Mohamed A. El-Erian

Conseiller économique principal chez Allianz. Il est président du Conseil pour le développement mondial du président Barack Obama et auteur du livre à paraître "The only game in town: central banks, instability, and avoiding the next collapse".

La dialectique de la politique commerciale internationale

La dialectique de la politique commerciale internationale

Le 21 février 2019 à 14:49

Modifié le 01 mars 2019 à 15:31

On dit souvent que le risque est une opportunité. Ce qui était initialement perçu comme une évolution malheureuse des États-Unis vers le protectionnisme pourrait en fait avoir ouvert une fenêtre pour améliorer le fonctionnement de l'économie et du commerce mondiaux.

MUNICH – Un changement subtil mais important s’opère actuellement dans la manière dont les dirigeants politiques considèrent le commerce international, notamment dans la façon de remédier à des problèmes de longue date. Ce changement résulte d’une distinction clé entre l’objet du commerce (où s’observe un consensus relativement large entre les Etats) et les modalités de celui-ci (où les divergences ont tendance à impacter négativement des relations importantes, quelles soient transatlantiques ou entre la Chine et les autres pays développés de la planète). C’est pourquoi l’optimisme est davantage permis que le suggère l’évocation de guerres commerciales dommageables, des restrictions strictes autour de l’investissement, des conflits technologiques, ou encore des tensions croissantes entre les grandes puissances.

Les principaux domaines de désaccord 

Le consensus relativement large autour du commerce international tend à s’axer sur quatre hypothèses principales, soutenues par un ensemble de recherches et de données:

Premièrement, un commerce libre et équitable s’inscrit dans l’intérêt des populations de la plupart des pays, mais ne suffit pas à rendre la prospérité inclusive. Plusieurs pans spécifiques de la société peuvent se retrouver déplacés, marginalisés et aliénés. A ce titre, le commerce ne constitue pas seulement une problématique économique. Il revête également d’importantes dimensions institutionnelle, politique et sociale.

Deuxièmement, le commerce repose intrinsèquement sur un ensemble mutuellement bénéfique d’interactions, lesquelles s’opèrent idéalement comme un jeu coopératif, pour employer le vocabulaire de la théorie des jeux.

Troisièmement, une accumulation de doléances légitimes met à mal l’idéal et la réalité d’un commerce libre et équitable. Ces plaintes concernent principalement ce que les économistes appellent les barrières non tarifaires, problématiques telles que l’infraction à la propriété intellectuelle, la militarisation des outils économiques et de développement, les transferts technologiques forcés, l’insuffisante efficacité et crédibilité des institutions multilatérales, ou encore l’existence d’un ordre mondial économique et financier tout sauf stable.

Enfin, la résolution de ces problèmes peut s’avérer frustrante dans la mesure où elle exige du temps.

C’est ici qu’apparaissent les principaux domaines de désaccord. Comment remédier à l’ensemble des problèmes qui s’accumulent, lesquels affectent la possibilité d’un commerce libre et équitable?

Au fil des années, la pensée conventionnelle a considéré que la meilleure option consistait à maintenir une approche axée sur une résolution coopérative. Ceci implique la tenue de négociations, mieux conduites lorsqu’elles sont exemptes de sanctions réelles ou potentielles de type imposition de droits de douanes, et favorise le recours à un cadre fondé sur des règles, établi par les institutions multilatérales existantes.

Une autre approche est adoptée par l’administration du président américain Donald Trump. Considérant que les efforts passés d’inversion de l’augmentation des barrières non tarifaires n’ont pas fonctionné et ne fonctionneront pas, cette stratégie est davantage ouverte à l’utilisation de pénalités tarifaires pour inciter à des changements de comportement, usant également de la menace d’une escalade en réponse à toute riposte de la part des partenaires commerciaux.

Réinitialisation des relations commerciales internationales

Cette approche ayant été dans un premier temps largement décrite comme un malheureux virage politique, de plus en plus d’observateurs commencent à se demander si cette méthode – à condition de ne pas l’employer trop souvent – ne pourrait pas en fin de compte créer une perturbation bénéfique, propice à une réinitialisation des relations commerciales internationales, qui pourraient être rétablies sur des bases plus solides. Cette possibilité est appuyée par plusieurs événements (le refus des représailles, pour finalement privilégier la résolution, de la part de pays comme le Canada, la Corée du Sud et le Mexique) ainsi que par la perspective, en raison d’options limitées, de voir la Chine dans l’obligation d’en faire de même, en remédiant à certaines de ses propres barrières non tarifaires.

Pour la communauté internationale, la tâche consiste à profiter de cette fenêtre émergente pour évoluer de manière plus complète vers la mise en œuvre de mesures permettant de contrer le ralentissement de la croissance, de réduire le risque d’instabilité financière, et d’assurer une prospérité plus inclusive. Ces mesures constituent moins un problème d’élaboration (la plupart des économistes convenant de ce qui est nécessaire) qu’un problème de politique (la nécessité d’un leadership décisif et pérenne).

Pour commencer, les politiques nationales de croissance doivent être redynamisées, à la fois en tant qu’urgente priorité dans son individualité, et pour alléger la pression sur le commerce. Ceci vaut particulièrement pour la Chine et plusieurs pays d’Europe, dont six des plus grandes économies de l’UE. L’accent doit être placé sur une meilleure productivité, sur des changements structurels permettant de mieux répondre aux réalités de l’économie mondiale d’aujourd’hui et de demain, sur des filets de sécurité plus efficaces pour les catégories les plus vulnérables et les segments déplacés de la société, ainsi que sur la résolution des défaillances des marchés et des gouvernements, qui frustrent la croissance et l’investissement.

Réforme des institutions multilatérales

Les accords commerciaux actuels doivent par ailleurs être modernisés, non seulement pour corriger les problèmes existants, mais également dans le cadre d’un plus large effort de renforcement de la flexibilité de ces accords face à des changements technologiques rapides. Une attention particulière doit être consacrée à l’amélioration de l’approche relative au big data, aux transferts technologiques, à l’infrastructure numérique, à l’intelligence artificielle, aux réseaux, ainsi qu’à la mobilité.

Il sera tout aussi crucial de poursuivre la réforme des institutions multilatérales, afin d’en renforcer l’efficacité et la crédibilité.

Enfin, la communauté internationale doit prendre garde aux accords régionaux, tels que l’initiative chinoise de nouvelle Route de la soie, qui visent à promouvoir le développement, mais qui risquent de finir par affecter les pays partenaires. Ceci exige de mettre en œuvre des mesures de renforcement de la transparence autour des modalités et conditions qui régissent les projets et les dettes se rapportant à ce type d’initiatives, d’encourager un plus grand recours à la main d’œuvre locale, ainsi que de veiller à ce que les pays concernés ne se retrouvent pas écrasés sous le poids de dettes excessives. Il convient également de résister aux échanges déséquilibrés de dette contre actifs physiques, susceptibles de soulever de véritables préoccupations de sécurité nationale.

On dit souvent que le risque s’accompagne d’une opportunité. Ce qui était initialement considéré comme un malheureux virage américain vers le protectionnisme pourrait en réalité avoir ouvert une fenêtre sur l’amélioration du fonctionnement de l’économie planétaire et du commerce mondial. Les prochains mois seront déterminants.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019

Mohamed A. El-Erian

Conseiller économique principal chez Allianz. Il est président du Conseil pour le développement mondial du président Barack Obama et auteur du livre à paraître "The only game in town: central banks, instability, and avoiding the next collapse".

La dialectique de la politique commerciale internationale

Le 21 février 2019 à15:39

Modifié le 01 mars 2019 à 15:31
On dit souvent que le risque est une opportunité. Ce qui était initialement perçu comme une évolution malheureuse des États-Unis vers le protectionnisme pourrait en fait avoir ouvert une fenêtre pour améliorer le fonctionnement de l'économie et du commerce mondiaux.

MUNICH – Un changement subtil mais important s’opère actuellement dans la manière dont les dirigeants politiques considèrent le commerce international, notamment dans la façon de remédier à des problèmes de longue date. Ce changement résulte d’une distinction clé entre l’objet du commerce (où s’observe un consensus relativement large entre les Etats) et les modalités de celui-ci (où les divergences ont tendance à impacter négativement des relations importantes, quelles soient transatlantiques ou entre la Chine et les autres pays développés de la planète). C’est pourquoi l’optimisme est davantage permis que le suggère l’évocation de guerres commerciales dommageables, des restrictions strictes autour de l’investissement, des conflits technologiques, ou encore des tensions croissantes entre les grandes puissances.

Les principaux domaines de désaccord 

Le consensus relativement large autour du commerce international tend à s’axer sur quatre hypothèses principales, soutenues par un ensemble de recherches et de données:

Premièrement, un commerce libre et équitable s’inscrit dans l’intérêt des populations de la plupart des pays, mais ne suffit pas à rendre la prospérité inclusive. Plusieurs pans spécifiques de la société peuvent se retrouver déplacés, marginalisés et aliénés. A ce titre, le commerce ne constitue pas seulement une problématique économique. Il revête également d’importantes dimensions institutionnelle, politique et sociale.

Deuxièmement, le commerce repose intrinsèquement sur un ensemble mutuellement bénéfique d’interactions, lesquelles s’opèrent idéalement comme un jeu coopératif, pour employer le vocabulaire de la théorie des jeux.

Troisièmement, une accumulation de doléances légitimes met à mal l’idéal et la réalité d’un commerce libre et équitable. Ces plaintes concernent principalement ce que les économistes appellent les barrières non tarifaires, problématiques telles que l’infraction à la propriété intellectuelle, la militarisation des outils économiques et de développement, les transferts technologiques forcés, l’insuffisante efficacité et crédibilité des institutions multilatérales, ou encore l’existence d’un ordre mondial économique et financier tout sauf stable.

Enfin, la résolution de ces problèmes peut s’avérer frustrante dans la mesure où elle exige du temps.

C’est ici qu’apparaissent les principaux domaines de désaccord. Comment remédier à l’ensemble des problèmes qui s’accumulent, lesquels affectent la possibilité d’un commerce libre et équitable?

Au fil des années, la pensée conventionnelle a considéré que la meilleure option consistait à maintenir une approche axée sur une résolution coopérative. Ceci implique la tenue de négociations, mieux conduites lorsqu’elles sont exemptes de sanctions réelles ou potentielles de type imposition de droits de douanes, et favorise le recours à un cadre fondé sur des règles, établi par les institutions multilatérales existantes.

Une autre approche est adoptée par l’administration du président américain Donald Trump. Considérant que les efforts passés d’inversion de l’augmentation des barrières non tarifaires n’ont pas fonctionné et ne fonctionneront pas, cette stratégie est davantage ouverte à l’utilisation de pénalités tarifaires pour inciter à des changements de comportement, usant également de la menace d’une escalade en réponse à toute riposte de la part des partenaires commerciaux.

Réinitialisation des relations commerciales internationales

Cette approche ayant été dans un premier temps largement décrite comme un malheureux virage politique, de plus en plus d’observateurs commencent à se demander si cette méthode – à condition de ne pas l’employer trop souvent – ne pourrait pas en fin de compte créer une perturbation bénéfique, propice à une réinitialisation des relations commerciales internationales, qui pourraient être rétablies sur des bases plus solides. Cette possibilité est appuyée par plusieurs événements (le refus des représailles, pour finalement privilégier la résolution, de la part de pays comme le Canada, la Corée du Sud et le Mexique) ainsi que par la perspective, en raison d’options limitées, de voir la Chine dans l’obligation d’en faire de même, en remédiant à certaines de ses propres barrières non tarifaires.

Pour la communauté internationale, la tâche consiste à profiter de cette fenêtre émergente pour évoluer de manière plus complète vers la mise en œuvre de mesures permettant de contrer le ralentissement de la croissance, de réduire le risque d’instabilité financière, et d’assurer une prospérité plus inclusive. Ces mesures constituent moins un problème d’élaboration (la plupart des économistes convenant de ce qui est nécessaire) qu’un problème de politique (la nécessité d’un leadership décisif et pérenne).

Pour commencer, les politiques nationales de croissance doivent être redynamisées, à la fois en tant qu’urgente priorité dans son individualité, et pour alléger la pression sur le commerce. Ceci vaut particulièrement pour la Chine et plusieurs pays d’Europe, dont six des plus grandes économies de l’UE. L’accent doit être placé sur une meilleure productivité, sur des changements structurels permettant de mieux répondre aux réalités de l’économie mondiale d’aujourd’hui et de demain, sur des filets de sécurité plus efficaces pour les catégories les plus vulnérables et les segments déplacés de la société, ainsi que sur la résolution des défaillances des marchés et des gouvernements, qui frustrent la croissance et l’investissement.

Réforme des institutions multilatérales

Les accords commerciaux actuels doivent par ailleurs être modernisés, non seulement pour corriger les problèmes existants, mais également dans le cadre d’un plus large effort de renforcement de la flexibilité de ces accords face à des changements technologiques rapides. Une attention particulière doit être consacrée à l’amélioration de l’approche relative au big data, aux transferts technologiques, à l’infrastructure numérique, à l’intelligence artificielle, aux réseaux, ainsi qu’à la mobilité.

Il sera tout aussi crucial de poursuivre la réforme des institutions multilatérales, afin d’en renforcer l’efficacité et la crédibilité.

Enfin, la communauté internationale doit prendre garde aux accords régionaux, tels que l’initiative chinoise de nouvelle Route de la soie, qui visent à promouvoir le développement, mais qui risquent de finir par affecter les pays partenaires. Ceci exige de mettre en œuvre des mesures de renforcement de la transparence autour des modalités et conditions qui régissent les projets et les dettes se rapportant à ce type d’initiatives, d’encourager un plus grand recours à la main d’œuvre locale, ainsi que de veiller à ce que les pays concernés ne se retrouvent pas écrasés sous le poids de dettes excessives. Il convient également de résister aux échanges déséquilibrés de dette contre actifs physiques, susceptibles de soulever de véritables préoccupations de sécurité nationale.

On dit souvent que le risque s’accompagne d’une opportunité. Ce qui était initialement considéré comme un malheureux virage américain vers le protectionnisme pourrait en réalité avoir ouvert une fenêtre sur l’amélioration du fonctionnement de l’économie planétaire et du commerce mondial. Les prochains mois seront déterminants.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019

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