Amin Saikal

Professeur de sciences politiques et directeur du Centre d’études arabes et islamiques

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La double tragédie libyenne (Photo AFP)

La double tragédie libyenne

Le 17 juillet 2020 à 15:44

Modifié le 17 juillet 2020 à 15:59

Le sort de la Libye, au sol riche en pétrole et à la segmentation tribale, ressemble à celui d'autres pays du Moyen-Orient déchirés par la guerre, comme l'Afghanistan, la Syrie et le Yémen. Dans chaque cas, une combinaison de conflits internes et d'interventions extérieures malavisées fait perdurer un conflit de longue date.

PERTH – En se souvenant des invasions menées par les Etats-Unis en Afghanistan (2001) et en Irak (2003) dans ses mémoires de 2014, Duty, l'ancien secrétaire à la Défense américain Robert Gates a fait valoir que les Etats-Unis étaient bien en mesure de renverser un régime, mais qu'ils n'avaient aucune idée de ce qui devait lui succéder. La raison, selon Gates, était que les Etats-Unis n'ont pas su prendre en compte les complexités nationales et régionales. Il en va de même pour l'intervention militaire menée par l'Otan en Libye en 2011.

La crise libyenne actuelle a des origines à la fois internes et externes. La dictature du colonel Mouammar Kadhafi a été renversée en octobre 2011 par le soulèvement populaire du Printemps arabe. La chute de Kadhafi a fait suite à une intervention militaire anglo-française soutenue par les Etats-Unis, que le Conseil de sécurité des Nations unies avait autorisée sur la base de la "responsabilité de protéger" le peuple libyen.

Un pays profondément divisé

Mais ni les forces rebelles, ni les puissances qui ont pris part au conflit n'avaient de projet pour forger un ordre politique post-Kadhafi dans un pays profondément divisé. Les factions révolutionnaires n'avaient aucun programme d'unification au-delà de la fin du régime meurtrier de Kadhafi, pas plus que les interventionnistes n'avaient de stratégie pour les aider à construire un nouvel ordre stable.

Les puissances interventionnistes ayant rapidement surpassé les forces de Kadhafi, elles n'ont pourtant pas su gérer les conséquences prévues et involontaires de l'issue du conflit. Faisant écho aux erreurs passées des Etats-Unis en Afghanistan et en Irak, ces puissances ont sous-estimé la nature tribale de la société libyenne et l'importance géostratégique de la position du pays dans la région Afrique du nord-Méditerranée.

Le pétrole passe avant la population

Les puissances étrangères semblaient plus intéressées par la protection de réserves pétrolières lucratives de la Libye, que par l'aide à la population du pays pour l'aider à retrouver un sentiment d'unité nationale et à bâtir un ordre national inclusif et représentatif.

Alors que la Libye est rapidement entrée dans le chaos, avec différents groupes armés contrôlant différentes parties du pays, les puissances qui ont pris part au conflit ont trouvé opportun de réduire leur participation. Par-dessus tout, elles ont voulu éviter d'être prises dans le genre de bourbier que les Etats-Unis ont connu en Irak et qu'ils continuent de vivre en Afghanistan. Cette décision a permis aux puissances régionales et plus éloignées de poursuivre leurs propres intérêts en Libye en entrant dans la mêlée par l'intermédiaire du soutien à divers groupes.

Depuis 2015, deux factions belligérantes sont aux prises dans une lutte de pouvoir de plus en plus sanglante pour le contrôle du pays: le Gouvernement d'entente nationale (GEN) reconnu par les Nations unies et basé à Tripoli, et l'Armée nationale libyenne (ANL) basée à Tobrouk, dirigée par le général renégat Khalifa Haftar. Elles sont parvenues à faire durer leur conflit, à un coût humain et économique très élevé pour le peuple libyen, en grande partie grâce au soutien étranger.

Les forces extérieures doivent se retirer

La Turquie, le Qatar et l'Italie ont apporté leur soutien au GEN, tandis que l'Egypte, les Emirats arabes unis, l'Arabie saoudite, la Russie et la France ont apporté leur soutien à l'ANL. Les Etats-Unis oscillent entre les deux, bien que le président Donald Trump ait apparemment exprimé sa préférence envers Haftar.

Dans un contexte récent inquiétant, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sisi a mis en garde la Turquie et ses forces alliées contre l'entrée dans la ville stratégique de Syrte, que l'ANL contrôle actuellement (ainsi qu'une grande partie du territoire s'étendant à l'est jusqu'à la frontière entre la Libye et l'Egypte). Bien que ni la Turquie ni l'Egypte ne souhaitent probablement une confrontation militaire directe, en particulier compte tenu de leurs graves problèmes intérieurs, leur posture pourrait conduire à un conflit qui déstabilise sérieusement la région nord-africaine et méditerranéenne.

L'absence d'un consensus national, régional et international signifie que les pourparlers de paix parrainés par les Nations unies à Genève n'ont jusqu'à présent produit aucun résultat tangible. En effet, l'intransigeance de l'une ou l'autre des parties prenantes continue de torpiller les négociations. L'impasse a laissé la Libye sous le coup d'une instabilité structurelle et d'une insécurité à long terme, sans grandes chances de revenir dans un avenir proche à un degré de normalité capable de redonner espoir à ses peuples durement frappés.

Pour sauver la situation, il faudra que des forces extérieures se retirent et qu'elles laissent le peuple libyen déterminer son propre avenir. Malheureusement, les ressources pétrolières de la Libye et son importance géopolitique continuent d'attirer l'intervention extérieure dans le pays et maintiennent une malédiction sur ses citoyens.

© Project Syndicate 1995–2020

Amin Saikal

Professeur de sciences politiques et directeur du Centre d’études arabes et islamiques

(Photo AFP)

La double tragédie libyenne

Le 17 juillet 2020 à15:50

Modifié le 17 juillet 2020 à 15:59

Le sort de la Libye, au sol riche en pétrole et à la segmentation tribale, ressemble à celui d'autres pays du Moyen-Orient déchirés par la guerre, comme l'Afghanistan, la Syrie et le Yémen. Dans chaque cas, une combinaison de conflits internes et d'interventions extérieures malavisées fait perdurer un conflit de longue date.

PERTH – En se souvenant des invasions menées par les Etats-Unis en Afghanistan (2001) et en Irak (2003) dans ses mémoires de 2014, Duty, l'ancien secrétaire à la Défense américain Robert Gates a fait valoir que les Etats-Unis étaient bien en mesure de renverser un régime, mais qu'ils n'avaient aucune idée de ce qui devait lui succéder. La raison, selon Gates, était que les Etats-Unis n'ont pas su prendre en compte les complexités nationales et régionales. Il en va de même pour l'intervention militaire menée par l'Otan en Libye en 2011.

La crise libyenne actuelle a des origines à la fois internes et externes. La dictature du colonel Mouammar Kadhafi a été renversée en octobre 2011 par le soulèvement populaire du Printemps arabe. La chute de Kadhafi a fait suite à une intervention militaire anglo-française soutenue par les Etats-Unis, que le Conseil de sécurité des Nations unies avait autorisée sur la base de la "responsabilité de protéger" le peuple libyen.

Un pays profondément divisé

Mais ni les forces rebelles, ni les puissances qui ont pris part au conflit n'avaient de projet pour forger un ordre politique post-Kadhafi dans un pays profondément divisé. Les factions révolutionnaires n'avaient aucun programme d'unification au-delà de la fin du régime meurtrier de Kadhafi, pas plus que les interventionnistes n'avaient de stratégie pour les aider à construire un nouvel ordre stable.

Les puissances interventionnistes ayant rapidement surpassé les forces de Kadhafi, elles n'ont pourtant pas su gérer les conséquences prévues et involontaires de l'issue du conflit. Faisant écho aux erreurs passées des Etats-Unis en Afghanistan et en Irak, ces puissances ont sous-estimé la nature tribale de la société libyenne et l'importance géostratégique de la position du pays dans la région Afrique du nord-Méditerranée.

Le pétrole passe avant la population

Les puissances étrangères semblaient plus intéressées par la protection de réserves pétrolières lucratives de la Libye, que par l'aide à la population du pays pour l'aider à retrouver un sentiment d'unité nationale et à bâtir un ordre national inclusif et représentatif.

Alors que la Libye est rapidement entrée dans le chaos, avec différents groupes armés contrôlant différentes parties du pays, les puissances qui ont pris part au conflit ont trouvé opportun de réduire leur participation. Par-dessus tout, elles ont voulu éviter d'être prises dans le genre de bourbier que les Etats-Unis ont connu en Irak et qu'ils continuent de vivre en Afghanistan. Cette décision a permis aux puissances régionales et plus éloignées de poursuivre leurs propres intérêts en Libye en entrant dans la mêlée par l'intermédiaire du soutien à divers groupes.

Depuis 2015, deux factions belligérantes sont aux prises dans une lutte de pouvoir de plus en plus sanglante pour le contrôle du pays: le Gouvernement d'entente nationale (GEN) reconnu par les Nations unies et basé à Tripoli, et l'Armée nationale libyenne (ANL) basée à Tobrouk, dirigée par le général renégat Khalifa Haftar. Elles sont parvenues à faire durer leur conflit, à un coût humain et économique très élevé pour le peuple libyen, en grande partie grâce au soutien étranger.

Les forces extérieures doivent se retirer

La Turquie, le Qatar et l'Italie ont apporté leur soutien au GEN, tandis que l'Egypte, les Emirats arabes unis, l'Arabie saoudite, la Russie et la France ont apporté leur soutien à l'ANL. Les Etats-Unis oscillent entre les deux, bien que le président Donald Trump ait apparemment exprimé sa préférence envers Haftar.

Dans un contexte récent inquiétant, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sisi a mis en garde la Turquie et ses forces alliées contre l'entrée dans la ville stratégique de Syrte, que l'ANL contrôle actuellement (ainsi qu'une grande partie du territoire s'étendant à l'est jusqu'à la frontière entre la Libye et l'Egypte). Bien que ni la Turquie ni l'Egypte ne souhaitent probablement une confrontation militaire directe, en particulier compte tenu de leurs graves problèmes intérieurs, leur posture pourrait conduire à un conflit qui déstabilise sérieusement la région nord-africaine et méditerranéenne.

L'absence d'un consensus national, régional et international signifie que les pourparlers de paix parrainés par les Nations unies à Genève n'ont jusqu'à présent produit aucun résultat tangible. En effet, l'intransigeance de l'une ou l'autre des parties prenantes continue de torpiller les négociations. L'impasse a laissé la Libye sous le coup d'une instabilité structurelle et d'une insécurité à long terme, sans grandes chances de revenir dans un avenir proche à un degré de normalité capable de redonner espoir à ses peuples durement frappés.

Pour sauver la situation, il faudra que des forces extérieures se retirent et qu'elles laissent le peuple libyen déterminer son propre avenir. Malheureusement, les ressources pétrolières de la Libye et son importance géopolitique continuent d'attirer l'intervention extérieure dans le pays et maintiennent une malédiction sur ses citoyens.

© Project Syndicate 1995–2020

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