John Andrews

Ancien rédacteur en chef et correspondant étranger pour The Economist

Le Golfe du déni plausible

Le Golfe du déni plausible

Le 25 juin 2019 à 15:33

Modifié le 25 juin 2019 à 16:36

Quel sera le prochain acte de guerre perpétré au Moyen-Orient? Le 12 mai dernier, quatre navires pétroliers situés dans le Golfe, deux saoudiens, l’autre émirati, et le dernier norvégien, étaient attaqués aux explosifs pendant qu’ils jetaient l’ancre près du détroit d’Ormuz. Le lendemain, dans le golfe d’Oman, tout juste au-delà du détroit, deux autres pétroliers (japonais et norvégien) étaient frappés par des mines. Le gouvernement américain désigne l’Iran comme le coupable évident, tandis que Téhéran se dit victime de ce que le président américain Donald Trump appellerait des "fake news".

MAZAN, FRANCE – Quel que soit le coupable, le risque d’escalade dangereuse est réel. Depuis que l’Iran a abattu un drone de surveillance américain, les récriminations mutuelles s’intensifient, et le risque de guerre ouverte augmente.

Le détroit d’Ormuz, point de passage entre le golfe persique/arabique (le choix même de l’adjectif est politiquement sensible) et le golfe d’Oman puis l’océan Indien, est un goulet d’étranglement large de 34 km, où transite un cinquième des acheminements de pétrole brut de la planète. Selon la logique économique, une fermeture, voire un simple rétrécissement du détroit engendrerait montée du prix du pétrole et récession mondiale. Selon la logique politique, une menace sur les approvisionnements les plus économiquement vitaux de la planète pourrait conduire à une intervention militaire de l’Amérique et d’autres puissances extérieures, qui ajouterait un conflit régional supplémentaire à ceux de Syrie, du Yémen et d’Afghanistan.

Rien de tout cela n’est inévitable. Même si deux actes de sabotage en l’espace d’un mois constituent certainement un casus belli, leurs auteurs n’ont pas été clairement identifiés. A ce jour, les Etats-Unis produisent une vidéo de mauvaise qualité en noire et blanc, ainsi que plusieurs photographies sur lesquelles l’équipage d’un navire de patrouille du Corps des gardiens de la Révolution islamique d’Iran retire d’un pétrolier japonais une mine-ventouse non explosée. Le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo affirme que la vidéo prouve la culpabilité de l’Iran. Téhéran répond s’être empressé d’éviter davantage de dégâts, et de secourir 44 marins innocents.

Il est peu probable que des preuves concluantes émergent. La France et le Royaume-Uni considèrent que les éléments de preuve incriminent l’Iran, mais les détracteurs de la politique étrangère américaine innocentent Téhéran. Parmi les sceptiques figurent le leader travailliste de l’opposition britannique Jeremy Corbyn, qui pourrait bientôt devenir Premier ministre du Royaume-Uni, et qui exige des "preuves crédibles" de la responsabilité iranienne. Corbyn a bien entendu tendance à défendre systématiquement les opposants de l’Amérique, qu’il s’agisse du président vénézuélien Nicolás Maduro ou du président russe Vladimir Poutine (Corbyn a par exemple dans un premier temps refusé de reconnaître l’implication de la Russie dans l’empoisonnement d’un ex-agent russe dans la ville anglaise de Salisbury en 2018). Le discours de Corbyn est par ailleurs généralement suivi par les responsables d’extrême gauche.

La crédibilité des preuves étant mise en doute, pourquoi ne pas se poser l’habituelle question judiciaire "cui bono", à qui profite le crime? L’Iran apparaît alors comme que le suspect évident. Son économie souffre de sanctions américaines sans cesse plus strictes, suite à la décision prise par Trump il y a un an consistant pour les Etats-Unis à sortir de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien, officiellement baptisé Plan d’action global commun (JCPOA). Ces sanctions ont réduit les exportations pétrolières iraniennes à un relatif goutte à goutte de seulement 400.000 barils par jour (bpd), contre 2,5 millions bpd au mois d’avril 2018. Pendant ce temps, les tentatives fournies par l’Union européenne pour offrir à l’Iran une échappatoire financière face aux sanctions se révèlent illusoires, compte tenu des menaces de sanctions américaines punitives contre les banques européennes.

Le 17 juin, l’Iran a manifesté son mécontentement face au manque de soutien européen, en menaçant de dépasser en l’espace de quelques jours le seuil fixé par le JCPOA pour l’enrichissement d’uranium. Cela signifierait la mort de l’accord, et accentuerait le risque de voir l’Iran œuvrer pour acquérir des armes nucléaires. Dans ce contexte, il ne serait pas surprenant que l’Iran, pour l’heure privé d’autres armes, décide de démontrer sa capacité à semer le chaos dans le Golfe.

Téhéran se défend néanmoins à travers ses arguments. L’administration Trump, aux côtés de l’Arabie saoudite, des EAU et d’Israël, craindrait l’influence régionale de la République islamique, et entendrait fomenter un changement de régime. Peut-être les Etats-Unis et leurs alliées auraient-ils ainsi fabriqué de toutes pièces un incident leur permettant de blâmer l’Iran, et d’entacher encore davantage sa réputation internationale. De plus, comme le fait valoir le régime iranien (avec le soutien des médias russes contrôlés par l’État), pourquoi attaquer un navire japonais alors même que le Premier ministre Shinzo Abe, pour la première visite d’un chef d’État japonais sur le sol iranien en 40 ans, rencontrait le dirigeant suprême Ali Khamenei pour semble-t-il lui transmettre un message de la part de Trump ?

Dans ce cas, et compte tenu de l’apparente promptitude de Trump de discuter avec le président iranien Hassan Rohani, peut-être le projecteur devrait-il être braqué sur Pompeo et le très belliciste conseiller de Trump à la sécurité nationale, John Bolton, qui en appelait fréquemment à un changement de régime en Iran avant de rejoindre l’administration américaine l’an dernier. Comme beaucoup à Washington, Bolton et Pompeo partagent le point de vue des gouvernements saoudien, émirati et israélien selon lequel l’Iran entendrait devenir la puissance dominante au Moyen-Orient, en tirant parti de son soutien au président Bachar Al-Assad, ainsi que de ses liens avec le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen. Trump semble du même avis, mais se montre beaucoup moins désireux de déployer des troupes américaines pour contrecarrer les ambitions de l’Iran, et encore moins de provoquer un changement de régime.

Il est donc rassurant de pouvoir entrevoir, d’autant plus après la décision du président Trump de ne pas riposter à la destruction du drone, que la crise actuelle ne débouchera pas sur un conflit plus dangereux. Comme observé pendant la guerre Iran-Irak des années 1980, l’Amérique dispose des moyens militaires lui permettant d’assurer un passage sûr dans le détroit d’Ormuz, sa Cinquième flotte étant basée au Bahreïn. La Qatar par ailleurs, dont les relations hostiles avec l’Arabie saoudite et les EAU semblent actuellement s’apaiser, accueille une importante base aérienne américaine. Tant que se poursuivent les exportations pétrolières et gazières, les ennemis de l’Iran n’ont aucun intérêt à alimenter une escalade des confrontations avec la ligne dure de Téhéran.    

Si l’Iran est bel et bien responsable des récentes attaques, alors le message est reçu. Le cap le plus judicieux consiste désormais pour tous les acteurs de la région à user d’un concept politique précieux, celui du "déni plausible", si cela peut permettre d’éviter une guerre.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019
John Andrews

Ancien rédacteur en chef et correspondant étranger pour The Economist

Le Golfe du déni plausible

Le 25 juin 2019 à16:30

Modifié le 25 juin 2019 à 16:36

Quel sera le prochain acte de guerre perpétré au Moyen-Orient? Le 12 mai dernier, quatre navires pétroliers situés dans le Golfe, deux saoudiens, l’autre émirati, et le dernier norvégien, étaient attaqués aux explosifs pendant qu’ils jetaient l’ancre près du détroit d’Ormuz. Le lendemain, dans le golfe d’Oman, tout juste au-delà du détroit, deux autres pétroliers (japonais et norvégien) étaient frappés par des mines. Le gouvernement américain désigne l’Iran comme le coupable évident, tandis que Téhéran se dit victime de ce que le président américain Donald Trump appellerait des "fake news".

MAZAN, FRANCE – Quel que soit le coupable, le risque d’escalade dangereuse est réel. Depuis que l’Iran a abattu un drone de surveillance américain, les récriminations mutuelles s’intensifient, et le risque de guerre ouverte augmente.

Le détroit d’Ormuz, point de passage entre le golfe persique/arabique (le choix même de l’adjectif est politiquement sensible) et le golfe d’Oman puis l’océan Indien, est un goulet d’étranglement large de 34 km, où transite un cinquième des acheminements de pétrole brut de la planète. Selon la logique économique, une fermeture, voire un simple rétrécissement du détroit engendrerait montée du prix du pétrole et récession mondiale. Selon la logique politique, une menace sur les approvisionnements les plus économiquement vitaux de la planète pourrait conduire à une intervention militaire de l’Amérique et d’autres puissances extérieures, qui ajouterait un conflit régional supplémentaire à ceux de Syrie, du Yémen et d’Afghanistan.

Rien de tout cela n’est inévitable. Même si deux actes de sabotage en l’espace d’un mois constituent certainement un casus belli, leurs auteurs n’ont pas été clairement identifiés. A ce jour, les Etats-Unis produisent une vidéo de mauvaise qualité en noire et blanc, ainsi que plusieurs photographies sur lesquelles l’équipage d’un navire de patrouille du Corps des gardiens de la Révolution islamique d’Iran retire d’un pétrolier japonais une mine-ventouse non explosée. Le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo affirme que la vidéo prouve la culpabilité de l’Iran. Téhéran répond s’être empressé d’éviter davantage de dégâts, et de secourir 44 marins innocents.

Il est peu probable que des preuves concluantes émergent. La France et le Royaume-Uni considèrent que les éléments de preuve incriminent l’Iran, mais les détracteurs de la politique étrangère américaine innocentent Téhéran. Parmi les sceptiques figurent le leader travailliste de l’opposition britannique Jeremy Corbyn, qui pourrait bientôt devenir Premier ministre du Royaume-Uni, et qui exige des "preuves crédibles" de la responsabilité iranienne. Corbyn a bien entendu tendance à défendre systématiquement les opposants de l’Amérique, qu’il s’agisse du président vénézuélien Nicolás Maduro ou du président russe Vladimir Poutine (Corbyn a par exemple dans un premier temps refusé de reconnaître l’implication de la Russie dans l’empoisonnement d’un ex-agent russe dans la ville anglaise de Salisbury en 2018). Le discours de Corbyn est par ailleurs généralement suivi par les responsables d’extrême gauche.

La crédibilité des preuves étant mise en doute, pourquoi ne pas se poser l’habituelle question judiciaire "cui bono", à qui profite le crime? L’Iran apparaît alors comme que le suspect évident. Son économie souffre de sanctions américaines sans cesse plus strictes, suite à la décision prise par Trump il y a un an consistant pour les Etats-Unis à sortir de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien, officiellement baptisé Plan d’action global commun (JCPOA). Ces sanctions ont réduit les exportations pétrolières iraniennes à un relatif goutte à goutte de seulement 400.000 barils par jour (bpd), contre 2,5 millions bpd au mois d’avril 2018. Pendant ce temps, les tentatives fournies par l’Union européenne pour offrir à l’Iran une échappatoire financière face aux sanctions se révèlent illusoires, compte tenu des menaces de sanctions américaines punitives contre les banques européennes.

Le 17 juin, l’Iran a manifesté son mécontentement face au manque de soutien européen, en menaçant de dépasser en l’espace de quelques jours le seuil fixé par le JCPOA pour l’enrichissement d’uranium. Cela signifierait la mort de l’accord, et accentuerait le risque de voir l’Iran œuvrer pour acquérir des armes nucléaires. Dans ce contexte, il ne serait pas surprenant que l’Iran, pour l’heure privé d’autres armes, décide de démontrer sa capacité à semer le chaos dans le Golfe.

Téhéran se défend néanmoins à travers ses arguments. L’administration Trump, aux côtés de l’Arabie saoudite, des EAU et d’Israël, craindrait l’influence régionale de la République islamique, et entendrait fomenter un changement de régime. Peut-être les Etats-Unis et leurs alliées auraient-ils ainsi fabriqué de toutes pièces un incident leur permettant de blâmer l’Iran, et d’entacher encore davantage sa réputation internationale. De plus, comme le fait valoir le régime iranien (avec le soutien des médias russes contrôlés par l’État), pourquoi attaquer un navire japonais alors même que le Premier ministre Shinzo Abe, pour la première visite d’un chef d’État japonais sur le sol iranien en 40 ans, rencontrait le dirigeant suprême Ali Khamenei pour semble-t-il lui transmettre un message de la part de Trump ?

Dans ce cas, et compte tenu de l’apparente promptitude de Trump de discuter avec le président iranien Hassan Rohani, peut-être le projecteur devrait-il être braqué sur Pompeo et le très belliciste conseiller de Trump à la sécurité nationale, John Bolton, qui en appelait fréquemment à un changement de régime en Iran avant de rejoindre l’administration américaine l’an dernier. Comme beaucoup à Washington, Bolton et Pompeo partagent le point de vue des gouvernements saoudien, émirati et israélien selon lequel l’Iran entendrait devenir la puissance dominante au Moyen-Orient, en tirant parti de son soutien au président Bachar Al-Assad, ainsi que de ses liens avec le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen. Trump semble du même avis, mais se montre beaucoup moins désireux de déployer des troupes américaines pour contrecarrer les ambitions de l’Iran, et encore moins de provoquer un changement de régime.

Il est donc rassurant de pouvoir entrevoir, d’autant plus après la décision du président Trump de ne pas riposter à la destruction du drone, que la crise actuelle ne débouchera pas sur un conflit plus dangereux. Comme observé pendant la guerre Iran-Irak des années 1980, l’Amérique dispose des moyens militaires lui permettant d’assurer un passage sûr dans le détroit d’Ormuz, sa Cinquième flotte étant basée au Bahreïn. La Qatar par ailleurs, dont les relations hostiles avec l’Arabie saoudite et les EAU semblent actuellement s’apaiser, accueille une importante base aérienne américaine. Tant que se poursuivent les exportations pétrolières et gazières, les ennemis de l’Iran n’ont aucun intérêt à alimenter une escalade des confrontations avec la ligne dure de Téhéran.    

Si l’Iran est bel et bien responsable des récentes attaques, alors le message est reçu. Le cap le plus judicieux consiste désormais pour tous les acteurs de la région à user d’un concept politique précieux, celui du "déni plausible", si cela peut permettre d’éviter une guerre.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019

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