Samir Bennis

Conseiller politique à Washington D.C., rédacteur en chef de Morocco World News.

L’impact de la démission de Kohler sur le processus politique onusien du Sahara

L’impact de la démission de Kohler sur le processus politique onusien du Sahara

Le 02 juin 2019 à 10:31

Modifié le 02 juin 2019 à 10:38

Horst Kohler, envoyé personnel du Secrétaire Général des Nations unies pour le Sahara, en a surpris plus d’un avec sa décision de démissionner de son poste. La démission de l’ex Président allemand est intervenue alors même que le processus politique qu’il a chapeauté depuis sa nomination en aout 2017 a été ravivé après plus de huit ans d’impasse.

Impact de Kohler sur le processus politique

Il ne fait aucun doute que le départ soudain de Kohler constitue un revers majeur pour le processus politique onusien visant à aider les parties au conflit à parvenir à une solution politique mutuellement acceptable.

Pour mieux comprendre l’impact négatif que cette démission aurait sur le processus politique, il faudrait la mettre dans son contexte politique. Elle intervient après la tenue de deux tables rondes dans lesquelles toutes les parties au conflit, y compris l’Algérie et la Mauritanie, ont pris part alors que le Conseil de sécurité vient juste d’adopter une nouvelle résolution dans laquelle il exhorte celles-ci à coopérer afin de faire fructifier la troisième table ronde. 

Bien que les tables rondes organisées à Genève en décembre 2018 et en mars 2019 n’ont mené à aucune avancée substantielle dans le processus politique ni abordé les questions de fond, le fait que Kohler ait réuni toutes les parties, y compris l’Algérie et la Mauritanie, après plus de huit ans d’impasse et d’absence de tout contact entre elles, fut en soit un exploit diplomatique à mettre à son actif.

Dans ce sens, Kohler a réussi à réaliser en moins de deux ans ce que son prédécesseur, Christopher Ross, avait échoué à réaliser en plus de neuf ans. 

Kohler a non seulement insufflé un nouveau souffle au processus politique, mais grâce à son charisme et son aura politique, il jouissait relativement de la confiance de toutes les parties. Avec sa démission, le processus politique risque de retourner à la case départ.

Comme résultat immédiat, il est probable qu’il n’a y’ait pas de tables rondes avant le début de l’année prochaine, voire plus tard. Par conséquent, les dispositions de la résolution 2468 adoptée le 30 avril resteront lettres mortes.

Trouver un nouvel envoyé personnel sera compliqué

Durant les cinq mois qui restent du mandat de la Minurso, l’attention du Secrétaire Général des Nations Unies et du Conseil de sécurité sera non plus de veiller à ce que les parties au conflit prennent part à une nouvelle table ronde, mais de désigner un successeur à Horst Kohler.

Eu égard au caractère complexe du conflit et de l’échec de cinq anciens envoyés personnels du SG des Nations unies à mener le processus politique à bon port, il est peu probable qu’Antonio Guterres réussisse à nommer un nouvel envoyé personnel avant la fin du mandat de la Minurso le 30 octobre prochain.

Guterres a mis plus de sept mois pour nommer un nouvel envoyé personnel suite à sa prise de fonction comme SG des Nations unies le 1er janvier 2017. Bien que l’ancien envoyé personnel, Christopher Ross, ait présenté sa démission que début mars 2017, c’était un secret de polichinelle qui parcourait les couloirs des Nations unies depuis fin 2016 que Guterres voulait nommer un nouvel envoyé personnel pour sortir le processus politique de l’impasse.  

La mission de Guterres de trouver un successeur sera d’autant plus compliquée qu’il devra concilier les positions de toutes les parties et nommer une personnalité qui jouisse de la confiance de tous.

Comme par le passé, nous allons, sans aucun doute, assister à une bataille diplomatique acharnée dans les coulisses pour peser sur la décision du SG des Nations Unies. Avec la présence de John Bolton au sein de l’administration américaine, il est fort probable qu’il essaie d’influer sur le choix du futur envoyé personnel.

Efforts des parties pour peser sur le choix du SG

L’Algérie et le Polisario qui ont souvent regardé d’un bon œil que celui-ci soit Américain, vont sans doute s’évertuer à faire en sorte que le successeur de Kohler le soit aussi. Dans les semaines à venir, les firmes de lobbying Foley Hoag and Keene Consulting, qui travaillent pour l’Algérie, vont certainement redoubler leurs efforts pour convaincre l’administration américaine de la nécessité qu’un Américain chapeaute le processus politique du Sahara.

A l’opposé, le Maroc qui a eu des déconvenues avec James Baker et Christopher Ross, deux envoyés personnels de nationalité américaine, va certainement remuer ciel et terre afin que le nouvel envoyé personnel du SG soit européen. Les deux fois où deux diplomates américains ont dirigé le processus politique, ils ont pris des positions qui ont porté atteinte aux intérêts du Maroc, et ont même été accusés de partialité en faveur du Polisario.

En 2003, à l’époque où James Baker était envoyé personnel de l’ancien SG des Nations unies, Kofi Anan, il a proposé le fameux « Plan de paix pour l'autodétermination du peuple du Sahara occidental ». Il prévoyait une période transitoire de 5 ans, suivie d’un référendum d’autodétermination avec l’option d’indépendance parmi les deux options possibles. Bien plus encore, Baker proposait que le Conseil de sécurité implémente le plan de paix sans le consentement des parties. Bien que le SG des Nations unies ait tenté d’ajouter l’autonomie comme troisième option pour rassurer le Maroc et s’assurer son accord, Rabat l’avait rejeté.

Le plan a suscité une telle inquiétude au Maroc, que la diplomatie marocaine a commencé à se demander si le plan Baker avait été proposé avec le consentement de l’administration américaine. Il aura fallu une réunion entre le Roi Mohammed VI et le Président américain à l’époque Gorge W. Bush en marge de l’Assemblée Générale des Nations unies en septembre 2003 pour que Rabat soit assuré que la position américaine sur le conflit n’avait pas changé et que le plan Baker ne représentait point la position américaine.

Quasiment le même scénario s’est répété avec l’ancien envoyé personnel Christopher Ross. Ross fut nommé à la place du diplomate hollandais Peter Van Walsum, qui avait dit à maintes reprises que l’option de l’indépendance du Sahara n’était pas viable.

Ross a pris sa fonction en janvier 2009, soit près de deux ans après le début du processus politique initié en 2007 et après quatre tours de négociations sous la houlette de son prédécesseur Van Walsum.

Au lieu d’achever le travail commencé par ce dernier, Ross a préféré adopter une nouvelle approche et semblait vouloir remettre l’option de l’indépendance sur la table des négociations. De plus, pendant la majeure partie de son mandat, le processus politique fut dévié de son objectif principal, dans la mesure où Ross paraissait disposé à l’instrumentalisation de la question des droits de l’homme au Sahara par le Polisario et l’Algérie. C’est ce qui a poussé le Maroc à lui retirer sa confiance en 2012 avant de se raviser après avoir reçu des assurances de la part de l’ancien SG des Nations unies, Ban Ki-moon que les paramètres du processus politique initial seraient maintenus.

Le Maroc préfère que l’envoyé personnel soit européen

En revanche, les intérêts du Maroc se sont vus renforcés durant les mandats de Peter Van Walsum et Horst Kohler. Au bout de trois ans comme envoyé personnel du SG des Nations unies, l’ancien diplomate hollandais était devenu intimement convaincu que l’instauration d’un nouvel Etat au sud du Maroc n’était pas viable, d’où la nécessité de trouver une solution politique de compromis.

Pendant le court mandat de Horst Kohler, la position marocaine s’est renforcée davantage au grand dam du Polisario et de l’Algérie. Les trois résolutions adoptées durant son mandat, les résolutions 2414, 2440 et 2468, ont mis un accent sans précédent sur la nécessité que les parties s’efforcent à trouver un compromis pour parvenir à une solution « politique réaliste, réalisable et durable à la question du Sahara ». De plus, les résolutions 2440 et 2468 ont consacré progressivement l’Algérie comme partie prenante au conflit.

L’inclusion sans précédent de l’Algérie dans ces deux résolutions sur un quasi pied d’égalité avec le Maroc, répond à une demande de longue date de Rabat de considérer Alger comme partie prenante au conflit, dans la mesure où le Polisario n’existerait pas sans le soutien logistique, financier, politique, militaire et diplomatique de l’Algérie. Cette implication totale d’Alger dans le processus fut une condition sine qua none pour que le Maroc participe à toute discussion ou table ronde avec le Polisario.

Par ailleurs, aussi bien les trois rapports du SG des Nations unies que les dernières résolutions du Conseil de sécurité ont sommé le Polisario d’arrêter ses agissements et ses provocations dans la zone du Guerguerat et de s’abstenir de déployer ses fonctions administratives dans la zone située à l’est du mur de défense marocain, y compris Tifariti et Bir Lahlou.

Bien plus, le Secrétariat des Nations unies et le Conseil de sécurité ont mis fin au mirage des zones libérées tellement colporté par le Polisario. Les allégations du Polisario concernant ces zones a subi un nouveau revers dans le dernier rapport du SG dans lequel il a sommé le mouvement séparatiste de rencontrer les représentants de la Minurso dans la région de Rabouni, dans les camps de Tindouf, et non pas dans les « zones libérées ».

Par conséquent, contrairement à ce qui a pu être dit, l’hypothèse que Kohler aurait démissionné à cause de la pression du Maroc n’est pas plausible.

Certes, Kohler est tombé dans un travers qui n’était pas du gout de la partie marocaine ; dès sa prise de fonction en septembre 2017 et en dépit du fait que l’opposition du Maroc à toute implication de l’Union Africaine dans le processus politique onusien, Kohler a fait montre de son intention d’inclure l’UA et l’Union Européenne dans ce processus. Le Maroc a dû mener une offensive diplomatique tous azimuts pour empêcher l’implication de l’UA et de l’UE et confirmer que le dossier du Sahara est une prérogative exclusive des Nations unies.

Néanmoins, une fois que l’Union Africaine a affirmé solennellement que la question du Sahara est du ressort exclusif des Nations unies, le Maroc est sorti bénéficiaire des efforts de médiation de Kohler. Dire que le Maroc est à l’origine de sa démission serait omettre tous les faits précités et une méconnaissance des rapports de forces au sein du Conseil de sécurité.

Si le Maroc avait une telle influence sur le processus politique et sur le Conseil de sécurité, il se serait débarrassé haut les mains de l’ancien envoyé personnel, Christopher Ross, qui ne jouissait pas de la confiance de la diplomatie marocaine. Même après l’avoir déclaré persona non grata et lui avoir retiré son confiance comme envoyé personnel du SG en 2012, le Maroc a dû reconsidérer sa position et reprendre sa collaboration avec lui.

Si le Maroc n’avait pas réussi à faire prévaloir sa position à l’époque en partie à cause de la pression américaine, il serait d’autant moins en mesure de le faire à l’heure actuelle avec la présence de John Bolton, connu pour avoir un parti-pris en faveur du Polisario sur le conflit. Même si le Maroc était tenté de mettre de la pression sur Kohler afin de forcer son départ, il risquerait de s’attirer les foudres du Conseil de sécurité, qui vient d’appuyer « pleinement les efforts que font le Secrétaire général et son Envoyé personnel pour maintenir le processus de négociation afin de parvenir à un règlement de la question du Sahara ».

Au-delà des raisons de santé de Kohler

Par conséquent, au-delà des raisons de santé citées par Kohler, il semblerait que sa décision ait été prise à cause du caractère fort complexe du conflit.

Au bout de presque deux ans de pourparlers et de discussions aussi bien avec les parties au conflit qu’avec les membres du Conseil de sécurité, Kohler s’est probablement rendu à l’évidence que quels que soient les efforts qu’il déploierait pour mener le processus politique à bon port, ses bons offices finiront en queue de poisson à cause de l’intransigeance des parties au conflit et du manque de volonté politique au Conseil de sécurité d’adopter une approche à même de mettre fin au conflit.

La raison la plus plausible qui pourrait expliquer sa décision de démissionner est sa conviction qu’après deux tables rondes et près de deux ans d'efforts soutenus, aucune des parties n'est prête à changer de position et quel que soit le nombre de tables rondes qu'il superviserait, ses efforts n’atteindrait pas le résultat souhaité.

Ce constat se serait renforcé avec l’adoption de la résolution 2468 et l’abstention de la Russie et de l’Afrique du Sud.

En dépit du progrès que Kohler a apporté depuis sa prise de fonction, l’abstention russe a été vraisemblablement perçue comme un signe on ne peut plus clair qu’aucun des membres permanents n’est prêt à appuyer une solution qui porte atteinte aux intérêts de ses alliés impliqués dans le conflit. Il s’agissait de la deuxième abstention russe depuis que Kohler avait pris ses fonctions.

Plutôt que de continuer de chapeauter un processus politique qui n’a aucune chance d’aboutir et dans lequel quatre de ses prédécesseurs ont échoué, Kohler a vraisemblablement préféré jeter l’éponge et éviter toute tracasserie susceptible de causer une détérioration de sa santé.

Samir Bennis

Conseiller politique à Washington D.C., rédacteur en chef de Morocco World News.

L’impact de la démission de Kohler sur le processus politique onusien du Sahara

Le 02 juin 2019 à10:32

Modifié le 02 juin 2019 à 10:38

Horst Kohler, envoyé personnel du Secrétaire Général des Nations unies pour le Sahara, en a surpris plus d’un avec sa décision de démissionner de son poste. La démission de l’ex Président allemand est intervenue alors même que le processus politique qu’il a chapeauté depuis sa nomination en aout 2017 a été ravivé après plus de huit ans d’impasse.

Impact de Kohler sur le processus politique

Il ne fait aucun doute que le départ soudain de Kohler constitue un revers majeur pour le processus politique onusien visant à aider les parties au conflit à parvenir à une solution politique mutuellement acceptable.

Pour mieux comprendre l’impact négatif que cette démission aurait sur le processus politique, il faudrait la mettre dans son contexte politique. Elle intervient après la tenue de deux tables rondes dans lesquelles toutes les parties au conflit, y compris l’Algérie et la Mauritanie, ont pris part alors que le Conseil de sécurité vient juste d’adopter une nouvelle résolution dans laquelle il exhorte celles-ci à coopérer afin de faire fructifier la troisième table ronde. 

Bien que les tables rondes organisées à Genève en décembre 2018 et en mars 2019 n’ont mené à aucune avancée substantielle dans le processus politique ni abordé les questions de fond, le fait que Kohler ait réuni toutes les parties, y compris l’Algérie et la Mauritanie, après plus de huit ans d’impasse et d’absence de tout contact entre elles, fut en soit un exploit diplomatique à mettre à son actif.

Dans ce sens, Kohler a réussi à réaliser en moins de deux ans ce que son prédécesseur, Christopher Ross, avait échoué à réaliser en plus de neuf ans. 

Kohler a non seulement insufflé un nouveau souffle au processus politique, mais grâce à son charisme et son aura politique, il jouissait relativement de la confiance de toutes les parties. Avec sa démission, le processus politique risque de retourner à la case départ.

Comme résultat immédiat, il est probable qu’il n’a y’ait pas de tables rondes avant le début de l’année prochaine, voire plus tard. Par conséquent, les dispositions de la résolution 2468 adoptée le 30 avril resteront lettres mortes.

Trouver un nouvel envoyé personnel sera compliqué

Durant les cinq mois qui restent du mandat de la Minurso, l’attention du Secrétaire Général des Nations Unies et du Conseil de sécurité sera non plus de veiller à ce que les parties au conflit prennent part à une nouvelle table ronde, mais de désigner un successeur à Horst Kohler.

Eu égard au caractère complexe du conflit et de l’échec de cinq anciens envoyés personnels du SG des Nations unies à mener le processus politique à bon port, il est peu probable qu’Antonio Guterres réussisse à nommer un nouvel envoyé personnel avant la fin du mandat de la Minurso le 30 octobre prochain.

Guterres a mis plus de sept mois pour nommer un nouvel envoyé personnel suite à sa prise de fonction comme SG des Nations unies le 1er janvier 2017. Bien que l’ancien envoyé personnel, Christopher Ross, ait présenté sa démission que début mars 2017, c’était un secret de polichinelle qui parcourait les couloirs des Nations unies depuis fin 2016 que Guterres voulait nommer un nouvel envoyé personnel pour sortir le processus politique de l’impasse.  

La mission de Guterres de trouver un successeur sera d’autant plus compliquée qu’il devra concilier les positions de toutes les parties et nommer une personnalité qui jouisse de la confiance de tous.

Comme par le passé, nous allons, sans aucun doute, assister à une bataille diplomatique acharnée dans les coulisses pour peser sur la décision du SG des Nations Unies. Avec la présence de John Bolton au sein de l’administration américaine, il est fort probable qu’il essaie d’influer sur le choix du futur envoyé personnel.

Efforts des parties pour peser sur le choix du SG

L’Algérie et le Polisario qui ont souvent regardé d’un bon œil que celui-ci soit Américain, vont sans doute s’évertuer à faire en sorte que le successeur de Kohler le soit aussi. Dans les semaines à venir, les firmes de lobbying Foley Hoag and Keene Consulting, qui travaillent pour l’Algérie, vont certainement redoubler leurs efforts pour convaincre l’administration américaine de la nécessité qu’un Américain chapeaute le processus politique du Sahara.

A l’opposé, le Maroc qui a eu des déconvenues avec James Baker et Christopher Ross, deux envoyés personnels de nationalité américaine, va certainement remuer ciel et terre afin que le nouvel envoyé personnel du SG soit européen. Les deux fois où deux diplomates américains ont dirigé le processus politique, ils ont pris des positions qui ont porté atteinte aux intérêts du Maroc, et ont même été accusés de partialité en faveur du Polisario.

En 2003, à l’époque où James Baker était envoyé personnel de l’ancien SG des Nations unies, Kofi Anan, il a proposé le fameux « Plan de paix pour l'autodétermination du peuple du Sahara occidental ». Il prévoyait une période transitoire de 5 ans, suivie d’un référendum d’autodétermination avec l’option d’indépendance parmi les deux options possibles. Bien plus encore, Baker proposait que le Conseil de sécurité implémente le plan de paix sans le consentement des parties. Bien que le SG des Nations unies ait tenté d’ajouter l’autonomie comme troisième option pour rassurer le Maroc et s’assurer son accord, Rabat l’avait rejeté.

Le plan a suscité une telle inquiétude au Maroc, que la diplomatie marocaine a commencé à se demander si le plan Baker avait été proposé avec le consentement de l’administration américaine. Il aura fallu une réunion entre le Roi Mohammed VI et le Président américain à l’époque Gorge W. Bush en marge de l’Assemblée Générale des Nations unies en septembre 2003 pour que Rabat soit assuré que la position américaine sur le conflit n’avait pas changé et que le plan Baker ne représentait point la position américaine.

Quasiment le même scénario s’est répété avec l’ancien envoyé personnel Christopher Ross. Ross fut nommé à la place du diplomate hollandais Peter Van Walsum, qui avait dit à maintes reprises que l’option de l’indépendance du Sahara n’était pas viable.

Ross a pris sa fonction en janvier 2009, soit près de deux ans après le début du processus politique initié en 2007 et après quatre tours de négociations sous la houlette de son prédécesseur Van Walsum.

Au lieu d’achever le travail commencé par ce dernier, Ross a préféré adopter une nouvelle approche et semblait vouloir remettre l’option de l’indépendance sur la table des négociations. De plus, pendant la majeure partie de son mandat, le processus politique fut dévié de son objectif principal, dans la mesure où Ross paraissait disposé à l’instrumentalisation de la question des droits de l’homme au Sahara par le Polisario et l’Algérie. C’est ce qui a poussé le Maroc à lui retirer sa confiance en 2012 avant de se raviser après avoir reçu des assurances de la part de l’ancien SG des Nations unies, Ban Ki-moon que les paramètres du processus politique initial seraient maintenus.

Le Maroc préfère que l’envoyé personnel soit européen

En revanche, les intérêts du Maroc se sont vus renforcés durant les mandats de Peter Van Walsum et Horst Kohler. Au bout de trois ans comme envoyé personnel du SG des Nations unies, l’ancien diplomate hollandais était devenu intimement convaincu que l’instauration d’un nouvel Etat au sud du Maroc n’était pas viable, d’où la nécessité de trouver une solution politique de compromis.

Pendant le court mandat de Horst Kohler, la position marocaine s’est renforcée davantage au grand dam du Polisario et de l’Algérie. Les trois résolutions adoptées durant son mandat, les résolutions 2414, 2440 et 2468, ont mis un accent sans précédent sur la nécessité que les parties s’efforcent à trouver un compromis pour parvenir à une solution « politique réaliste, réalisable et durable à la question du Sahara ». De plus, les résolutions 2440 et 2468 ont consacré progressivement l’Algérie comme partie prenante au conflit.

L’inclusion sans précédent de l’Algérie dans ces deux résolutions sur un quasi pied d’égalité avec le Maroc, répond à une demande de longue date de Rabat de considérer Alger comme partie prenante au conflit, dans la mesure où le Polisario n’existerait pas sans le soutien logistique, financier, politique, militaire et diplomatique de l’Algérie. Cette implication totale d’Alger dans le processus fut une condition sine qua none pour que le Maroc participe à toute discussion ou table ronde avec le Polisario.

Par ailleurs, aussi bien les trois rapports du SG des Nations unies que les dernières résolutions du Conseil de sécurité ont sommé le Polisario d’arrêter ses agissements et ses provocations dans la zone du Guerguerat et de s’abstenir de déployer ses fonctions administratives dans la zone située à l’est du mur de défense marocain, y compris Tifariti et Bir Lahlou.

Bien plus, le Secrétariat des Nations unies et le Conseil de sécurité ont mis fin au mirage des zones libérées tellement colporté par le Polisario. Les allégations du Polisario concernant ces zones a subi un nouveau revers dans le dernier rapport du SG dans lequel il a sommé le mouvement séparatiste de rencontrer les représentants de la Minurso dans la région de Rabouni, dans les camps de Tindouf, et non pas dans les « zones libérées ».

Par conséquent, contrairement à ce qui a pu être dit, l’hypothèse que Kohler aurait démissionné à cause de la pression du Maroc n’est pas plausible.

Certes, Kohler est tombé dans un travers qui n’était pas du gout de la partie marocaine ; dès sa prise de fonction en septembre 2017 et en dépit du fait que l’opposition du Maroc à toute implication de l’Union Africaine dans le processus politique onusien, Kohler a fait montre de son intention d’inclure l’UA et l’Union Européenne dans ce processus. Le Maroc a dû mener une offensive diplomatique tous azimuts pour empêcher l’implication de l’UA et de l’UE et confirmer que le dossier du Sahara est une prérogative exclusive des Nations unies.

Néanmoins, une fois que l’Union Africaine a affirmé solennellement que la question du Sahara est du ressort exclusif des Nations unies, le Maroc est sorti bénéficiaire des efforts de médiation de Kohler. Dire que le Maroc est à l’origine de sa démission serait omettre tous les faits précités et une méconnaissance des rapports de forces au sein du Conseil de sécurité.

Si le Maroc avait une telle influence sur le processus politique et sur le Conseil de sécurité, il se serait débarrassé haut les mains de l’ancien envoyé personnel, Christopher Ross, qui ne jouissait pas de la confiance de la diplomatie marocaine. Même après l’avoir déclaré persona non grata et lui avoir retiré son confiance comme envoyé personnel du SG en 2012, le Maroc a dû reconsidérer sa position et reprendre sa collaboration avec lui.

Si le Maroc n’avait pas réussi à faire prévaloir sa position à l’époque en partie à cause de la pression américaine, il serait d’autant moins en mesure de le faire à l’heure actuelle avec la présence de John Bolton, connu pour avoir un parti-pris en faveur du Polisario sur le conflit. Même si le Maroc était tenté de mettre de la pression sur Kohler afin de forcer son départ, il risquerait de s’attirer les foudres du Conseil de sécurité, qui vient d’appuyer « pleinement les efforts que font le Secrétaire général et son Envoyé personnel pour maintenir le processus de négociation afin de parvenir à un règlement de la question du Sahara ».

Au-delà des raisons de santé de Kohler

Par conséquent, au-delà des raisons de santé citées par Kohler, il semblerait que sa décision ait été prise à cause du caractère fort complexe du conflit.

Au bout de presque deux ans de pourparlers et de discussions aussi bien avec les parties au conflit qu’avec les membres du Conseil de sécurité, Kohler s’est probablement rendu à l’évidence que quels que soient les efforts qu’il déploierait pour mener le processus politique à bon port, ses bons offices finiront en queue de poisson à cause de l’intransigeance des parties au conflit et du manque de volonté politique au Conseil de sécurité d’adopter une approche à même de mettre fin au conflit.

La raison la plus plausible qui pourrait expliquer sa décision de démissionner est sa conviction qu’après deux tables rondes et près de deux ans d'efforts soutenus, aucune des parties n'est prête à changer de position et quel que soit le nombre de tables rondes qu'il superviserait, ses efforts n’atteindrait pas le résultat souhaité.

Ce constat se serait renforcé avec l’adoption de la résolution 2468 et l’abstention de la Russie et de l’Afrique du Sud.

En dépit du progrès que Kohler a apporté depuis sa prise de fonction, l’abstention russe a été vraisemblablement perçue comme un signe on ne peut plus clair qu’aucun des membres permanents n’est prêt à appuyer une solution qui porte atteinte aux intérêts de ses alliés impliqués dans le conflit. Il s’agissait de la deuxième abstention russe depuis que Kohler avait pris ses fonctions.

Plutôt que de continuer de chapeauter un processus politique qui n’a aucune chance d’aboutir et dans lequel quatre de ses prédécesseurs ont échoué, Kohler a vraisemblablement préféré jeter l’éponge et éviter toute tracasserie susceptible de causer une détérioration de sa santé.

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