Jenna Dodson

Chercheuse associée de la faculté des sciences biologiques de l’Université de Gothenburg

Le développement économique par la planification familiale

Le développement économique par la planification familiale

Le 17 mai 2019 à 13:50

Modifié le 17 mai 2019 à 15:08

GOTHENBURG – L’Indonésie, où vivent 264 millions d’habitants, est le quatrième pays le plus peuplé du monde et sa capitale, Jakarta, est la deuxième zone urbaine la plus peuplée sur la Terre. A des fins économiques et de santé sociale à long terme, ralentir la croissance démographique devrait être une priorité. Comme le président indonésien Joko Widodo (davantage connu sous le nom de Jokowi) le reconnaissait en 2016, "la planification familiale est la clé du succès des générations futures".

Et pas seulement en Indonésie. Une croissance démographique inférieure se traduit en général par un PIB par habitant supérieur, duquel découlent des revenus, une épargne et des investissements plus élevés. A l’inverse, une forte croissance démographique peut renforcer le cycle de pauvreté qui se transmet de génération en génération, les jeunes de familles nombreuses manquant souvent d’accès aux compétences, aux outils et aux débouchés dont ils ont besoin pour améliorer leur avenir.

En 1970, le Conseil indonésien de la population nationale et de la planification familiale (BKKBN) a été lancé pour s’attaquer au problème. Il avait deux objectifs précis: établir la "petite famille prospère" en tant que norme en Indonésie et réduire la fécondité par la promotion des moyens de contraception.

En premier lieu, les initiatives de planification familiale du BKKBN ont obtenu des résultats extraordinaires. Dès l’an 2000, après 30 années d’interventions ciblées, la fécondité totale avait baissé de 54%, de 5,6 naissances par femme à 2,6, faisant du programme de la planification familiale de l’Indonésie l’un des plus efficaces de l’histoire.

Mais le progrès s’est arrêté avant que l’Indonésie ait atteint l’objectif du niveau de fécondité de remplacement (2,1) que le pays s’était fixé pour la période 2010-2015. Selon les Nations unies, le taux global de fécondité de l’Indonésie en 2015 était de 2,45.

Le BKKBN veut atteindre ce taux de fécondité de remplacement d’ici 2025. Cet objectif est réalisable et permettrait à l’Indonésie d’atteindre sa seconde grande cible quantitative, la stabilisation de la croissance démographique d’ici 2050, dans les délais prévus. Mais ceci nécessite le recensement des principaux obstacles aux succès et l’élaboration de stratégies pour les faire tomber, en prenant pour guide les réussites passées.

Cet obstacle est créé par les autorités régionales, qui pour la plupart ne jugent pas prioritaire la planification familiale. Les initiatives de l’Etat central pour réduire le niveau de fécondité de remplacement auront peu de retombées sans l’engagement ferme des 511 régions autonomes de l’Indonésie.

Même si des initiatives sont déjà entamées pour faire prendre conscience de l’importance primordiale de mettre la planification familiale en tête de liste sur le programme des autorités infranationales, ce n’est que la première étape. Tous les paliers gouvernementaux doivent également collaborer plus efficacement avec les autorités des collectivités locales. En fait, les efforts généralisés d’information et la participation communautaire au niveau des villages étaient une raison majeure du succès des initiatives passées de planification familiale en Indonésie.

A son apogée, le programme indonésien de planification familiale en milieu rural comptait presque 40.000 travailleurs de terrain et plus de 100.000 bénévoles, desservant même les collectivités les plus reculées. Les effectifs ont visité les foyers pour discuter de méthodes de planification familiale, ont donné des conseils aux familles et les ont orientées vers les centres de santé communautaire.

Widodo a tenté de revitaliser cet effort de sensibilisation en investissant dans Kampung KB, un programme destiné à améliorer le bien-être et la qualité de vie des collectivités villageoises, à élargir l’accès aux contraceptifs à action prolongée, à assurer des services gratuits et à offrir des programmes d’éducation entre pairs. Dans le cadre de cette initiative, des stérilets, des préservatifs et des implants sont maintenant offerts à titre gratuit pour tous les couples qui en ont besoin.

Mais de telles initiatives se heurtent à nouveau à un autre obstacle majeur au progrès: la stigmatisation contre les femmes, particulièrement les femmes célibataires, qui recherchent des services de planification familiale. Les programmes antérieurs de planification familiale ont partiellement surmonté cet obstacle en se concentrant sur la compatibilité de leurs efforts aux normes culturelles, religieuses et sociales. En raison de cette vulnérabilité, les pouvoirs religieux ont reconnu le besoin d’améliorer la planification familiale; en fait, ils ont même abordé le sujet dans leurs prêches, diffusant des informations pertinentes aux membres de leur congrégation. De plus, les établissements scolaires ont intégré des thèmes liés à la population dans leur programme. Le slogan "Dua Anak Cukup" ("Deux enfants c’est assez") s’est ainsi répandu dans toute la société.

Il faudrait faire la même chose aujourd’hui. Les défenseurs de la planification familiale devraient adopter une démarche qui tient compte des sensibilités culturelles et religieuses afin de convaincre les dirigeants communautaires d’adhérer à la cause et, surtout, de venir en soutien aux méthodes de régulation des naissances suivies par des célibataires. Les services de santé, ainsi que les programmes communautaires et scolaires devraient diffuser des informations pertinentes et donner, en plus des conseils, des cours d’éducation sexuelle.

La conception d’une telle démarche exhaustive nécessitera, entre autres, un portrait précis des besoins et des perceptions du public. Le BKKBN a annoncé récemment que des études seront effectuées sur ce sujet et une autre question importante: la santé génésique des adolescents.

Les progrès sur la réduction du taux de fécondité des adolescentes, comme les progrès sur la baisse générale de la fécondité en Indonésie, ont plafonné ces dernières décennies. Changer cet état de fait nécessitera une collaboration plus étroite entre les programmes et les organismes d’aide à la jeunesse qui jouent un rôle précieux en plaidant la cause du droit des adolescents à une vie sexuelle et à des moyens de contraception.

Mais aucune politique ne pourra donner de résultats probants sans une plus grande participation des hommes. Selon M. Nofrijal, le secrétaire principal du BKKBN, l’organisme veut mieux connaître "quels types de moyens de contraception sont nécessaires et préférés par la population, les hommes comme les femmes ".

Dans le passé, les politiques officielles ont amplifié le préjugé que les femmes sont seules responsables de la planification familiale. Même s’il y a un certain intérêt dans les méthodes de contraception masculine, un petit nombre de dirigeants communautaires conservateurs ont exprimé des réserves et de fausses informations se sont mises à circuler, faisant en sorte qu’elles ont été largement rejetées. Or, pour réduire la stigmatisation et partager équitablement la responsabilité, les hommes doivent participer davantage aux processus de planification familiale.

La planification familiale efficace est essentielle pour un avenir prometteur, stable, et prospère. L’Indonésie a fait de remarquables progrès vers le niveau de fécondité de remplacement. Mais pour atteindre ce but, tous les intervenants, les hommes mariés et célibataires, les femmes mariées et célibataires et les jeunes gens, doivent y participer.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier

© Project Syndicate 1995–2019
Jenna Dodson

Chercheuse associée de la faculté des sciences biologiques de l’Université de Gothenburg

Le développement économique par la planification familiale

Le 17 mai 2019 à15:01

Modifié le 17 mai 2019 à 15:08

GOTHENBURG – L’Indonésie, où vivent 264 millions d’habitants, est le quatrième pays le plus peuplé du monde et sa capitale, Jakarta, est la deuxième zone urbaine la plus peuplée sur la Terre. A des fins économiques et de santé sociale à long terme, ralentir la croissance démographique devrait être une priorité. Comme le président indonésien Joko Widodo (davantage connu sous le nom de Jokowi) le reconnaissait en 2016, "la planification familiale est la clé du succès des générations futures".

Et pas seulement en Indonésie. Une croissance démographique inférieure se traduit en général par un PIB par habitant supérieur, duquel découlent des revenus, une épargne et des investissements plus élevés. A l’inverse, une forte croissance démographique peut renforcer le cycle de pauvreté qui se transmet de génération en génération, les jeunes de familles nombreuses manquant souvent d’accès aux compétences, aux outils et aux débouchés dont ils ont besoin pour améliorer leur avenir.

En 1970, le Conseil indonésien de la population nationale et de la planification familiale (BKKBN) a été lancé pour s’attaquer au problème. Il avait deux objectifs précis: établir la "petite famille prospère" en tant que norme en Indonésie et réduire la fécondité par la promotion des moyens de contraception.

En premier lieu, les initiatives de planification familiale du BKKBN ont obtenu des résultats extraordinaires. Dès l’an 2000, après 30 années d’interventions ciblées, la fécondité totale avait baissé de 54%, de 5,6 naissances par femme à 2,6, faisant du programme de la planification familiale de l’Indonésie l’un des plus efficaces de l’histoire.

Mais le progrès s’est arrêté avant que l’Indonésie ait atteint l’objectif du niveau de fécondité de remplacement (2,1) que le pays s’était fixé pour la période 2010-2015. Selon les Nations unies, le taux global de fécondité de l’Indonésie en 2015 était de 2,45.

Le BKKBN veut atteindre ce taux de fécondité de remplacement d’ici 2025. Cet objectif est réalisable et permettrait à l’Indonésie d’atteindre sa seconde grande cible quantitative, la stabilisation de la croissance démographique d’ici 2050, dans les délais prévus. Mais ceci nécessite le recensement des principaux obstacles aux succès et l’élaboration de stratégies pour les faire tomber, en prenant pour guide les réussites passées.

Cet obstacle est créé par les autorités régionales, qui pour la plupart ne jugent pas prioritaire la planification familiale. Les initiatives de l’Etat central pour réduire le niveau de fécondité de remplacement auront peu de retombées sans l’engagement ferme des 511 régions autonomes de l’Indonésie.

Même si des initiatives sont déjà entamées pour faire prendre conscience de l’importance primordiale de mettre la planification familiale en tête de liste sur le programme des autorités infranationales, ce n’est que la première étape. Tous les paliers gouvernementaux doivent également collaborer plus efficacement avec les autorités des collectivités locales. En fait, les efforts généralisés d’information et la participation communautaire au niveau des villages étaient une raison majeure du succès des initiatives passées de planification familiale en Indonésie.

A son apogée, le programme indonésien de planification familiale en milieu rural comptait presque 40.000 travailleurs de terrain et plus de 100.000 bénévoles, desservant même les collectivités les plus reculées. Les effectifs ont visité les foyers pour discuter de méthodes de planification familiale, ont donné des conseils aux familles et les ont orientées vers les centres de santé communautaire.

Widodo a tenté de revitaliser cet effort de sensibilisation en investissant dans Kampung KB, un programme destiné à améliorer le bien-être et la qualité de vie des collectivités villageoises, à élargir l’accès aux contraceptifs à action prolongée, à assurer des services gratuits et à offrir des programmes d’éducation entre pairs. Dans le cadre de cette initiative, des stérilets, des préservatifs et des implants sont maintenant offerts à titre gratuit pour tous les couples qui en ont besoin.

Mais de telles initiatives se heurtent à nouveau à un autre obstacle majeur au progrès: la stigmatisation contre les femmes, particulièrement les femmes célibataires, qui recherchent des services de planification familiale. Les programmes antérieurs de planification familiale ont partiellement surmonté cet obstacle en se concentrant sur la compatibilité de leurs efforts aux normes culturelles, religieuses et sociales. En raison de cette vulnérabilité, les pouvoirs religieux ont reconnu le besoin d’améliorer la planification familiale; en fait, ils ont même abordé le sujet dans leurs prêches, diffusant des informations pertinentes aux membres de leur congrégation. De plus, les établissements scolaires ont intégré des thèmes liés à la population dans leur programme. Le slogan "Dua Anak Cukup" ("Deux enfants c’est assez") s’est ainsi répandu dans toute la société.

Il faudrait faire la même chose aujourd’hui. Les défenseurs de la planification familiale devraient adopter une démarche qui tient compte des sensibilités culturelles et religieuses afin de convaincre les dirigeants communautaires d’adhérer à la cause et, surtout, de venir en soutien aux méthodes de régulation des naissances suivies par des célibataires. Les services de santé, ainsi que les programmes communautaires et scolaires devraient diffuser des informations pertinentes et donner, en plus des conseils, des cours d’éducation sexuelle.

La conception d’une telle démarche exhaustive nécessitera, entre autres, un portrait précis des besoins et des perceptions du public. Le BKKBN a annoncé récemment que des études seront effectuées sur ce sujet et une autre question importante: la santé génésique des adolescents.

Les progrès sur la réduction du taux de fécondité des adolescentes, comme les progrès sur la baisse générale de la fécondité en Indonésie, ont plafonné ces dernières décennies. Changer cet état de fait nécessitera une collaboration plus étroite entre les programmes et les organismes d’aide à la jeunesse qui jouent un rôle précieux en plaidant la cause du droit des adolescents à une vie sexuelle et à des moyens de contraception.

Mais aucune politique ne pourra donner de résultats probants sans une plus grande participation des hommes. Selon M. Nofrijal, le secrétaire principal du BKKBN, l’organisme veut mieux connaître "quels types de moyens de contraception sont nécessaires et préférés par la population, les hommes comme les femmes ".

Dans le passé, les politiques officielles ont amplifié le préjugé que les femmes sont seules responsables de la planification familiale. Même s’il y a un certain intérêt dans les méthodes de contraception masculine, un petit nombre de dirigeants communautaires conservateurs ont exprimé des réserves et de fausses informations se sont mises à circuler, faisant en sorte qu’elles ont été largement rejetées. Or, pour réduire la stigmatisation et partager équitablement la responsabilité, les hommes doivent participer davantage aux processus de planification familiale.

La planification familiale efficace est essentielle pour un avenir prometteur, stable, et prospère. L’Indonésie a fait de remarquables progrès vers le niveau de fécondité de remplacement. Mais pour atteindre ce but, tous les intervenants, les hommes mariés et célibataires, les femmes mariées et célibataires et les jeunes gens, doivent y participer.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier

© Project Syndicate 1995–2019

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