Le dernier livre de Piketty : trois enseignements pour le Maroc

[PAR YOUSSEF SAADANI, ECONOMISTE]. Après le succès mondial de son livre "Le capital au 21ème siècle" paru en 2013, l’économiste français Thomas Piketty vient de publier une nouvelle somme monumentale de 1.200 pages qui est promise à la même célébrité internationale, dans laquelle il propose des idées de rupture qui déchaîneront de nouveau les passions médiatiques et intellectuelles.

Le dernier livre de Piketty : trois enseignements pour le Maroc

Le 06 octobre 2019 à 12:44

Modifié le 06 octobre 2019 à 21:32

Une nouvelle interprétation du progrès humain

Intitulé "Capital et idéologie", l’ouvrage est une vaste fresque retraçant l’histoire mondiale des inégalités, n’offrant rien de moins qu’une nouvelle interprétation du progrès humain.

D’une densité et d’une richesse impressionnantes, le livre de Piketty fourmille d’enseignements historiques et ouvre des pistes de réflexion d’une grande fécondité pour un pays comme le Maroc qui s’interroge sur sa trajectoire de développement.

Traversé par de profondes inégalités, notre pays ne devrait pas se priver de la puissance des analyses proposées dans cet ouvrage à l’occasion du débat actuel sur le nouveau modèle de développement, que ce soit pour y souscrire ou au contraire pour les réfuter. Il faut reconnaître néanmoins que le livre est tellement long et fouillé qu’il peut s’avérer d’une lecture laborieuse pour les non-spécialistes. Le grand risque étant qu’il soit repris dans le débat intellectuel sans être véritablement lu, à travers les recensions sommaires et souvent caricaturales. 

Par Youssef Saâdani

Cet article propose une synthèse courte et personnelle des thèses développées par Piketty dans "Capital et idéologie" en lien avec les enjeux de développement du Maroc. Au fil de la lecture, trois idées cruciales se détachent qui peuvent éclairer les grandes questions qui façonneront l’avenir de notre pays.

Première idée : l’égalité éducative est le moteur du développement économique

Dans son grand récit sur l’évolution des inégalités à travers les âges, Piketty montre que la variable la plus déterminante pour comprendre les écarts de prospérité entre les nations est l’égalité éducative. Il considère que "ce sont les progrès de l’éducation qui ont permis le développement économique et le progrès humain, et non pas la sacralisation de l’inégalité et de la propriété".

L’histoire nous enseigne en effet que les phases de croissance économique sont précédées, en tout temps et en tout lieu, d’une expansion de l’accès à la scolarisation, activement encouragée par les autorités publiques.

Si les Etats-Unis sont devenus la première puissance économique mondiale dès la fin du 19ème siècle, c’est notamment en raison de leur avance considérable sur les autres régions du monde en matière de diffusion de l’enseignement fondamental. L’Amérique du nord avait atteint la scolarisation universelle dès le milieu du 19ème siècle, soit un demi-siècle avant l’Europe. Cette avance s’est creusée au début du 20ème siècle avec la généralisation rapide de l’enseignement secondaire et du supérieur.

En Europe, jusqu’au début du 20ème siècle, l’enseignement secondaire était réservé à une minorité de privilégiés. Le vieux continent n’a commencé à résorber son retard éducatif qu’après la seconde guerre mondiale, ce qui a fortement contribué au processus de rattrapage économique vis-à-vis des Etats-Unis, connu sous le nom des "trente glorieuses".

L’essor économique fulgurant des pays asiatiques, notamment le Japon, la Corée du Sud et la Chine, s’explique également par une diffusion spectaculaire de l’enseignement qui s’est accompagnée d’une réduction significative des inégalités éducatives. Dans l’ensemble de ces pays, les progrès de la scolarisation ont été portés par une volonté politique qui s’est exprimée par l’expansion des dépenses publiques consacrées à l’enseignement. Celles-ci sont passées de 0,5% du PIB au 19ème siècle à plus de 5% aujourd’hui.

La relation entre égalité éducative et développement économique est particulièrement éclairante pour réfléchir au développement du Maroc. Il est aujourd’hui largement admis que le niveau scolaire des élèves marocains est extrêmement faible et que deux tiers d’entre eux n’acquièrent pas les compétences fondamentales en matière de lecture et de calcul élémentaire.

Mais au-delà de la faiblesse du niveau moyen, ce qui est extrêmement préoccupant, selon la grille d’analyse de Piketty, ce sont les inégalités éducatives qui fracturent la société marocaine. Dans les tests internationaux qui mesurent le niveau scolaire des élèves, le Maroc se distingue par un niveau d’inégalité particulièrement élevé, d’une ampleur comparable à celle de l’Afrique du Sud, un pays encore marqué par les stigmates de l’Apartheid.

Ces écarts éducatifs considérables sont le fruit d’un processus de polarisation sociale qui conduit à séparer les enfants marocains en deux catégories : ceux qui fréquentent l’école publique (85%) et ceux qui sont scolarisés dans les écoles privées (15%).

La fracture éducative qui traverse la société marocaine se double d’une fracture linguistique. La maîtrise de la langue française est un élément essentiel de réussite sociale au Maroc, car c’est la langue de l’enseignement supérieur et des entreprises. 

Les enfants ne possédant pas le français, c’est-à-dire la grande majorité des élèves de l’enseignement public, ont une probabilité infime de se hisser dans l’échelle sociale. Au lieu de contribuer à l’égalité des chances, l’école marocaine s’est muée en vecteur d’accroissement des inégalités socio-économiques. 

Si l’on suit le raisonnement de Piketty, et au regard de l’expérience historique, on est amené à penser que le développement économique du Maroc est rendu quasiment impossible par l’ampleur des inégalités éducatives qui minent la société marocaine.

Il en résulte une conséquence fondamentale dans la perspective du nouveau modèle de développement : la priorité absolue du Maroc devrait consister à réduire drastiquement les inégalités éducatives en restaurant la qualité et la mixité de l’école publique. Toutes les autres politiques de développement seront condamnées à l’échec tant que cette condition première n’aura pas été satisfaite.

Deuxième idée : les inégalités sont le fruit d’une construction idéologique qui les maintient dans la durée

L’idée selon laquelle les inégalités sont préjudiciables au développement économique est largement répandue et somme toute peu innovante. 

Toute l’originalité du livre de Thomas Piketty est d’aller au-delà de ce constat pour montrer que les régimes inégalitaires ont besoin d’un système de justification pour se maintenir dans la durée. Les inégalités n’ont rien de naturel, elles sont le fruit d’une construction idéologique à travers laquelle les dominants s’efforcent de raconter un récit, aussi plausible que possible, pour légitimer et perpétuer leur supériorité sur les dominés.

L’auteur entraîne le lecteur dans une exploration fascinante des régimes inégalitaires à travers les siècles et les civilisations.

Jusqu’au 18ème siècle, quasiment toutes les sociétés humaines sont organisées selon la même structure "trifonctionnelle" autour de trois ordres : le clergé, la noblesse et la classe laborieuse.  

Dans ce type de société, les inégalités sont justifiées par la complémentarité entre les groupes sociaux, chacun apportant sa contribution au bon fonctionnement de la communauté dans son ensemble. La classe laborieuse doit accepter la domination de la noblesse car elle lui apporte l’ordre et la sécurité, de même qu’elle doit reconnaître la supériorité du clergé qui est chargé de sa direction morale et spirituelle.

Après la révolution française, les sociétés d’ordres sont abolies et remplacées par un nouveau régime inégalitaire qualifié de "société de propriétaires".  

Celles-ci se caractérisent par une véritable sacralisation de la propriété privée qui est considérée comme un droit absolu et inaliénable. Le livre évoque des exemples saisissants illustrant cette idéologie triomphante de la propriété privée qui s’est imposée au 19ème siècle. 

Au moment de l’abolition de l’esclavage, au lieu d’indemniser les esclaves pour tous les supplices subis, les Etats des pays occidentaux ont préféré indemniser les propriétaires d’esclaves en compensation de leur perte de "propriété". A défaut d’élargir l’accès à la propriété privée, la "société des propriétaires" a conduit à une concentration extrême des revenus et des patrimoines.

Ce régime profondément inégalitaire s’est toutefois appuyé sur un système de justification d’une grande cohérence : à partir du moment où tous les citoyens bénéficient du droit d’accès à la propriété privée, ce qui constitue un progrès majeur par rapport à la société d’ancien régime, l’Etat ne doit absolument pas interférer dans la répartition des richesses, au risque de bouleverser l’ordre social.

Après avoir fortement reculé tout au long du 20ème siècle grâce au développement de l’Etat-providence, les inégalités sociales ont recommencé à se creuser au 21ème siècle. C’est le cas en particulier aux Etats-Unis, où le 1% le plus riche concentre 22% de l’ensemble des revenus. Selon Piketty, le monde est entré dans un nouveau régime inégalitaire qu’il qualifie de "néo-propriétariste", renouant avec la sacralisation de la propriété privée en vigueur au 19ème siècle. Ce régime glorifie la "société des gagnants" et justifie l’explosion des inégalités par le fait que les personnes les plus talentueuses méritent de s’enrichir en récompense de leur productivité exceptionnelle.

A travers cette vaste enquête historique, le message central que nous délivre l’auteur est que derrière chaque inégalité, se trouve un système de justification qui en assure la perpétuation. D’un point de vue marocain, cette approche des inégalités par leur soubassement idéologique est extrêmement éclairante pour appréhender les origines des inégalités dans notre pays, en particulier en matière d’éducation. 

Depuis le début des années 2000, les inégalités éducatives se sont fortement accentuées au Maroc sous l’effet d’un processus de privatisation accéléré. Au cycle primaire, le poids du secteur privé est ainsi passé de 4% en 2000 à 15% en 2018. La privatisation a conduit à l’abolition de la mixité sociale au sein des écoles publiques qui ont été désertées par la classe moyenne et sont désormais occupées exclusivement par les couches sociales défavorisées.

Ces inégalités éducatives résultant de la privatisation ne sont pas un accident de l’histoire, elles sont la conséquence d’une idéologie qui a affleuré à la fin des années 1990 et qui s’est progressivement diffusée dans les cercles décisionnels. Cette doctrine a été formalisée pour la première fois dans la Charte de l’Education et de la Formation (2000) qui indique que "le secteur privé d’enseignement et de formation est considéré comme un partenaire principal, aux côtés de l’Etat, dans la promotion du système d’éducation-formation, l’élargissement de son étendue et l’amélioration continue de sa qualité". 

La stratégie de privatisation du système éducatif marocain annoncée par la Charte a été approuvée et mise en œuvre avec enthousiasme par les gouvernements successifs dont l’objectif explicite était de porter les effectifs scolarisés dans le secteur privé à 20% à l’horizon 2015. 

Le choix de privatiser l’enseignement au Maroc s’enracine dans une conception idéologique qui postule que l’Etat n’a plus les moyens d’assumer l’éducation de tous les enfants marocains, en particulier dans un contexte de massification rapide. Le système de justification de la privatisation de l’éducation repose ainsi sur une  "idéologie de l’incapacité de l’Etat". Cette conception a été clairement exprimée par le Chef du gouvernement dans un discours prononcé en 2014 : "il est temps que l’Etat lève le pied sur certains secteurs, comme la santé et l’enseignement. Le rôle de l’Etat doit se limiter à assister les opérateurs privés qui veulent s’engager dans ces secteurs".  

Plus récemment, un homme politique influent, ancien ministre, a fait une déclaration empreinte d’une idéologie voisine : "L’Etat doit commencer à se retirer d’un certain nombre de secteurs d’activité. Sur l’éducation et la santé, c’est fondamental".

Ce système de justification de la privatisation éducative possède un caractère purement idéologique, dans le sens où il est dénué de fondement rationnel et qu’il repose sur des hypothèses largement contredites par la réalité objective. L’analyse de l’évolution des finances publiques révèle en effet que l’Etat marocain avait parfaitement les moyens, à la fin des années 1990, de prendre en charge la massification de la scolarisation, s’il n’avait choisi de réduire volontairement les ressources consacrées à l’éducation, dont la part dans le budget a régressé de 25% en 2000 à 20% en 2018

Par ailleurs, en matière de qualité de l’enseignement, les tests internationaux montrent clairement que les systèmes éducatifs les plus performants se caractérisent par un taux de privatisation faible (5% en moyenne), tandis que les systèmes éducatifs défaillants présentent un taux de privatisation élevé (20% en moyenne).

L’exemple des inégalités éducatives au Maroc illustre éloquemment la thèse développée dans l’ouvrage selon laquelle les inégalités résultent d’une construction idéologique. La polarisation public/privé apparue dans les années 2000 est le fruit d’un discours qui proclame, à tort, l’incapacité de l’Etat à éduquer toute la population.   

Troisième idée : les inégalités ne sont pas une fatalité, elles doivent être combattues sur les plans idéologique et politique

L’enquête historique de Piketty le mène vers une découverte essentielle qui est porteuse d’implications politiques considérables : bien qu’ils puissent paraître solidement établis pour l’éternité, les systèmes inégalitaires sont en réalité provisoires et peuvent être remplacés rapidement au profit d’une organisation plus égalitaire.

Ces changements se produisent généralement à l’occasion de circonstances historiques exceptionnelles et sont toujours précédés par un renouvellement idéologique en faveur de l’égalité. Le message central du livre est que les idées jouent un rôle éminent dans la destinée des sociétés humaines, et que le combat contre les inégalités doit d’abord être mené sur le terrain des idées.

Pour illustrer sa thèse, l’auteur décrit l’exemple passionnant de la mise en place de la social-démocratie au 20ème siècle dans les pays occidentaux. A la fin du 19ème siècle, les inégalités sociales avaient atteint des sommets et les Etats rejetaient toute intervention publique pour les corriger, au nom de la doctrine dominante qui sacralisait la propriété privée. 

Sous l’effet de conditions historiques exceptionnelles (guerres mondiales, révolutions, mobilisations syndicales etc.) et de l’émergence des idées socialistes, un basculement radical, inimaginable quelques décennies auparavant, est survenu à partir du début du 20ème siècle. Une coalition politique égalitariste s’est mise en place dans l’ensemble des pays occidentaux pour lutter contre la concentration des richesses et instaurer des mécanismes de justice sociale.

La social-démocratie a inventé deux instruments qui se sont avérés prodigieusement efficaces pour réduire les inégalités : l’impôt progressif (les taux supérieurs avaient atteint 90% dans plusieurs pays, dont les Etats-Unis) et l’Etat social (les dépenses publiques représentaient 10% du PIB en 1900 contre 45% aujourd’hui).    

Piketty attribue la montée des inégalités au 21ème siècle à l’effondrement du courant social-démocrate qui s’est révélé incapable de renouveler sa base programmatique dans un contexte de mondialisation et de tertiarisation des économies.

Dans la dernière partie du livre, l’économiste laisse place au militant engagé contre les inégalités contemporaines. Eclairé par l’expérience historique, il propose une refondation de l’idéologie de gauche sous le nom de "socialisme participatif" et formule des propositions radicales visant à dépasser le capitalisme et la propriété privée.

Les mesures qu’il préconise poursuivent trois objectifs : 

-la justice éducative (accroissement du budget de l’éducation en faveur des couches sociales défavorisées), 

-la justice fiscale (restauration de la progressivité de l’impôt, avec des taux supérieurs confiscatoires applicables aux revenus, patrimoines et successions),

-et enfin la justice managériale (cogestion des entreprises par les salariés et les actionnaires). 

Du point de vue du Maroc, parmi les trois justices de Piketty (éducative, fiscale et managériale), on peut raisonnablement penser que la priorité absolue réside dans la justice éducative.

La justice fiscale est un sujet essentiel pour la cohésion sociale à long terme, mais les conditions pour l’aborder ne paraissent pas encore réunies aujourd’hui. Les prélèvements obligatoires au Maroc représentent près de 27% du PIB (impôts, taxes locales, cotisations sociales), ce qui est un niveau relativement élevé en comparaison avec d’autres pays en développement, mais qui reste insuffisant pour financer l’augmentation prévisible des dépenses sociales durant les prochaines décennies (santé, retraite, éducation). 

La hausse de la pression fiscale, à travers notamment l’élargissement de la base imposable et le renforcement de la progressivité de l’impôt, sera inévitable à long terme. Toutefois, cet alourdissement de la fiscalité pourrait nuire au développement économique s’il n’était accompagné d’une forte adhésion à l’impôt. Or aujourd’hui, cette adhésion est extrêmement faible chez les contribuables du fait de l’inefficience des services publics qui nourrit un phénomène de double taxation (les citoyens paient leurs impôts sans pouvoir utiliser les services publics en raison de leur faible qualité). 

Ainsi, les préconisations fiscales de l’économiste français ne semblent pas appropriées pour le Maroc actuel, tant que l’efficacité des services publics, et donc l’adhésion à l’impôt, n’aura pas été restaurée. Cette condition peut être atteinte en réallouant les ressources budgétaires disponibles, notamment vers l’éducation et la santé, sans augmentation des recettes fiscales globales. 

>Au final, pour le Maroc, l’enseignement fondamental du livre de Piketty est que les inégalités ne sont pas une fatalité. La polarisation de la société marocaine et la disparition de la mixité sociale dans les services publics ne sont pas irrémédiables. 

La rencontre de circonstances historiques propices et d’idées nouvelles peut tout à fait conduire à un dépassement du système inégalitaire actuel vers une société plus solidaire assurant l’égalité des chances.  

C’est un fait peu connu et surprenant, mais la Suède, aujourd’hui admirée pour son modèle social, était le pays européen le plus inégalitaire au 19ème siècle. Puisse le Maroc du 21ème siècle surprendre le monde en empruntant un chemin aussi audacieux.

Le dernier livre de Piketty : trois enseignements pour le Maroc

Le 06 octobre 2019 à15:41

Modifié le 06 octobre 2019 à 21:32

[PAR YOUSSEF SAADANI, ECONOMISTE]. Après le succès mondial de son livre "Le capital au 21ème siècle" paru en 2013, l’économiste français Thomas Piketty vient de publier une nouvelle somme monumentale de 1.200 pages qui est promise à la même célébrité internationale, dans laquelle il propose des idées de rupture qui déchaîneront de nouveau les passions médiatiques et intellectuelles.

Une nouvelle interprétation du progrès humain

Intitulé "Capital et idéologie", l’ouvrage est une vaste fresque retraçant l’histoire mondiale des inégalités, n’offrant rien de moins qu’une nouvelle interprétation du progrès humain.

D’une densité et d’une richesse impressionnantes, le livre de Piketty fourmille d’enseignements historiques et ouvre des pistes de réflexion d’une grande fécondité pour un pays comme le Maroc qui s’interroge sur sa trajectoire de développement.

Traversé par de profondes inégalités, notre pays ne devrait pas se priver de la puissance des analyses proposées dans cet ouvrage à l’occasion du débat actuel sur le nouveau modèle de développement, que ce soit pour y souscrire ou au contraire pour les réfuter. Il faut reconnaître néanmoins que le livre est tellement long et fouillé qu’il peut s’avérer d’une lecture laborieuse pour les non-spécialistes. Le grand risque étant qu’il soit repris dans le débat intellectuel sans être véritablement lu, à travers les recensions sommaires et souvent caricaturales. 

Par Youssef Saâdani

Cet article propose une synthèse courte et personnelle des thèses développées par Piketty dans "Capital et idéologie" en lien avec les enjeux de développement du Maroc. Au fil de la lecture, trois idées cruciales se détachent qui peuvent éclairer les grandes questions qui façonneront l’avenir de notre pays.

Première idée : l’égalité éducative est le moteur du développement économique

Dans son grand récit sur l’évolution des inégalités à travers les âges, Piketty montre que la variable la plus déterminante pour comprendre les écarts de prospérité entre les nations est l’égalité éducative. Il considère que "ce sont les progrès de l’éducation qui ont permis le développement économique et le progrès humain, et non pas la sacralisation de l’inégalité et de la propriété".

L’histoire nous enseigne en effet que les phases de croissance économique sont précédées, en tout temps et en tout lieu, d’une expansion de l’accès à la scolarisation, activement encouragée par les autorités publiques.

Si les Etats-Unis sont devenus la première puissance économique mondiale dès la fin du 19ème siècle, c’est notamment en raison de leur avance considérable sur les autres régions du monde en matière de diffusion de l’enseignement fondamental. L’Amérique du nord avait atteint la scolarisation universelle dès le milieu du 19ème siècle, soit un demi-siècle avant l’Europe. Cette avance s’est creusée au début du 20ème siècle avec la généralisation rapide de l’enseignement secondaire et du supérieur.

En Europe, jusqu’au début du 20ème siècle, l’enseignement secondaire était réservé à une minorité de privilégiés. Le vieux continent n’a commencé à résorber son retard éducatif qu’après la seconde guerre mondiale, ce qui a fortement contribué au processus de rattrapage économique vis-à-vis des Etats-Unis, connu sous le nom des "trente glorieuses".

L’essor économique fulgurant des pays asiatiques, notamment le Japon, la Corée du Sud et la Chine, s’explique également par une diffusion spectaculaire de l’enseignement qui s’est accompagnée d’une réduction significative des inégalités éducatives. Dans l’ensemble de ces pays, les progrès de la scolarisation ont été portés par une volonté politique qui s’est exprimée par l’expansion des dépenses publiques consacrées à l’enseignement. Celles-ci sont passées de 0,5% du PIB au 19ème siècle à plus de 5% aujourd’hui.

La relation entre égalité éducative et développement économique est particulièrement éclairante pour réfléchir au développement du Maroc. Il est aujourd’hui largement admis que le niveau scolaire des élèves marocains est extrêmement faible et que deux tiers d’entre eux n’acquièrent pas les compétences fondamentales en matière de lecture et de calcul élémentaire.

Mais au-delà de la faiblesse du niveau moyen, ce qui est extrêmement préoccupant, selon la grille d’analyse de Piketty, ce sont les inégalités éducatives qui fracturent la société marocaine. Dans les tests internationaux qui mesurent le niveau scolaire des élèves, le Maroc se distingue par un niveau d’inégalité particulièrement élevé, d’une ampleur comparable à celle de l’Afrique du Sud, un pays encore marqué par les stigmates de l’Apartheid.

Ces écarts éducatifs considérables sont le fruit d’un processus de polarisation sociale qui conduit à séparer les enfants marocains en deux catégories : ceux qui fréquentent l’école publique (85%) et ceux qui sont scolarisés dans les écoles privées (15%).

La fracture éducative qui traverse la société marocaine se double d’une fracture linguistique. La maîtrise de la langue française est un élément essentiel de réussite sociale au Maroc, car c’est la langue de l’enseignement supérieur et des entreprises. 

Les enfants ne possédant pas le français, c’est-à-dire la grande majorité des élèves de l’enseignement public, ont une probabilité infime de se hisser dans l’échelle sociale. Au lieu de contribuer à l’égalité des chances, l’école marocaine s’est muée en vecteur d’accroissement des inégalités socio-économiques. 

Si l’on suit le raisonnement de Piketty, et au regard de l’expérience historique, on est amené à penser que le développement économique du Maroc est rendu quasiment impossible par l’ampleur des inégalités éducatives qui minent la société marocaine.

Il en résulte une conséquence fondamentale dans la perspective du nouveau modèle de développement : la priorité absolue du Maroc devrait consister à réduire drastiquement les inégalités éducatives en restaurant la qualité et la mixité de l’école publique. Toutes les autres politiques de développement seront condamnées à l’échec tant que cette condition première n’aura pas été satisfaite.

Deuxième idée : les inégalités sont le fruit d’une construction idéologique qui les maintient dans la durée

L’idée selon laquelle les inégalités sont préjudiciables au développement économique est largement répandue et somme toute peu innovante. 

Toute l’originalité du livre de Thomas Piketty est d’aller au-delà de ce constat pour montrer que les régimes inégalitaires ont besoin d’un système de justification pour se maintenir dans la durée. Les inégalités n’ont rien de naturel, elles sont le fruit d’une construction idéologique à travers laquelle les dominants s’efforcent de raconter un récit, aussi plausible que possible, pour légitimer et perpétuer leur supériorité sur les dominés.

L’auteur entraîne le lecteur dans une exploration fascinante des régimes inégalitaires à travers les siècles et les civilisations.

Jusqu’au 18ème siècle, quasiment toutes les sociétés humaines sont organisées selon la même structure "trifonctionnelle" autour de trois ordres : le clergé, la noblesse et la classe laborieuse.  

Dans ce type de société, les inégalités sont justifiées par la complémentarité entre les groupes sociaux, chacun apportant sa contribution au bon fonctionnement de la communauté dans son ensemble. La classe laborieuse doit accepter la domination de la noblesse car elle lui apporte l’ordre et la sécurité, de même qu’elle doit reconnaître la supériorité du clergé qui est chargé de sa direction morale et spirituelle.

Après la révolution française, les sociétés d’ordres sont abolies et remplacées par un nouveau régime inégalitaire qualifié de "société de propriétaires".  

Celles-ci se caractérisent par une véritable sacralisation de la propriété privée qui est considérée comme un droit absolu et inaliénable. Le livre évoque des exemples saisissants illustrant cette idéologie triomphante de la propriété privée qui s’est imposée au 19ème siècle. 

Au moment de l’abolition de l’esclavage, au lieu d’indemniser les esclaves pour tous les supplices subis, les Etats des pays occidentaux ont préféré indemniser les propriétaires d’esclaves en compensation de leur perte de "propriété". A défaut d’élargir l’accès à la propriété privée, la "société des propriétaires" a conduit à une concentration extrême des revenus et des patrimoines.

Ce régime profondément inégalitaire s’est toutefois appuyé sur un système de justification d’une grande cohérence : à partir du moment où tous les citoyens bénéficient du droit d’accès à la propriété privée, ce qui constitue un progrès majeur par rapport à la société d’ancien régime, l’Etat ne doit absolument pas interférer dans la répartition des richesses, au risque de bouleverser l’ordre social.

Après avoir fortement reculé tout au long du 20ème siècle grâce au développement de l’Etat-providence, les inégalités sociales ont recommencé à se creuser au 21ème siècle. C’est le cas en particulier aux Etats-Unis, où le 1% le plus riche concentre 22% de l’ensemble des revenus. Selon Piketty, le monde est entré dans un nouveau régime inégalitaire qu’il qualifie de "néo-propriétariste", renouant avec la sacralisation de la propriété privée en vigueur au 19ème siècle. Ce régime glorifie la "société des gagnants" et justifie l’explosion des inégalités par le fait que les personnes les plus talentueuses méritent de s’enrichir en récompense de leur productivité exceptionnelle.

A travers cette vaste enquête historique, le message central que nous délivre l’auteur est que derrière chaque inégalité, se trouve un système de justification qui en assure la perpétuation. D’un point de vue marocain, cette approche des inégalités par leur soubassement idéologique est extrêmement éclairante pour appréhender les origines des inégalités dans notre pays, en particulier en matière d’éducation. 

Depuis le début des années 2000, les inégalités éducatives se sont fortement accentuées au Maroc sous l’effet d’un processus de privatisation accéléré. Au cycle primaire, le poids du secteur privé est ainsi passé de 4% en 2000 à 15% en 2018. La privatisation a conduit à l’abolition de la mixité sociale au sein des écoles publiques qui ont été désertées par la classe moyenne et sont désormais occupées exclusivement par les couches sociales défavorisées.

Ces inégalités éducatives résultant de la privatisation ne sont pas un accident de l’histoire, elles sont la conséquence d’une idéologie qui a affleuré à la fin des années 1990 et qui s’est progressivement diffusée dans les cercles décisionnels. Cette doctrine a été formalisée pour la première fois dans la Charte de l’Education et de la Formation (2000) qui indique que "le secteur privé d’enseignement et de formation est considéré comme un partenaire principal, aux côtés de l’Etat, dans la promotion du système d’éducation-formation, l’élargissement de son étendue et l’amélioration continue de sa qualité". 

La stratégie de privatisation du système éducatif marocain annoncée par la Charte a été approuvée et mise en œuvre avec enthousiasme par les gouvernements successifs dont l’objectif explicite était de porter les effectifs scolarisés dans le secteur privé à 20% à l’horizon 2015. 

Le choix de privatiser l’enseignement au Maroc s’enracine dans une conception idéologique qui postule que l’Etat n’a plus les moyens d’assumer l’éducation de tous les enfants marocains, en particulier dans un contexte de massification rapide. Le système de justification de la privatisation de l’éducation repose ainsi sur une  "idéologie de l’incapacité de l’Etat". Cette conception a été clairement exprimée par le Chef du gouvernement dans un discours prononcé en 2014 : "il est temps que l’Etat lève le pied sur certains secteurs, comme la santé et l’enseignement. Le rôle de l’Etat doit se limiter à assister les opérateurs privés qui veulent s’engager dans ces secteurs".  

Plus récemment, un homme politique influent, ancien ministre, a fait une déclaration empreinte d’une idéologie voisine : "L’Etat doit commencer à se retirer d’un certain nombre de secteurs d’activité. Sur l’éducation et la santé, c’est fondamental".

Ce système de justification de la privatisation éducative possède un caractère purement idéologique, dans le sens où il est dénué de fondement rationnel et qu’il repose sur des hypothèses largement contredites par la réalité objective. L’analyse de l’évolution des finances publiques révèle en effet que l’Etat marocain avait parfaitement les moyens, à la fin des années 1990, de prendre en charge la massification de la scolarisation, s’il n’avait choisi de réduire volontairement les ressources consacrées à l’éducation, dont la part dans le budget a régressé de 25% en 2000 à 20% en 2018

Par ailleurs, en matière de qualité de l’enseignement, les tests internationaux montrent clairement que les systèmes éducatifs les plus performants se caractérisent par un taux de privatisation faible (5% en moyenne), tandis que les systèmes éducatifs défaillants présentent un taux de privatisation élevé (20% en moyenne).

L’exemple des inégalités éducatives au Maroc illustre éloquemment la thèse développée dans l’ouvrage selon laquelle les inégalités résultent d’une construction idéologique. La polarisation public/privé apparue dans les années 2000 est le fruit d’un discours qui proclame, à tort, l’incapacité de l’Etat à éduquer toute la population.   

Troisième idée : les inégalités ne sont pas une fatalité, elles doivent être combattues sur les plans idéologique et politique

L’enquête historique de Piketty le mène vers une découverte essentielle qui est porteuse d’implications politiques considérables : bien qu’ils puissent paraître solidement établis pour l’éternité, les systèmes inégalitaires sont en réalité provisoires et peuvent être remplacés rapidement au profit d’une organisation plus égalitaire.

Ces changements se produisent généralement à l’occasion de circonstances historiques exceptionnelles et sont toujours précédés par un renouvellement idéologique en faveur de l’égalité. Le message central du livre est que les idées jouent un rôle éminent dans la destinée des sociétés humaines, et que le combat contre les inégalités doit d’abord être mené sur le terrain des idées.

Pour illustrer sa thèse, l’auteur décrit l’exemple passionnant de la mise en place de la social-démocratie au 20ème siècle dans les pays occidentaux. A la fin du 19ème siècle, les inégalités sociales avaient atteint des sommets et les Etats rejetaient toute intervention publique pour les corriger, au nom de la doctrine dominante qui sacralisait la propriété privée. 

Sous l’effet de conditions historiques exceptionnelles (guerres mondiales, révolutions, mobilisations syndicales etc.) et de l’émergence des idées socialistes, un basculement radical, inimaginable quelques décennies auparavant, est survenu à partir du début du 20ème siècle. Une coalition politique égalitariste s’est mise en place dans l’ensemble des pays occidentaux pour lutter contre la concentration des richesses et instaurer des mécanismes de justice sociale.

La social-démocratie a inventé deux instruments qui se sont avérés prodigieusement efficaces pour réduire les inégalités : l’impôt progressif (les taux supérieurs avaient atteint 90% dans plusieurs pays, dont les Etats-Unis) et l’Etat social (les dépenses publiques représentaient 10% du PIB en 1900 contre 45% aujourd’hui).    

Piketty attribue la montée des inégalités au 21ème siècle à l’effondrement du courant social-démocrate qui s’est révélé incapable de renouveler sa base programmatique dans un contexte de mondialisation et de tertiarisation des économies.

Dans la dernière partie du livre, l’économiste laisse place au militant engagé contre les inégalités contemporaines. Eclairé par l’expérience historique, il propose une refondation de l’idéologie de gauche sous le nom de "socialisme participatif" et formule des propositions radicales visant à dépasser le capitalisme et la propriété privée.

Les mesures qu’il préconise poursuivent trois objectifs : 

-la justice éducative (accroissement du budget de l’éducation en faveur des couches sociales défavorisées), 

-la justice fiscale (restauration de la progressivité de l’impôt, avec des taux supérieurs confiscatoires applicables aux revenus, patrimoines et successions),

-et enfin la justice managériale (cogestion des entreprises par les salariés et les actionnaires). 

Du point de vue du Maroc, parmi les trois justices de Piketty (éducative, fiscale et managériale), on peut raisonnablement penser que la priorité absolue réside dans la justice éducative.

La justice fiscale est un sujet essentiel pour la cohésion sociale à long terme, mais les conditions pour l’aborder ne paraissent pas encore réunies aujourd’hui. Les prélèvements obligatoires au Maroc représentent près de 27% du PIB (impôts, taxes locales, cotisations sociales), ce qui est un niveau relativement élevé en comparaison avec d’autres pays en développement, mais qui reste insuffisant pour financer l’augmentation prévisible des dépenses sociales durant les prochaines décennies (santé, retraite, éducation). 

La hausse de la pression fiscale, à travers notamment l’élargissement de la base imposable et le renforcement de la progressivité de l’impôt, sera inévitable à long terme. Toutefois, cet alourdissement de la fiscalité pourrait nuire au développement économique s’il n’était accompagné d’une forte adhésion à l’impôt. Or aujourd’hui, cette adhésion est extrêmement faible chez les contribuables du fait de l’inefficience des services publics qui nourrit un phénomène de double taxation (les citoyens paient leurs impôts sans pouvoir utiliser les services publics en raison de leur faible qualité). 

Ainsi, les préconisations fiscales de l’économiste français ne semblent pas appropriées pour le Maroc actuel, tant que l’efficacité des services publics, et donc l’adhésion à l’impôt, n’aura pas été restaurée. Cette condition peut être atteinte en réallouant les ressources budgétaires disponibles, notamment vers l’éducation et la santé, sans augmentation des recettes fiscales globales. 

>Au final, pour le Maroc, l’enseignement fondamental du livre de Piketty est que les inégalités ne sont pas une fatalité. La polarisation de la société marocaine et la disparition de la mixité sociale dans les services publics ne sont pas irrémédiables. 

La rencontre de circonstances historiques propices et d’idées nouvelles peut tout à fait conduire à un dépassement du système inégalitaire actuel vers une société plus solidaire assurant l’égalité des chances.  

C’est un fait peu connu et surprenant, mais la Suède, aujourd’hui admirée pour son modèle social, était le pays européen le plus inégalitaire au 19ème siècle. Puisse le Maroc du 21ème siècle surprendre le monde en empruntant un chemin aussi audacieux.

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