Daoud Kuttab

Ex-professeur de l’Université Princeton, fondateur de l’Institut des médias modernes à l’Université Al-Qods de Ramallah

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L’unilatéralisme trumpien d’Israël (Photo AFP)

L’unilatéralisme trumpien d’Israël

Le 30 juin 2020 à 14:52

Modifié le 30 juin 2020 à 16:20

Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, la communauté internationale a fait sienne un principe simple, mais vigoureux : aucune nation, aussi puissante soit-elle, ne peut s’emparer par la force d’un territoire appartenant à un autre pays. Lorsque l’Argentine a envahi les îles Malouines en 1982, peu de voix se sont élevées pour protester contre l’intervention militaire du Royaume-Uni qui lui a permis d’affirmer sa souveraineté sur cet archipel. Lorsque l’Irak a occupé le Koweït en 1990, les Nations unies ont autorisé une action militaire pour repousser l’armée irakienne hors du pays. Et lorsque la Russie a annexé la Crimée en 2014, l’ONU lui a imposé de lourdes sanctions qui restent en vigueur aujourd’hui.

AMMAN – Depuis 53 ans, les Palestiniens placent leurs espoirs dans ce principe. Il a été codifié en 1967 dans le préambule de la Résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui établissait une feuille de route pour la paix entre Israël et la Palestine et soulignait instamment "l’inadmissibilité de l’acquisition de territoire par la guerre". Si vivre sous occupation israélienne a toujours été inacceptable pour les Palestiniens, cette situation a été rendue tolérable par l’idée que le droit primerait sur la force et que l’occupation "inadmissible" par Israël prendrait fin un jour au l’autre.

De plus, contrairement aux habitants des Malouines, aux Koweitiens ou aux Ukrainiens, les Palestiniens se sont montrés flexibles et ont tenté de négocier des arrangements qui soient acceptables par l’Etat hébreu. Mais au lieu d’être récompensés pour leur bon vouloir, les propositions d’échanges de territoires (équivalents en taille et en valeur) faites par les Palestiniens ont été dénaturées par les responsables politiques israéliens pour légitimer une appropriation illégale de terres palestiniennes.

Et à présent, Israël s’apprête à annexer une grande partie de la Cisjordanie. Bien évidemment, les Israéliens ne se montreraient pas aussi effrontés sans soutien. Ils exploitent une ouverture créée par le simulacre de plan de paix dévoilé en janvier dernier par le président américain Donald Trump et son gendre, Jared Kushner. Conçu par les Israéliens et présenté par les Etats-Unis, ce plan prévoit d’octroyer à Israël des pans entiers des territoires occupés, dont la vallée du Jourdain, qui revêt une importance stratégique vitale. Les Palestiniens n’auront plus, littéralement, que le désert comme territoire.

Les Palestiniens plus flexibles 

Alors que l’administration Trump a clairement fait comprendre que sa "vision pour la paix" devait être pleinement acceptée ou pas du tout, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, actuellement jugé pour corruption, fraude et abus de pouvoir, s’est empressé de profiter des coups de pouce politiques que lui donnait Trump. Grâce au soutien inconditionnel de la première puissance mondiale, Israël peut à présent poursuivre ses accaparements de terres sans tenir compte des accords passés avec les Palestiniens, la Jordanie ou l’Egypte, et encore moins des objections du reste du monde.

Certes, lors du sommet mal préparé de Camp David II en 2000, le président de l’Autorité palestinienne Yasser Arafat avait accepté le principe des échanges de terres; mais les Palestiniens ont depuis lors précisé que tout échange de ce genre devait être équivalent en taille et en valeur. Et cette année, le président palestinien Mahmoud Abbas a fait savoir au Quartet (les Nations unies, les Etats-Unis, l'Union européenne et la Russie) que les Palestiniens reconnaissent la nécessité de modifications au tracé de frontières lorsque nécessaire, sous condition qu'un Etat palestinien indépendant soit effectivement établi.

Les Palestiniens ont par exemple accepté que certaines des colonies israéliennes illégales les plus peuplées, construites sur des terres palestiniennes juste de l'autre côté de la ligne verte de 1967, puissent être incorporées à Israël en échange, par exemple, d'un couloir terrestre reliant la bande de Gaza et la Cisjordanie. Le problème est que les Israéliens et certains responsables américains déforment régulièrement cette position en affirmant que les Palestiniens rejettent les offres de paix et refusent de négocier. Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité.

Ces dernières années, comme l'expliquait l'ancien secrétaire d'Etat américain John Kerry en avril 2014, l'impasse entre les Israéliens et les Palestiniens tient principalement au feu vert donné par Israël à de nouvelles implantations de colonies en territoire palestinien. Et, depuis 2018, lorsque les Etats-Unis ont déplacé leur ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem (en violation des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies), les dirigeants palestiniens boycottent les négociations parrainées par l'administration Trump, ouvertement pro-israélienne, tout en restant ouverts aux pourparlers multipartites.

En fait, les Palestiniens ont indiqué qu'ils participeraient à des négociations sous l’égide d’un Quartet élargi, qui pourrait également comprendre des alliés des Etats-Unis tels que l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Japon. Donnant suite à cette ouverture, la Russie a invité les Palestiniens et les Israéliens à des pourparlers à Moscou, une proposition que Netanyahou a rejetée à plusieurs reprises.

Un unilatéralisme injuste et inapplicable

De plus, début juin, les dirigeants palestiniens ont soumis une contre-proposition au plan américain pour le Proche-Orient, dans un texte de quatre pages et demi qui prévoit la création d'un "Etat palestinien souverain, indépendant et démilitarisé" avec de "mineures modifications au tracé de frontières lorsque nécessaire". Mais les faucons pro-israéliens de la Maison blanche ont ignoré ces offres.

Dans leur empressement à annexer les terres palestiniennes, les responsables israéliens justifient leur comportement illégal par le fait qu'ils ne s'emparent que des territoires délimités dans le plan Trump. Mais même le naïf Kushner, l'auteur de ce plan, a rejeté l'idée que de tels transferts puissent se faire unilatéralement. Après tout, le but même de la négociation est de faciliter les concessions mutuelles. Si une partie peut s’approprier ce qu'elle veut avant même que les négociations n'aient commencé, le processus n’a aucun sens.

Un tel unilatéralisme est non seulement injuste et inéquitable, il est inapplicable. La paix n’est pas obtenue et légitimée lorsque les dirigeants politiques signent un bout de papier (éventuellement sous la contrainte), mais lorsque les dispositions convenues ont recueilli le soutien des populations concernées. Sans une large adhésion, la paix ne peut pas durer.

Les tentatives faites par Netanyahou pour annexer unilatéralement les terres palestiniennes occupées ne feront que créer les conditions de nouvelles effusions de sang et de nouvelles manifestations de colère et d'amertume. Il n'est pas étonnant que la plupart des dirigeants juifs américains, une majorité du Congrès américain, le candidat démocrate à la présidence Joe Biden et des centaines d'experts israéliens en politique étrangère et en sécurité s'opposent à l'approche irresponsable du gouvernement Netanyahou.

La situation exige la reprise des pourparlers dans des conditions clairement définies et convenues d'un commun accord, dans le but de parvenir à un accord auquel les deux parties pourront souscrire maintenant et à l'avenir. Sans cela, les actions unilatérales ne feront que rendre plus lointaine encore la perspective de la paix.

© Project Syndicate 1995–2020
Daoud Kuttab

Ex-professeur de l’Université Princeton, fondateur de l’Institut des médias modernes à l’Université Al-Qods de Ramallah

(Photo AFP)

L’unilatéralisme trumpien d’Israël

Le 30 juin 2020 à16:16

Modifié le 30 juin 2020 à 16:20

Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, la communauté internationale a fait sienne un principe simple, mais vigoureux : aucune nation, aussi puissante soit-elle, ne peut s’emparer par la force d’un territoire appartenant à un autre pays. Lorsque l’Argentine a envahi les îles Malouines en 1982, peu de voix se sont élevées pour protester contre l’intervention militaire du Royaume-Uni qui lui a permis d’affirmer sa souveraineté sur cet archipel. Lorsque l’Irak a occupé le Koweït en 1990, les Nations unies ont autorisé une action militaire pour repousser l’armée irakienne hors du pays. Et lorsque la Russie a annexé la Crimée en 2014, l’ONU lui a imposé de lourdes sanctions qui restent en vigueur aujourd’hui.

AMMAN – Depuis 53 ans, les Palestiniens placent leurs espoirs dans ce principe. Il a été codifié en 1967 dans le préambule de la Résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui établissait une feuille de route pour la paix entre Israël et la Palestine et soulignait instamment "l’inadmissibilité de l’acquisition de territoire par la guerre". Si vivre sous occupation israélienne a toujours été inacceptable pour les Palestiniens, cette situation a été rendue tolérable par l’idée que le droit primerait sur la force et que l’occupation "inadmissible" par Israël prendrait fin un jour au l’autre.

De plus, contrairement aux habitants des Malouines, aux Koweitiens ou aux Ukrainiens, les Palestiniens se sont montrés flexibles et ont tenté de négocier des arrangements qui soient acceptables par l’Etat hébreu. Mais au lieu d’être récompensés pour leur bon vouloir, les propositions d’échanges de territoires (équivalents en taille et en valeur) faites par les Palestiniens ont été dénaturées par les responsables politiques israéliens pour légitimer une appropriation illégale de terres palestiniennes.

Et à présent, Israël s’apprête à annexer une grande partie de la Cisjordanie. Bien évidemment, les Israéliens ne se montreraient pas aussi effrontés sans soutien. Ils exploitent une ouverture créée par le simulacre de plan de paix dévoilé en janvier dernier par le président américain Donald Trump et son gendre, Jared Kushner. Conçu par les Israéliens et présenté par les Etats-Unis, ce plan prévoit d’octroyer à Israël des pans entiers des territoires occupés, dont la vallée du Jourdain, qui revêt une importance stratégique vitale. Les Palestiniens n’auront plus, littéralement, que le désert comme territoire.

Les Palestiniens plus flexibles 

Alors que l’administration Trump a clairement fait comprendre que sa "vision pour la paix" devait être pleinement acceptée ou pas du tout, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, actuellement jugé pour corruption, fraude et abus de pouvoir, s’est empressé de profiter des coups de pouce politiques que lui donnait Trump. Grâce au soutien inconditionnel de la première puissance mondiale, Israël peut à présent poursuivre ses accaparements de terres sans tenir compte des accords passés avec les Palestiniens, la Jordanie ou l’Egypte, et encore moins des objections du reste du monde.

Certes, lors du sommet mal préparé de Camp David II en 2000, le président de l’Autorité palestinienne Yasser Arafat avait accepté le principe des échanges de terres; mais les Palestiniens ont depuis lors précisé que tout échange de ce genre devait être équivalent en taille et en valeur. Et cette année, le président palestinien Mahmoud Abbas a fait savoir au Quartet (les Nations unies, les Etats-Unis, l'Union européenne et la Russie) que les Palestiniens reconnaissent la nécessité de modifications au tracé de frontières lorsque nécessaire, sous condition qu'un Etat palestinien indépendant soit effectivement établi.

Les Palestiniens ont par exemple accepté que certaines des colonies israéliennes illégales les plus peuplées, construites sur des terres palestiniennes juste de l'autre côté de la ligne verte de 1967, puissent être incorporées à Israël en échange, par exemple, d'un couloir terrestre reliant la bande de Gaza et la Cisjordanie. Le problème est que les Israéliens et certains responsables américains déforment régulièrement cette position en affirmant que les Palestiniens rejettent les offres de paix et refusent de négocier. Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité.

Ces dernières années, comme l'expliquait l'ancien secrétaire d'Etat américain John Kerry en avril 2014, l'impasse entre les Israéliens et les Palestiniens tient principalement au feu vert donné par Israël à de nouvelles implantations de colonies en territoire palestinien. Et, depuis 2018, lorsque les Etats-Unis ont déplacé leur ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem (en violation des résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies), les dirigeants palestiniens boycottent les négociations parrainées par l'administration Trump, ouvertement pro-israélienne, tout en restant ouverts aux pourparlers multipartites.

En fait, les Palestiniens ont indiqué qu'ils participeraient à des négociations sous l’égide d’un Quartet élargi, qui pourrait également comprendre des alliés des Etats-Unis tels que l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Japon. Donnant suite à cette ouverture, la Russie a invité les Palestiniens et les Israéliens à des pourparlers à Moscou, une proposition que Netanyahou a rejetée à plusieurs reprises.

Un unilatéralisme injuste et inapplicable

De plus, début juin, les dirigeants palestiniens ont soumis une contre-proposition au plan américain pour le Proche-Orient, dans un texte de quatre pages et demi qui prévoit la création d'un "Etat palestinien souverain, indépendant et démilitarisé" avec de "mineures modifications au tracé de frontières lorsque nécessaire". Mais les faucons pro-israéliens de la Maison blanche ont ignoré ces offres.

Dans leur empressement à annexer les terres palestiniennes, les responsables israéliens justifient leur comportement illégal par le fait qu'ils ne s'emparent que des territoires délimités dans le plan Trump. Mais même le naïf Kushner, l'auteur de ce plan, a rejeté l'idée que de tels transferts puissent se faire unilatéralement. Après tout, le but même de la négociation est de faciliter les concessions mutuelles. Si une partie peut s’approprier ce qu'elle veut avant même que les négociations n'aient commencé, le processus n’a aucun sens.

Un tel unilatéralisme est non seulement injuste et inéquitable, il est inapplicable. La paix n’est pas obtenue et légitimée lorsque les dirigeants politiques signent un bout de papier (éventuellement sous la contrainte), mais lorsque les dispositions convenues ont recueilli le soutien des populations concernées. Sans une large adhésion, la paix ne peut pas durer.

Les tentatives faites par Netanyahou pour annexer unilatéralement les terres palestiniennes occupées ne feront que créer les conditions de nouvelles effusions de sang et de nouvelles manifestations de colère et d'amertume. Il n'est pas étonnant que la plupart des dirigeants juifs américains, une majorité du Congrès américain, le candidat démocrate à la présidence Joe Biden et des centaines d'experts israéliens en politique étrangère et en sécurité s'opposent à l'approche irresponsable du gouvernement Netanyahou.

La situation exige la reprise des pourparlers dans des conditions clairement définies et convenues d'un commun accord, dans le but de parvenir à un accord auquel les deux parties pourront souscrire maintenant et à l'avenir. Sans cela, les actions unilatérales ne feront que rendre plus lointaine encore la perspective de la paix.

© Project Syndicate 1995–2020

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