé, les alliances transeuropéennes sont entièrement dictées par les intérêts personnels des dirigeants de parti. La Parti populaire européen (PPE) se révèle à cet égard le plus critiquable. Le PPE est pour l’essentiel dépourvu de principes, comme l’illustre sa volonté d’autoriser qu’en demeure membre le parti Fidesz du Premier ministre hongrois Viktor Orbán, afin de préserver sa majorité et son contrôle sur la répartition des meilleurs postes dans l’UE. Les forces anti-européennes apparaîtraient presque louables en comparaison: elles au moins ont certains principes, malgré des conceptions odieuses.

Difficile d’imaginer comment les partis pro-européens pourraient sortir victorieux des élections du mois de mai, à moins qu’ils fassent primer les intérêts de l’Europe sur les leurs. Il demeure possible d’appeler à la préservation de l’UE, pour mieux la réinventer en profondeur. Ceci exigerait toutefois un changement de mentalité dans l’UE. Le leadership actuel rappelle en effet le politburo au moment de l’effondrement de l’Union soviétique – continuant d’émettre des oukases, comme s’ils avaient encore une signification.

La première étape dans la défense de l’Europe face à ses ennemis, intérieurs et extérieurs, exige de reconnaître l’ampleur de la menace qu’ils représentent. La seconde consiste à réveiller la majorité pro-européenne dormante, ainsi qu’à la mobiliser pour défendre les valeurs fondatrices de l’UE. Sans quoi le rêve d’une Europe unie pourrait devenir le cauchemar du XXIe siècle.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019

George Soros

Président du Soros fund management et de l'Open society foundation

L’Europe doit absolument se réveiller

Le 14 février 2019 à14:45

Modifié le 14 février 2019 à 14:38

Pour protéger l'Europe de ses ennemis, tant internes qu'externes, la première étape consiste à reconnaître l'ampleur de la menace qu'ils représentent. La seconde consiste à réveiller la majorité pro-européenne endormie et à la mobiliser pour défendre les valeurs sur lesquelles l'UE a été fondée.

MUNICH – Avançant à l’aveugle, l’Europe est en passe de tomber dans l’oubli. Les Européens doivent se réveiller avant qu’il ne soit trop tard. A défaut, l’Union européenne connaîtra le sort de l’Union soviétique. Ni nos dirigeants, ni les citoyens ordinaires ne semblent réaliser combien nous vivons une période révolutionnaire, aux retombées potentielles multiples, et combien l’issue finale est par conséquent hautement incertaine.

La plupart d’entre nous présumons que l’avenir ressemblera plus ou moins au présent. Or, ce ne sera pas nécessairement le cas. Au cours d’une existence longue et riche en événements, j’ai été le témoin de nombreuses périodes marquées par ce que j’appelle le déséquilibre majeur.

Le prochain point d’inflexion résidera dans les élections au Parlement européen de mai 2019. Il faut malheureusement s’attendre à ce que les forces anti-européennes bénéficient d’un avantage comparatif dans les urnes. Parmi les raisons qui l’expliquent, interviennent l’obsolescence du système des partis qui prévaut dans la plupart des pays européens, l’impossibilité pratique d’un changement de traité, ainsi que le manque d’outils juridiques permettant de discipliner ceux des États membres qui enfreignent les principes sur lesquelles l’Union européenne a été fondée. L’UE peut certes imposer l’acquis communautaire (le corpus des lois de l’Union européenne) aux pays candidats, mais elle n’est pas suffisamment en capacité de contraindre les États membres à respecter les règles.

Dépassé, le système des partis entrave ceux qui souhaitent préserver les valeurs fondatrices de l’UE, tandis qu’il favorise ceux qui souhaitent remplacer ces valeurs par quelque chose de radicalement différent. Ceci se vérifie au niveau des États dans leur individualité, et encore davantage dans les alliances transeuropéennes.

Le système des partis appliqué dans les États individuels reflète des divisions qui valaient principalement aux XIXe et XXe siècles, telles que l’opposition entre le capital et le travail. C’est aujourd’hui le clivage entre pro-européens et anti-européens qui importe le plus.

Le pays dominant de l’UE n’est autre que l’Allemagne, gouvernée par une coalition politique – réunissant Union chrétienne-démocrate (CDU) et Union chrétienne-sociale en Bavière (CSU) – qui n’est désormais plus viable. Cette alliance fonctionnait tant qu’il n’existait aucun parti important en Bavière situé à droite de la CSU. Ceci a changé avec la montée en puissance du parti extrémiste Alternative für Deutschland (AfD). À l’issue des dernières élections de septembre dans les Länders, la CSU a enregistré son pire score en plus de soixante ans, tandis que l’AfD est entré pour la première fois au Parlement de Bavière.

L’ascension de l’AfD a supprimé toute raison d’être de l’alliance CDU-CSU. Or, cette coalition ne peut être rompue sans le déclenchement de nouvelles élections, que ne peuvent se permettre ni l’Allemagne, ni l’Europe. Ainsi, l’actuelle coalition au pouvoir ne peut se montrer aussi ouvertement pro-européenne qu’elle le ferait si l’AfD ne menaçait pas son flanc droit.

La situation est toutefois loin d’être désespérée. Les Ecologistes allemands se démarquent comme le seul parti constamment pro-européen du pays, et ils continuent de progresser dans les sondages d’opinion, tandis que l’AfD semble avoir atteint son pic (excepté dans l’ancienne Allemagne de l’Est). Les électeurs de la coalition CDU/CSU sont néanmoins représentés aujourd’hui par un parti à l’engagement ambivalent autour des valeurs européennes.

Au Royaume-Uni également, un système des partis obsolète empêche la volonté populaire de s’exprimer pleinement. Travaillistes et Conservateurs sont divisés en interne, mais leurs dirigeants respectifs, Jeremy Corbyn et Theresa May, se montrent si déterminés à faire aboutir le Brexit qu’ils ont consenti à coopérer pour y parvenir. La situation est si complexe que la plupart des Britanniques souhaitent tout simplement en finir, alors même que l’issue sera déterminante pour leur pays, et pour plusieurs décennies.

Le rapprochement entre Corbyn et May suscite néanmoins une opposition au sein des deux partis, qui dans le cas des Travaillistes frôle l’insurrection. Le lendemain de la rencontre entre Corbyn et May, la Première ministre a annoncé un programme d’aide aux circonscriptions travaillistes pro-Brexit appauvries du nord de l’Angleterre. Corbyn est désormais accusé d’avoir trahi la promesse qu’il avait formulée lors de la conférence du Parti travailliste de septembre 2018, consistant à soutenir un second référendum sur le Brexit en cas d’impossibilité d’organiser une élection.

L’opinion publique prend par ailleurs conscience des conséquences très défavorables du Brexit. La probabilité d’un rejet de l’accord proposé par May le 14 février augmente de jour en jour. Ceci pourrait amorcer une lame de fond en soutien d’un référendum, voire, mieux encore, pour la révocation de la notification de l’Article 50 par la Grande-Bretagne.

L’Italie connaît une difficile situation comparable. L’UE a commis une erreur fatale en 2017, en exécutant strictement l’Accord de Dublin, qui pèse d’un poids injuste sur des pays comme l’Italie, où pénètrent dans un premier temps les migrants pour entrer dans l’UE. Ceci a poussé en 2018 un électorat à dominante pro-européenne et pro-immigration dans les bras de la Ligue du Nord et du Mouvement 5 étoiles, partis opposés à l’Europe. Auparavant dominant, le Parti démocrate se retrouve dans le désarroi. Résultat, une part significative de l’électorat, qui demeure favorable à l’Europe, ne dispose d’aucun parti pour lequel voter. Une tentative est néanmoins en cours pour l’organisation d’une liste pro-européenne unie. Une réorganisation similaire du système des partis s’opère actuellement en France, en Pologne, en Suède, et probablement ailleurs.

S’agissant des coalitions transeuropéennes, la situation est encore plus difficile. Tandis que les partis nationaux possèdent au moins certaines racines du passé, les alliances transeuropéennes sont entièrement dictées par les intérêts personnels des dirigeants de parti. La Parti populaire européen (PPE) se révèle à cet égard le plus critiquable. Le PPE est pour l’essentiel dépourvu de principes, comme l’illustre sa volonté d’autoriser qu’en demeure membre le parti Fidesz du Premier ministre hongrois Viktor Orbán, afin de préserver sa majorité et son contrôle sur la répartition des meilleurs postes dans l’UE. Les forces anti-européennes apparaîtraient presque louables en comparaison: elles au moins ont certains principes, malgré des conceptions odieuses.

Difficile d’imaginer comment les partis pro-européens pourraient sortir victorieux des élections du mois de mai, à moins qu’ils fassent primer les intérêts de l’Europe sur les leurs. Il demeure possible d’appeler à la préservation de l’UE, pour mieux la réinventer en profondeur. Ceci exigerait toutefois un changement de mentalité dans l’UE. Le leadership actuel rappelle en effet le politburo au moment de l’effondrement de l’Union soviétique – continuant d’émettre des oukases, comme s’ils avaient encore une signification.

La première étape dans la défense de l’Europe face à ses ennemis, intérieurs et extérieurs, exige de reconnaître l’ampleur de la menace qu’ils représentent. La seconde consiste à réveiller la majorité pro-européenne dormante, ainsi qu’à la mobiliser pour défendre les valeurs fondatrices de l’UE. Sans quoi le rêve d’une Europe unie pourrait devenir le cauchemar du XXIe siècle.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019

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