La récession économique au Maroc risque d'être plus violente que prévu

En juillet, le gouvernement et la Banque centrale s'accordaient sur un taux de récession aux alentours de 5% pour 2020, s’appuyant sur un scénario de reprise en V. Avec les nouvelles évolutions de la pandémie et les mesures restrictives qui l'accompagnent, la relance souhaitée après le confinement se retrouve freinée. Les prévisions de juillet sont-elles toujours d’actualité? Voici ce qu’en dit le Haut-commissaire au plan Ahmed Lahlimi.

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La récession économique au Maroc risque d'être plus violente que prévu

Le 07 septembre 2020 à 20:42

Modifié le 08 septembre 2020 à 20:33

Avec le déconfinement déclaré le 10 juin, tout le pays espérait un retour à la normale. Les entreprises ont repris leurs activités, les salariés (pas tous) leurs emplois, les marchés (formels et informels) ont ouvert et la vie a repris quelque peu son rythme avec l’espérance de voir l’économie relancée pour effacer un peu les grosses pertes (1 milliard de DH par jour) subies pendant les trois mois de confinement.

Dans ses prévisions de croissance pour l’année 2020 affichées dans la loi de finances rectificative, le gouvernement se basait justement sur ce scénario, aboutissant à une récession limitée à 5%, contre plus de 10% dans les économies avancées. Idem pour Bank Al Maghrib, dont le gouverneur a annoncé lors du dernier conseil de la banque qu’il misait sur un scénario d'impact de la crise en V, avec in fine une récession limitée à 5,2% sur l’année.

La reprise en V cassée par la forte propagation du virus

Mais ce scénario de base s’est retrouvé vite dépassé avec les évolutions qu’a connues la pandémie, l’explosion des cas de contamination et les décisions restrictives qui tentent de limiter la propagation du virus.

Interdiction des déplacements entre certaines villes, reconfinements localisés, maintien de la fermeture des frontières, horaires d'ouverture limités pour certains commerces, fermeture de quelques unités de production… La reprise s’est vue entravée par la surprenante explosion des cas de Covid.

Dernier exemple en date: les mesures décidées hier (6 septembre) à Casablanca, poumon économique du pays. Fermeture de toutes les entrées et sorties de la préfecture, couvre-feu de 22h à 05h du matin, fermeture des marchés de proximité chaque jour à 15h, des cafés et commerces à 20h et des restaurants à 21h… Des décisions qui vont à coup sûr ralentir l’activité économique dans la ville, avec un effet d’entraînement sur l’ensemble du pays.

Le Haut-commissaire au plan Ahmed Lahlimi pense ainsi que ces mesures restrictives décidées ici et là vont à coup sûr freiner la reprise qui était attendue. Mais le plus grave selon lui, "c’est la perte de confiance que cette situation engendre".

"Les gens ont perdu confiance en toutes les références classiques: la science, la médecine, les décideurs publics…. On vit une ère de défiance généralisée qui n’aidera pas à redresser la situation économique", affirme-t-il.

Le HCP s’accroche à sa prévision de 6% de récession

L’institution dirigée par Ahmed Lahlimi avait également émis en juillet dernier des prévisions de récession, mais qui étaient un peu plus pessimistes que celles annoncées par le gouvernement et Bank Al Maghrib. "On avait prévu près de 6% de récession (5,8%, ndlr). On nous disait qu’on était pessimiste, mais nos prévisions semblent aujourd’hui beaucoup plus réalistes que celles du gouvernement", nous dit-il.

Le HCP va-t-il réviser à la baisse ce chiffre au vu des nouvelles évolutions que connaît le pays ? Ahmed Lahlimi ne veut pas s’avancer dans des estimations non fondées sur des données scientifiques. "Nous tenons jusqu’à présent au chiffre de 6%. Sauf que nous sommes en train de relancer des enquêtes auprès des entreprises et des ménages pour pouvoir recueillir les nouvelles données pour notre budget prévisionnel de 2020 et de 2021, qui sera publié d’ici décembre", nous indique le Haut-commissaire au plan.

Les 6% de récession intégraient déjà, selon lui, ces perturbations post-confinement. "Nous disions en juin qu’un déconfinement généralisé pouvait faire exploser les cas de contamination à 38.000 en août, mais qu’une sortie maîtrisée du confinement pouvait limiter ce chiffre à 18.000. Les autorités ont opté pour le premier choix, et les chiffres nous donnent aujourd’hui raison", ajoute-t-il. La situation épidémiologique est même pire que celle prédite par les modèles du HCP: au 6 septembre, le nombre de cas cumulés dépasse les 72.000…

En attendant d’avoir des données précises sur la situation des entreprises et des ménages, M. Lahlimi pense que cette "accélération de la première vague (on n’est pas dans une deuxième vague, insiste-t-il) va à coup sûr entamer les prévisions de tous opérateurs et atténuer la reprise, mais nous ne pouvons pas en prédire l’ampleur pour l’instant".

Cela se reflète déjà, selon lui, dans le comportement des opérateurs économiques : "Avec ce manque de confiance et de visibilité, l’investissement restera toujours à l’arrêt. Le commerce extérieur ne s’en portera pas mieux. Certes, les secteurs qui avaient résisté pendant le confinement vont continuer à afficher une certaine résilience, mais les autres secteurs comme le tourisme, le transport ou le commerce ne vont pas pouvoir se relever comme on le prévoyait", estime M. Lahlimi, côté offre.

La demande, autre levier de reprise sur lequel les pouvoirs publics tablaient, ne sera pas également au rendez-vous comme attendu. Et ce pour deux raisons, nous explique M. Lahlimi: "la consommation pâtit déjà de la baisse de l’offre, notamment pour les secteurs qui drainent une clientèle de la classe moyenne. Ensuite, les perspectives d’évolution de la pandémie et de l’économie vont pousser les gens à diminuer encore plus leur niveau de consommation et privilégier l’épargne. Les gens ont peur de l’avenir et ne consomment pas. Sans parler de la montée du chômage et la baisse du pouvoir d’achat qui vont accentuer davantage cette baisse de la demande".

Retour à l’ordre et agriculture: les deux motifs d’espoir

M. Lahlimi reste toutefois optimiste et espère que cette tendance lourde sera infléchie. Selon lui, seuls deux facteurs peuvent remettre l’économie sur une pente ascendante et limiter les dégâts.

Le premier est un changement de comportement de la population: "Il n’y a pas de recette miracle, la reprise économique dépend de l’évolution de la situation épidémiologique. Si celle-ci s’améliore, on peut espérer un retour à la normale. Je pense qu’avec ces chiffres très inquiétants communiqués tous les jours par les autorités sanitaires, les gens ont commencé à prendre conscience de la gravité de la situation. La population va se reprendre après cette période de laisser-aller. La progression du virus accentue la peur et agit par conséquent sur la conscience des gens".

Deuxième facteur qui peut changer la tendance, apporter de l’apaisement et réactiver l’économie selon Lahlimi: "Que la campagne agricole qui s’ouvre ait un visage plus souriant".

"Si jamais l’agriculture est relancée cette saison, avec une bonne pluviométrie, bien répartie aussi bien dans le temps que dans l’espace, cela peut faire redémarrer une bonne partie de l’économie. Surtout que dans le monde rural, les activités n’ont pas beaucoup pâti de la pandémie, mais plutôt de la sécheresse. Si la saison s’annonce bonne, cela peut apporter un motif d’espoir et limiter les dégâts de la pandémie sur l’économie", espère le Haut-commissaire au plan. 

La récession économique au Maroc risque d'être plus violente que prévu

Le 07 septembre 2020 à20:42

Modifié le 08 septembre 2020 à 20:33

En juillet, le gouvernement et la Banque centrale s'accordaient sur un taux de récession aux alentours de 5% pour 2020, s’appuyant sur un scénario de reprise en V. Avec les nouvelles évolutions de la pandémie et les mesures restrictives qui l'accompagnent, la relance souhaitée après le confinement se retrouve freinée. Les prévisions de juillet sont-elles toujours d’actualité? Voici ce qu’en dit le Haut-commissaire au plan Ahmed Lahlimi.

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Avec le déconfinement déclaré le 10 juin, tout le pays espérait un retour à la normale. Les entreprises ont repris leurs activités, les salariés (pas tous) leurs emplois, les marchés (formels et informels) ont ouvert et la vie a repris quelque peu son rythme avec l’espérance de voir l’économie relancée pour effacer un peu les grosses pertes (1 milliard de DH par jour) subies pendant les trois mois de confinement.

Dans ses prévisions de croissance pour l’année 2020 affichées dans la loi de finances rectificative, le gouvernement se basait justement sur ce scénario, aboutissant à une récession limitée à 5%, contre plus de 10% dans les économies avancées. Idem pour Bank Al Maghrib, dont le gouverneur a annoncé lors du dernier conseil de la banque qu’il misait sur un scénario d'impact de la crise en V, avec in fine une récession limitée à 5,2% sur l’année.

La reprise en V cassée par la forte propagation du virus

Mais ce scénario de base s’est retrouvé vite dépassé avec les évolutions qu’a connues la pandémie, l’explosion des cas de contamination et les décisions restrictives qui tentent de limiter la propagation du virus.

Interdiction des déplacements entre certaines villes, reconfinements localisés, maintien de la fermeture des frontières, horaires d'ouverture limités pour certains commerces, fermeture de quelques unités de production… La reprise s’est vue entravée par la surprenante explosion des cas de Covid.

Dernier exemple en date: les mesures décidées hier (6 septembre) à Casablanca, poumon économique du pays. Fermeture de toutes les entrées et sorties de la préfecture, couvre-feu de 22h à 05h du matin, fermeture des marchés de proximité chaque jour à 15h, des cafés et commerces à 20h et des restaurants à 21h… Des décisions qui vont à coup sûr ralentir l’activité économique dans la ville, avec un effet d’entraînement sur l’ensemble du pays.

Le Haut-commissaire au plan Ahmed Lahlimi pense ainsi que ces mesures restrictives décidées ici et là vont à coup sûr freiner la reprise qui était attendue. Mais le plus grave selon lui, "c’est la perte de confiance que cette situation engendre".

"Les gens ont perdu confiance en toutes les références classiques: la science, la médecine, les décideurs publics…. On vit une ère de défiance généralisée qui n’aidera pas à redresser la situation économique", affirme-t-il.

Le HCP s’accroche à sa prévision de 6% de récession

L’institution dirigée par Ahmed Lahlimi avait également émis en juillet dernier des prévisions de récession, mais qui étaient un peu plus pessimistes que celles annoncées par le gouvernement et Bank Al Maghrib. "On avait prévu près de 6% de récession (5,8%, ndlr). On nous disait qu’on était pessimiste, mais nos prévisions semblent aujourd’hui beaucoup plus réalistes que celles du gouvernement", nous dit-il.

Le HCP va-t-il réviser à la baisse ce chiffre au vu des nouvelles évolutions que connaît le pays ? Ahmed Lahlimi ne veut pas s’avancer dans des estimations non fondées sur des données scientifiques. "Nous tenons jusqu’à présent au chiffre de 6%. Sauf que nous sommes en train de relancer des enquêtes auprès des entreprises et des ménages pour pouvoir recueillir les nouvelles données pour notre budget prévisionnel de 2020 et de 2021, qui sera publié d’ici décembre", nous indique le Haut-commissaire au plan.

Les 6% de récession intégraient déjà, selon lui, ces perturbations post-confinement. "Nous disions en juin qu’un déconfinement généralisé pouvait faire exploser les cas de contamination à 38.000 en août, mais qu’une sortie maîtrisée du confinement pouvait limiter ce chiffre à 18.000. Les autorités ont opté pour le premier choix, et les chiffres nous donnent aujourd’hui raison", ajoute-t-il. La situation épidémiologique est même pire que celle prédite par les modèles du HCP: au 6 septembre, le nombre de cas cumulés dépasse les 72.000…

En attendant d’avoir des données précises sur la situation des entreprises et des ménages, M. Lahlimi pense que cette "accélération de la première vague (on n’est pas dans une deuxième vague, insiste-t-il) va à coup sûr entamer les prévisions de tous opérateurs et atténuer la reprise, mais nous ne pouvons pas en prédire l’ampleur pour l’instant".

Cela se reflète déjà, selon lui, dans le comportement des opérateurs économiques : "Avec ce manque de confiance et de visibilité, l’investissement restera toujours à l’arrêt. Le commerce extérieur ne s’en portera pas mieux. Certes, les secteurs qui avaient résisté pendant le confinement vont continuer à afficher une certaine résilience, mais les autres secteurs comme le tourisme, le transport ou le commerce ne vont pas pouvoir se relever comme on le prévoyait", estime M. Lahlimi, côté offre.

La demande, autre levier de reprise sur lequel les pouvoirs publics tablaient, ne sera pas également au rendez-vous comme attendu. Et ce pour deux raisons, nous explique M. Lahlimi: "la consommation pâtit déjà de la baisse de l’offre, notamment pour les secteurs qui drainent une clientèle de la classe moyenne. Ensuite, les perspectives d’évolution de la pandémie et de l’économie vont pousser les gens à diminuer encore plus leur niveau de consommation et privilégier l’épargne. Les gens ont peur de l’avenir et ne consomment pas. Sans parler de la montée du chômage et la baisse du pouvoir d’achat qui vont accentuer davantage cette baisse de la demande".

Retour à l’ordre et agriculture: les deux motifs d’espoir

M. Lahlimi reste toutefois optimiste et espère que cette tendance lourde sera infléchie. Selon lui, seuls deux facteurs peuvent remettre l’économie sur une pente ascendante et limiter les dégâts.

Le premier est un changement de comportement de la population: "Il n’y a pas de recette miracle, la reprise économique dépend de l’évolution de la situation épidémiologique. Si celle-ci s’améliore, on peut espérer un retour à la normale. Je pense qu’avec ces chiffres très inquiétants communiqués tous les jours par les autorités sanitaires, les gens ont commencé à prendre conscience de la gravité de la situation. La population va se reprendre après cette période de laisser-aller. La progression du virus accentue la peur et agit par conséquent sur la conscience des gens".

Deuxième facteur qui peut changer la tendance, apporter de l’apaisement et réactiver l’économie selon Lahlimi: "Que la campagne agricole qui s’ouvre ait un visage plus souriant".

"Si jamais l’agriculture est relancée cette saison, avec une bonne pluviométrie, bien répartie aussi bien dans le temps que dans l’espace, cela peut faire redémarrer une bonne partie de l’économie. Surtout que dans le monde rural, les activités n’ont pas beaucoup pâti de la pandémie, mais plutôt de la sécheresse. Si la saison s’annonce bonne, cela peut apporter un motif d’espoir et limiter les dégâts de la pandémie sur l’économie", espère le Haut-commissaire au plan. 

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