Le grand retour des technocrates au gouvernement? Les réponses de B. Fassi Fihri

ENTRETIEN. Le président-fondateur d'Amadeus fait écho aux deux récents discours du Roi et prône la "réhabilitation de la technocratie" et un nouveau système de nominations pour la haute administration qui seraient désormais effectuées en conseil des ministres.

Le grand retour des technocrates au gouvernement? Les réponses de B. Fassi Fihri

Le 25 août 2019 à 08:35

Modifié le 26 août 2019 à 16:23

Dans le discours du Trône, le Roi Mohammed VI a appelé à la nomination de nouveaux responsables, selon le critère de la compétence. Le propos du Chef de l’Etat concerne le gouvernement, la haute administration ainsi que l’ensemble du secteur public, y compris les collectivités territoriales.

Il faut donc s’attendre, dès la rentrée, à des changements de responsables, qui sera probablement progressif. Cela étant dit, ces changements signifient-ils l’arrivée de technocrates aux postes clés ? Des technocrates apolitiques ou des technocrates qui seront cooptés dans des partis ? Ou les deux ? Personne ne détient la réponse à cette question.

Quelques jours après ce discours, le think tank Amadeus a publié un mémorandum contenant “100 propositions pour un modèle de développement national, durable, juste, inclusif et innovant“.

Le document accorde une place substantielle à la technocratie, défendant notamment l’idée d’un nouveau système pour les nominations au sein de l’administration.

Ce think Tank étant fondé et présidé par Brahim Fassi Fihri, cette prise de position est-elle anodine ? ou bien est-elle inspirée dans l’objectif de légitimer davantage ce qui se prépare ? Quels sont les arguments en faveur d’un changement d’une certaine ampleur au niveau de la haute administration publique ? Entretien.

Médias24: Peut-on parler de nouvelle élite ou de renouvellement des élites, après la discours du Roi ?

Brahim Fassi Fihri: Plutôt d’une nouvelle génération de responsables politiques, mais aussi de responsables de l’administration qu’elle soit centrale, territoriale ou locale.

 

-La recherche d’une nouvelle génération de responsables, y compris au gouvernement, signifie-t-elle que la politique partisane a échoué à promouvoir des responsables compétents ?

-Aujourd’hui, si nous sommes à la recherche d’une inflexion de notre modèle de développement, c’est parce qu’à un moment donné, il y a eu des dysfonctionnements et des insuffisances. Ce constat est bien entendu partagé par l’ensemble des observateurs, notamment en matière de ressources humaines.

Ces dysfonctionnements peuvent être, en partie, imputés à la classe politique et à certains partis politiques qui n’ont pas su insuffler un nouveau souffle, un nouveau regard et une nouvelle dynamique dans l’émergence de ressources humaines qualifiées et compétentes au sein de la haute administration. Il s’agit aussi d’un échec de l’administration elle-même.

Aujourd’hui, il devient nécessaire d’assurer les conditions d’une émergence continue d’un nouveau personnel politique et administratif, qualifié, compétent, patriote, intègre, pour accompagner la mise en œuvre de cette inflexion du modèle de développement.

-La question de fond, c’est donc le mode de sélection des responsables, par le passé et à l’avenir. Les modes de sélection du passé ont, selon ce constat, échoué.

-La question centrale aujourd’hui, c’est pourquoi dans les années 70 et 80, un Abdelaziz Meziane Belfqih, ingénieur diplômé d’une grande école française, avait fait le choix d’intégrer l’administration… Idem pour des profils tels que Chakib Benmoussa ou Abdelouafi Laftit, qui sont également diplômés de grandes écoles d’ingénieurs renommées et qui ont fait le choix d’intégrer l’administration.

Aujourd’hui, les diplômés des grandes écoles d’ingénieurs et de commerce étrangères et marocaines fuient littéralement le secteur public.

Pour eux, il est totalement hors de question d’imaginer une carrière dans le public. Comment ne pas y voir un signe de la paupérisation de l’administration qui n’est plus en capacité d’attirer les meilleurs et pas seulement pour des considérations financières ?

Les considérations financières jouent un rôle, mais il y a aussi l’environnement, l’émulation positive qui existait auparavant qui n’existe plus aujourd’hui, les perspectives de carrière, d’épanouissement professionnel…

Donc, déjà si les meilleurs fuient l’administration, ce n’est pas un signal positif.  

Ce n’est pas seulement financier, c’est d’abord l’environnement. L’administration est de moins en moins compétitive par rapport au privé, moins attractive pour les profils de haut niveau. Les gens sont prêts aux sacrifices s’ils ont la volonté de servir l’intérêt général, mais au-delà, il faut pouvoir leur fournir un environnement propice à leur épanouissement professionnel.

-Vous parlez de patriotisme et vous voulez en faire un critère de sélection. Comment mesurer le patriotisme d’un candidat ?

-C’est une notion qui reste difficile à mesurer. Il est dangereux d’utiliser ce terme comme référence absolue, il y a un risque de dérives. 

-Vous l’utilisez.

-Nul n’a le monopole du patriotisme. Il ne faut pas l’utiliser à tort et à travers, vous avez des courants populistes qui l’utilisent à mauvais escient.

La définition simple et première qui a été retenue dans ce mémorandum, c’est que le patriotisme consiste à servir avec intégrité, sincérité et responsabilité l’intérêt général et national et non pas un intérêt privé, un intérêt particulier, un intérêt étranger ou un intérêt qui représente un groupe de personnes. Je ne vois pas le patriotisme comme un critère de sélection exclusif, mais plutôt comme prérequis indispensable.

-Vous savez bien que les promotions et nominations fonctionnent beaucoup selon les cooptations, les réseaux, les renvois d’ascenseur, le clientélisme, l’opportunisme…

-Oui, tout à fait. C’est pour cela que notre définition du patriotisme est totalement contraire au népotisme politique, au clientélisme. La politique ne doit plus être considérée comme une profession mais elle doit être un engagement au service de la collectivité, du pays.

Cela étant dit, il ne s’agit pas d’un problème spécifiquement marocain. On rencontre cela dans de très nombreux pays, aussi développés soient-ils.

Aujourd’hui, le Maroc a besoin de mettre en place une circularité permanente des compétences au sein de l’administration et des institutions. Autrement dit d’assurer l’arrivée continue de "sang neuf" et de "compétences" pour reprendre les mots du Souverain, y compris venant du secteur privé.

-Dans le système actuel, la compétence seule suffit rarement à émerger. Il faut savoir entretenir des réseaux, en pénétrer d’autres, jouer des coudes… Mais cela ne signifie pas non plus que le système que vous préconisez sera meilleur. Pour le choix des responsables de la haute administration, vous allez contribuer à marginaliser encore plus la politique…

-Je comprends à l’avance ceux qui diront que faites-vous du militantisme, du parcours politique ou de l’ancienneté de telle ou telle personne… C’est totalement légitime !

Mais aujourd’hui, on ne peut plus se dire que tout va bien et se satisfaire de la situation actuelle. Il faut proposer des solutions concrètes et faire preuve de bon sens. Sa Majesté a appelé les forces vives de la nation à faire des propositions et à s’insérer dans cette dynamique de réflexion-introspection autour du modèle de développement. Il faut faire bouger les lignes, on ne peut pas rester dans le schéma actuel où vous avez une fracture de confiance entre les citoyens d’un côté, les partis politiques et de l’administration de l’autre.

On ne peut pas mettre en œuvre un modèle de développement rénové qui a vocation à être disruptif en ayant toujours cette fracture. Il faut dépasser cette problématique. Sinon, on risque de répéter les erreurs du passé. Il faut donc définitivement rompre avec l’immobilisme et forcer ceux qui sont réfractaires aux changements à faire preuve de courage politique. Les partis sont bien entendu en première ligne, puisque c’est d’abord à eux qu’il incombe de favoriser l’émergence de compétences et les profils porteurs d’expertise.

Enfin, s’agissant des nominations des responsables de la haute administration, le fait de penser que nos propositions marginalisent davantage la politique est une ineptie.

Nous avons en effet proposé la nomination des Secrétaires généraux et des directeurs centraux des départements ministériels en Conseil des ministres puisqu’ils sont les principaux dépositaires de la continuité de l’action de leur département dans la mise en œuvre des politiques publiques et dans la réalisation des stratégies sectorielles du modèle de développement renouvelé. L’objectif est d’éviter une rupture de cette continuité en cas de changement de ministre mais également de valoriser et de responsabiliser davantage ceux et celles qui seront nommés.

Pour rappel, la Constitution encadre le processus de nominations en Conseil des Ministres puisque celles-ci se font à l’initiative du ministre du département concerné et sur proposition du Chef de Gouvernement. La politique continuerait donc à jouer un rôle clé dans ces nominations.

-Donc, plusieurs centaines de personnes devront partir. Si l’on suit votre raisonnement, le changement sera d’une certaine ampleur…

- Il y a un changement de mentalité et de paradigme qui s’impose. Le but est de promouvoir les compétences, y compris les très nombreuses qui existent fort heureusement aujourd’hui au sein de l’administration, et d’éviter les dérives.

Ce que nous avons proposé dans notre mémorandum, c’est de mettre en place les conditions qui permettent à la fois un renouvellement pérenne de la classe politique et les nominations de responsables de l’administration compétents qui favoriseront la continuité dans la mise en œuvre des politiques publiques.

En posant des pares-feux pour valoriser justement la compétence, l’émancipation et l’épanouissement professionnel cela permettra de minimiser au maximum le clientélisme, le népotisme et les nominations de complaisance.

Limiter tous les mandats électifs à deux mandats maximums, qu’ils soient successifs ou pas, imposer aux partis une Charte de la compétence des élus en amont des élections législatives qui s’engageront, à travers elle, à proposer, quasi exclusivement, des candidats ayant un niveau requis de formation acceptable, ou encore mettre en place un dispositif permettant d’encadrer efficacement les processus de nominations au sein de la haute fonction publique sont des propositions simples et impactantes.

Elles permettent de responsabiliser l’ensemble des acteurs et d’instaurer une nouvelle dynamique positive.

-Vous faites de suggestions concernant la technocratie et vous évoquez les termes méritocratie et compétocratie…

 -Au cours des 10 dernières années, la technocratie est devenue un gros mot. Des courants populistes au sein de certains partis ont attaqué la technostructure et les technocrates, qui ont apporté beaucoup à ce pays, en les pointant du doigt, en les caricaturant et en les stigmatisant. Alors qu’en réalité, qui dit technocrate dit technicité et expertise.

"On a tellement tapé sur la technocratie qu'elle a fui l'administration et la politique"

-Vous avez fait vos propositions pour aller dans le courant. Vous vous êtes dit, de toutes façons, le changement va se faire… Est-ce que vous avez été briefé en ce sens ?

- Absolument pas ! Nous travaillons sur le modèle de développement depuis près d’un an. Nous avons organisé plusieurs table-rondes, plusieurs conférences. Nous avons auditionné plus de 80 personnalités, politiques, économiques ou de la société civile. Honnêtement, c’est ce qui ressort, quelle que soit la table ronde, quelle que soit la personnalité auditionnée dans l’écrasante majorité des cas, y compris les politiques.  

Je ne prends pas la défense de la technostructure. Je constate simplement qu’aujourd’hui, on a tellement tapé dans la technocratie, qu’elle a fui l’administration et la politique ; et aujourd’hui, nous avons plus que jamais besoin de compétences.

Technocratie ne veut pas forcément dire fracture avec le politique. Au Maroc, on a favorisé un certain temps l’émergence de ce qu’on appelait la technocratie partisane, à mon avis c’est un schéma intéressant, c’est un pont entre la technicité pure et le militantisme partisan.

Mais il ne s’agit pas seulement des partis, il s’agit aussi de l’administration, qui doit de nouveau redevenir une machine à produire des hauts commis de l’Etat compétents et intègres.

-On pourrait vous reprocher d’avoir vous-même profité de vos réseaux familiaux puis de venir nous parler de méritocratie.

-Ma façon de concevoir la méritocratie est claire : il faut que les meilleurs arrivent aux postes de décision et de responsabilité publique afin de répondre aux enjeux et aux défis posés par la refonte de notre modèle de développement.

Je ne parle pas de mon cas personnel. Je suis à la tête d’un think tank, que j’ai créé il y a près de 12 ans, qui est une initiative privée, une ONG qui a largement fait ses preuves. Je n’ai pas de statut public, je n’ai aucune responsabilité publique ou politique.

Pourquoi certains concentrent le débat sur la personne plutôt que sur les idées que son institution présente ?

Plus de 100 propositions pour la rénovation du modèle de développement ont été présentées dans notre mémorandum, qui est un document sérieux et crédible. Nous avons reçu des centaines de réactions positives de divers horizons à la suite de sa publication, y compris venant de responsables politiques étrangers, dont celles de deux Premiers ministres africains, d’un Secrétaire général de la Présidence d’un pays africain et d’une personnalité politique française de renom. 

 

-Avez-vous des liens avec un parti politique ?

-Non aucun.  

Nominations: le système des concours critiqué

-Le fonctionnement que vous préconisez pour sélectionner les compétences est lourd. Il peut être propice à une nouvelle bureaucratie, ça va ralentir les recrutements, les nominations…

-Vous parlez certainement de la commission indépendante en charge de la gestion des nominations aux postes de responsabilités que nous avons suggéré de créer.

Ce qui est nécessaire aujourd’hui, c’est de mettre en place des pares feux, pour éviter d’avoir dans l’administration, des gens qui appartiennent à un clan et à une sphère de relations proche d’un décideur politique, tout en favorisant la compétence et la circularité.

Nous pensons que le système de nomination à des postes de responsabilité via des concours n’a pas résolu la question de la méritocratie et qu’il a au contraire contribué à cloisonner davantage l’administration. Les concours ne réduisent pas la bureaucratie et le système reste en circuit-fermé.

Avec cette commission, nous proposons d’abord la création d’une institution qui aura vocation à étudier la pertinence du poste dans une logique d’optimisation et d’efficacité. Cette commission serait un levier d’ouverture, de contrôle, de suivi, et un moyen de permettre la reddition des comptes, pour s’assurer de l’arrivée des meilleurs. En fin de parcours, la commission devrait proposer dans un délai raisonnable au chef du département ministériel concerné par la nomination une short list de trois candidats présélectionnés. Je parle de la haute administration, il s’agit de 300 à 400 postes au total. Des institutions similaires existent dans plusieurs pays.

-Une dernière question : où va le Maroc ?

-D’abord, nous ne venons pas de nulle part.

Le Maroc aujourd’hui est un réel leader sur le continent. Il a atteint un degré de développement et une stabilité, beaucoup trop rares dans la région, qui font de lui un pays crédible et une voix attendue et entendue au sein de l’agora internationale.

Mais aujourd’hui et Sa Majesté le rappelle, il y a plusieurs handicaps ; les inégalités sociales et spatiales restent beaucoup trop nombreuses. L’inclusivité de la croissance, la justice sociale, la justice fiscale, la justice territoriale et l’investissement sur le capital humain doivent être les mots clés de la rénovation du modèle de développement que les mMarocains dans leur ensemble doivent pouvoir s’approprier.

Les maux sont connus, les problèmes sont identifiés. En appelant à une inflexion du modèle de développement dans un cadre participatif Sa Majesté a fait le pari de l’intelligence collective. C’est une démarche salutaire qui donnera inéluctablement ses fruits. Je suis très optimiste.

Le grand retour des technocrates au gouvernement? Les réponses de B. Fassi Fihri

Le 25 août 2019 à09:53

Modifié le 26 août 2019 à 16:23

ENTRETIEN. Le président-fondateur d'Amadeus fait écho aux deux récents discours du Roi et prône la "réhabilitation de la technocratie" et un nouveau système de nominations pour la haute administration qui seraient désormais effectuées en conseil des ministres.

Dans le discours du Trône, le Roi Mohammed VI a appelé à la nomination de nouveaux responsables, selon le critère de la compétence. Le propos du Chef de l’Etat concerne le gouvernement, la haute administration ainsi que l’ensemble du secteur public, y compris les collectivités territoriales.

Il faut donc s’attendre, dès la rentrée, à des changements de responsables, qui sera probablement progressif. Cela étant dit, ces changements signifient-ils l’arrivée de technocrates aux postes clés ? Des technocrates apolitiques ou des technocrates qui seront cooptés dans des partis ? Ou les deux ? Personne ne détient la réponse à cette question.

Quelques jours après ce discours, le think tank Amadeus a publié un mémorandum contenant “100 propositions pour un modèle de développement national, durable, juste, inclusif et innovant“.

Le document accorde une place substantielle à la technocratie, défendant notamment l’idée d’un nouveau système pour les nominations au sein de l’administration.

Ce think Tank étant fondé et présidé par Brahim Fassi Fihri, cette prise de position est-elle anodine ? ou bien est-elle inspirée dans l’objectif de légitimer davantage ce qui se prépare ? Quels sont les arguments en faveur d’un changement d’une certaine ampleur au niveau de la haute administration publique ? Entretien.

Médias24: Peut-on parler de nouvelle élite ou de renouvellement des élites, après la discours du Roi ?

Brahim Fassi Fihri: Plutôt d’une nouvelle génération de responsables politiques, mais aussi de responsables de l’administration qu’elle soit centrale, territoriale ou locale.

 

-La recherche d’une nouvelle génération de responsables, y compris au gouvernement, signifie-t-elle que la politique partisane a échoué à promouvoir des responsables compétents ?

-Aujourd’hui, si nous sommes à la recherche d’une inflexion de notre modèle de développement, c’est parce qu’à un moment donné, il y a eu des dysfonctionnements et des insuffisances. Ce constat est bien entendu partagé par l’ensemble des observateurs, notamment en matière de ressources humaines.

Ces dysfonctionnements peuvent être, en partie, imputés à la classe politique et à certains partis politiques qui n’ont pas su insuffler un nouveau souffle, un nouveau regard et une nouvelle dynamique dans l’émergence de ressources humaines qualifiées et compétentes au sein de la haute administration. Il s’agit aussi d’un échec de l’administration elle-même.

Aujourd’hui, il devient nécessaire d’assurer les conditions d’une émergence continue d’un nouveau personnel politique et administratif, qualifié, compétent, patriote, intègre, pour accompagner la mise en œuvre de cette inflexion du modèle de développement.

-La question de fond, c’est donc le mode de sélection des responsables, par le passé et à l’avenir. Les modes de sélection du passé ont, selon ce constat, échoué.

-La question centrale aujourd’hui, c’est pourquoi dans les années 70 et 80, un Abdelaziz Meziane Belfqih, ingénieur diplômé d’une grande école française, avait fait le choix d’intégrer l’administration… Idem pour des profils tels que Chakib Benmoussa ou Abdelouafi Laftit, qui sont également diplômés de grandes écoles d’ingénieurs renommées et qui ont fait le choix d’intégrer l’administration.

Aujourd’hui, les diplômés des grandes écoles d’ingénieurs et de commerce étrangères et marocaines fuient littéralement le secteur public.

Pour eux, il est totalement hors de question d’imaginer une carrière dans le public. Comment ne pas y voir un signe de la paupérisation de l’administration qui n’est plus en capacité d’attirer les meilleurs et pas seulement pour des considérations financières ?

Les considérations financières jouent un rôle, mais il y a aussi l’environnement, l’émulation positive qui existait auparavant qui n’existe plus aujourd’hui, les perspectives de carrière, d’épanouissement professionnel…

Donc, déjà si les meilleurs fuient l’administration, ce n’est pas un signal positif.  

Ce n’est pas seulement financier, c’est d’abord l’environnement. L’administration est de moins en moins compétitive par rapport au privé, moins attractive pour les profils de haut niveau. Les gens sont prêts aux sacrifices s’ils ont la volonté de servir l’intérêt général, mais au-delà, il faut pouvoir leur fournir un environnement propice à leur épanouissement professionnel.

-Vous parlez de patriotisme et vous voulez en faire un critère de sélection. Comment mesurer le patriotisme d’un candidat ?

-C’est une notion qui reste difficile à mesurer. Il est dangereux d’utiliser ce terme comme référence absolue, il y a un risque de dérives. 

-Vous l’utilisez.

-Nul n’a le monopole du patriotisme. Il ne faut pas l’utiliser à tort et à travers, vous avez des courants populistes qui l’utilisent à mauvais escient.

La définition simple et première qui a été retenue dans ce mémorandum, c’est que le patriotisme consiste à servir avec intégrité, sincérité et responsabilité l’intérêt général et national et non pas un intérêt privé, un intérêt particulier, un intérêt étranger ou un intérêt qui représente un groupe de personnes. Je ne vois pas le patriotisme comme un critère de sélection exclusif, mais plutôt comme prérequis indispensable.

-Vous savez bien que les promotions et nominations fonctionnent beaucoup selon les cooptations, les réseaux, les renvois d’ascenseur, le clientélisme, l’opportunisme…

-Oui, tout à fait. C’est pour cela que notre définition du patriotisme est totalement contraire au népotisme politique, au clientélisme. La politique ne doit plus être considérée comme une profession mais elle doit être un engagement au service de la collectivité, du pays.

Cela étant dit, il ne s’agit pas d’un problème spécifiquement marocain. On rencontre cela dans de très nombreux pays, aussi développés soient-ils.

Aujourd’hui, le Maroc a besoin de mettre en place une circularité permanente des compétences au sein de l’administration et des institutions. Autrement dit d’assurer l’arrivée continue de "sang neuf" et de "compétences" pour reprendre les mots du Souverain, y compris venant du secteur privé.

-Dans le système actuel, la compétence seule suffit rarement à émerger. Il faut savoir entretenir des réseaux, en pénétrer d’autres, jouer des coudes… Mais cela ne signifie pas non plus que le système que vous préconisez sera meilleur. Pour le choix des responsables de la haute administration, vous allez contribuer à marginaliser encore plus la politique…

-Je comprends à l’avance ceux qui diront que faites-vous du militantisme, du parcours politique ou de l’ancienneté de telle ou telle personne… C’est totalement légitime !

Mais aujourd’hui, on ne peut plus se dire que tout va bien et se satisfaire de la situation actuelle. Il faut proposer des solutions concrètes et faire preuve de bon sens. Sa Majesté a appelé les forces vives de la nation à faire des propositions et à s’insérer dans cette dynamique de réflexion-introspection autour du modèle de développement. Il faut faire bouger les lignes, on ne peut pas rester dans le schéma actuel où vous avez une fracture de confiance entre les citoyens d’un côté, les partis politiques et de l’administration de l’autre.

On ne peut pas mettre en œuvre un modèle de développement rénové qui a vocation à être disruptif en ayant toujours cette fracture. Il faut dépasser cette problématique. Sinon, on risque de répéter les erreurs du passé. Il faut donc définitivement rompre avec l’immobilisme et forcer ceux qui sont réfractaires aux changements à faire preuve de courage politique. Les partis sont bien entendu en première ligne, puisque c’est d’abord à eux qu’il incombe de favoriser l’émergence de compétences et les profils porteurs d’expertise.

Enfin, s’agissant des nominations des responsables de la haute administration, le fait de penser que nos propositions marginalisent davantage la politique est une ineptie.

Nous avons en effet proposé la nomination des Secrétaires généraux et des directeurs centraux des départements ministériels en Conseil des ministres puisqu’ils sont les principaux dépositaires de la continuité de l’action de leur département dans la mise en œuvre des politiques publiques et dans la réalisation des stratégies sectorielles du modèle de développement renouvelé. L’objectif est d’éviter une rupture de cette continuité en cas de changement de ministre mais également de valoriser et de responsabiliser davantage ceux et celles qui seront nommés.

Pour rappel, la Constitution encadre le processus de nominations en Conseil des Ministres puisque celles-ci se font à l’initiative du ministre du département concerné et sur proposition du Chef de Gouvernement. La politique continuerait donc à jouer un rôle clé dans ces nominations.

-Donc, plusieurs centaines de personnes devront partir. Si l’on suit votre raisonnement, le changement sera d’une certaine ampleur…

- Il y a un changement de mentalité et de paradigme qui s’impose. Le but est de promouvoir les compétences, y compris les très nombreuses qui existent fort heureusement aujourd’hui au sein de l’administration, et d’éviter les dérives.

Ce que nous avons proposé dans notre mémorandum, c’est de mettre en place les conditions qui permettent à la fois un renouvellement pérenne de la classe politique et les nominations de responsables de l’administration compétents qui favoriseront la continuité dans la mise en œuvre des politiques publiques.

En posant des pares-feux pour valoriser justement la compétence, l’émancipation et l’épanouissement professionnel cela permettra de minimiser au maximum le clientélisme, le népotisme et les nominations de complaisance.

Limiter tous les mandats électifs à deux mandats maximums, qu’ils soient successifs ou pas, imposer aux partis une Charte de la compétence des élus en amont des élections législatives qui s’engageront, à travers elle, à proposer, quasi exclusivement, des candidats ayant un niveau requis de formation acceptable, ou encore mettre en place un dispositif permettant d’encadrer efficacement les processus de nominations au sein de la haute fonction publique sont des propositions simples et impactantes.

Elles permettent de responsabiliser l’ensemble des acteurs et d’instaurer une nouvelle dynamique positive.

-Vous faites de suggestions concernant la technocratie et vous évoquez les termes méritocratie et compétocratie…

 -Au cours des 10 dernières années, la technocratie est devenue un gros mot. Des courants populistes au sein de certains partis ont attaqué la technostructure et les technocrates, qui ont apporté beaucoup à ce pays, en les pointant du doigt, en les caricaturant et en les stigmatisant. Alors qu’en réalité, qui dit technocrate dit technicité et expertise.

"On a tellement tapé sur la technocratie qu'elle a fui l'administration et la politique"

-Vous avez fait vos propositions pour aller dans le courant. Vous vous êtes dit, de toutes façons, le changement va se faire… Est-ce que vous avez été briefé en ce sens ?

- Absolument pas ! Nous travaillons sur le modèle de développement depuis près d’un an. Nous avons organisé plusieurs table-rondes, plusieurs conférences. Nous avons auditionné plus de 80 personnalités, politiques, économiques ou de la société civile. Honnêtement, c’est ce qui ressort, quelle que soit la table ronde, quelle que soit la personnalité auditionnée dans l’écrasante majorité des cas, y compris les politiques.  

Je ne prends pas la défense de la technostructure. Je constate simplement qu’aujourd’hui, on a tellement tapé dans la technocratie, qu’elle a fui l’administration et la politique ; et aujourd’hui, nous avons plus que jamais besoin de compétences.

Technocratie ne veut pas forcément dire fracture avec le politique. Au Maroc, on a favorisé un certain temps l’émergence de ce qu’on appelait la technocratie partisane, à mon avis c’est un schéma intéressant, c’est un pont entre la technicité pure et le militantisme partisan.

Mais il ne s’agit pas seulement des partis, il s’agit aussi de l’administration, qui doit de nouveau redevenir une machine à produire des hauts commis de l’Etat compétents et intègres.

-On pourrait vous reprocher d’avoir vous-même profité de vos réseaux familiaux puis de venir nous parler de méritocratie.

-Ma façon de concevoir la méritocratie est claire : il faut que les meilleurs arrivent aux postes de décision et de responsabilité publique afin de répondre aux enjeux et aux défis posés par la refonte de notre modèle de développement.

Je ne parle pas de mon cas personnel. Je suis à la tête d’un think tank, que j’ai créé il y a près de 12 ans, qui est une initiative privée, une ONG qui a largement fait ses preuves. Je n’ai pas de statut public, je n’ai aucune responsabilité publique ou politique.

Pourquoi certains concentrent le débat sur la personne plutôt que sur les idées que son institution présente ?

Plus de 100 propositions pour la rénovation du modèle de développement ont été présentées dans notre mémorandum, qui est un document sérieux et crédible. Nous avons reçu des centaines de réactions positives de divers horizons à la suite de sa publication, y compris venant de responsables politiques étrangers, dont celles de deux Premiers ministres africains, d’un Secrétaire général de la Présidence d’un pays africain et d’une personnalité politique française de renom. 

 

-Avez-vous des liens avec un parti politique ?

-Non aucun.  

Nominations: le système des concours critiqué

-Le fonctionnement que vous préconisez pour sélectionner les compétences est lourd. Il peut être propice à une nouvelle bureaucratie, ça va ralentir les recrutements, les nominations…

-Vous parlez certainement de la commission indépendante en charge de la gestion des nominations aux postes de responsabilités que nous avons suggéré de créer.

Ce qui est nécessaire aujourd’hui, c’est de mettre en place des pares feux, pour éviter d’avoir dans l’administration, des gens qui appartiennent à un clan et à une sphère de relations proche d’un décideur politique, tout en favorisant la compétence et la circularité.

Nous pensons que le système de nomination à des postes de responsabilité via des concours n’a pas résolu la question de la méritocratie et qu’il a au contraire contribué à cloisonner davantage l’administration. Les concours ne réduisent pas la bureaucratie et le système reste en circuit-fermé.

Avec cette commission, nous proposons d’abord la création d’une institution qui aura vocation à étudier la pertinence du poste dans une logique d’optimisation et d’efficacité. Cette commission serait un levier d’ouverture, de contrôle, de suivi, et un moyen de permettre la reddition des comptes, pour s’assurer de l’arrivée des meilleurs. En fin de parcours, la commission devrait proposer dans un délai raisonnable au chef du département ministériel concerné par la nomination une short list de trois candidats présélectionnés. Je parle de la haute administration, il s’agit de 300 à 400 postes au total. Des institutions similaires existent dans plusieurs pays.

-Une dernière question : où va le Maroc ?

-D’abord, nous ne venons pas de nulle part.

Le Maroc aujourd’hui est un réel leader sur le continent. Il a atteint un degré de développement et une stabilité, beaucoup trop rares dans la région, qui font de lui un pays crédible et une voix attendue et entendue au sein de l’agora internationale.

Mais aujourd’hui et Sa Majesté le rappelle, il y a plusieurs handicaps ; les inégalités sociales et spatiales restent beaucoup trop nombreuses. L’inclusivité de la croissance, la justice sociale, la justice fiscale, la justice territoriale et l’investissement sur le capital humain doivent être les mots clés de la rénovation du modèle de développement que les mMarocains dans leur ensemble doivent pouvoir s’approprier.

Les maux sont connus, les problèmes sont identifiés. En appelant à une inflexion du modèle de développement dans un cadre participatif Sa Majesté a fait le pari de l’intelligence collective. C’est une démarche salutaire qui donnera inéluctablement ses fruits. Je suis très optimiste.

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