Samir Bennis

Conseiller politique à Washington D.C., rédacteur en chef de Morocco World News.

Le Maroc devrait agir pour retrouver son rôle de premier plan en Libye

Le Maroc devrait agir pour retrouver son rôle de premier plan en Libye

Le 22 janvier 2020 à 15:13

Modifié le 22 janvier 2020 à 20:02

Le Maroc a exprimé son étonnement d’être exclu de la Conférence de Berlin sur la Libye, organisée par le gouvernement allemand, dimanche 19 janvier. Le gouvernement marocain a souligné qu'il était à l'avant-garde des efforts internationaux visant à mettre fin au conflit libyen, lesquels ont abouti à l'accord de Skhirat de 2015, qui jouit du soutien du Conseil de sécurité des Nations unies.

La réponse du Maroc à son exclusion de la conférence de Berlin était à prévoir, en raison de sa proximité avec la Libye et de son rôle de premier plan dans la conclusion de l'accord de Skhirat. A ce jour, l'accord reste le seul cadre politique susceptible d’aider les différentes factions libyennes à parvenir à un règlement du conflit en Libye.

Pourtant, la réponse marocaine soulève de nombreuses questions : pourquoi le Maroc est-il resté silencieux face aux activités diplomatiques de la Turquie depuis novembre 2019 ? Ce qui a conduit à la signature de deux accords entre Ankara et le gouvernement d’entente nationale (GEN). Le premier accord porte sur les frontières maritimes entre la Libye et la Turquie en Méditerranée orientale, le second est un accord de coopération militaire en vertu duquel Ankara s’est engagée à apporter un soutien militaire au gouvernement de Tripoli pour contrer les forces du général rebelle Khalifa Haftar.

Depuis l'annonce des deux accords, Ankara est devenue un acteur majeur du conflit libyen. Les diplomates turcs ont travaillé sans relâche pour atteindre cet objectif. La Turquie a également multiplié ses sorties médiatiques. Elle a, ainsi, montré sa détermination à ne pas laisser les partisans de Haftar (les Emirats arabes unis, l'Egypte, l'Arabie saoudite, la Jordanie et la France) imposer leur agenda politique en Libye.

Conséquence directe de la campagne diplomatique turque, lors de la réunion du 8 janvier entre les présidents Poutine et Erdogan s'entament les négociations d'un cessez-le-feu effectif, à compter du 12 janvier.

Le 13 janvier, Moscou a accueilli des pourparlers entre le GEN et le général Haftar sous les auspices de la Russie et de la Turquie. Malgré leur incapacité à faire signer un cessez-le-feu par les belligérants, Moscou et Ankara ont réussi à devenir des acteurs incontournables du processus politique libyen.

L'Europe et les Etats-Unis hors-jeu

Les deux pays ont profité de l’incapacité du gouvernement américain à se prononcer clairement sur la Libye. Alors que le président Donald Trump a implicitement soutenu Haftar après l’appel téléphonique qu’il a eu avec lui en avril 2019, la position américaine reste ambiguë, dans la mesure où l'administration Trump continue de tenir des réunions avec le GEN, comme ce fut le cas lors du dialogue commercial américano-libyen, tenu à Tunis en décembre 2019.

L'Union européenne, autre grande partie concernée par la crise libyenne, en raison de sa proximité géographique et des intérêts d’ordre sécuritaire et économique, n'a pourtant plus de rôle significatif dans ce conflit.

L'UE a perdu son importance en Libye parce que l'Italie et la France soutiennent des parties opposées. L'Italie soutient le GEN, alors que la France soutient le général Haftar. Les efforts déployés par l'Allemagne pour convoquer la conférence de Berlin, après qu'elle a été reportée à plusieurs reprises, sont une vaine tentative de la part de l'UE de rester un acteur majeur de la crise libyenne.

L’attentisme du Maroc

Pendant ce temps, le Maroc n'a pris aucune mesure, régionale ou multilatérale au sein de l'Onu, pour maintenir son rôle dans la crise libyenne.

Le Maroc ne s’est pas prononcé sur les pourparlers de Moscou, tandis que la France, l'Italie, le Royaume-Uni, l'Allemagne, les Etats-Unis et l'UE ont publié une déclaration conjointe dans laquelle ils ont affirmé leur soutien aux pourparlers. Ils ont également appelé les factions libyennes à aborder les problèmes, politiques, économiques et sécuritaires sous-jacents à la guerre civile en Libye.

Le Maroc s’est contenté de faire des déclarations sporadiques où il a condamné l'ingérence étrangère en Libye et a affirmé qu'une solution politique est le seul moyen de sortir le pays de son chaos actuel.

La dernière en date a été faite par le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita, le 7 janvier. Bourita a déclaré que toute solution devrait jouir de l'accord de toutes les forces politiques libyennes et devrait chercher à préserver les intérêts suprêmes du peuple libyen.

Le silence du Maroc à l’égard des derniers développements en Libye n’était pas surprenant seulement en raison de ses intérêts stratégiques, mais aussi pour le rôle central qu'il a joué dans l’Accord de Skhirat.

Cet accord est la base juridique utilisée par la Turquie pour justifier son intention de fournir un soutien militaire à la Libye. Et ce, en contradiction avec les résolutions du Conseil de sécurité, notamment les résolutions 1970 (2011) et 2473 (2019), qui imposent un embargo sur la vente ou le transfert d’armes à Libye.

La diplomatie marocaine confrontée à un choix difficile

Le Maroc aurait gardé profil bas ces derniers mois car sa position officielle en Libye est en conflit avec celle des pays soutenant le général Haftar tout en ayant des relations privilégies avec le Maroc: les Emirats arabes unis, l'Arabie saoudite et la France.

Les Emirats arabes unis sont le principal fournisseur d'armes au général Haftar. En effet, Abu Dhabi est le principal facteur qui a aidé Haftar à infliger d’importants revers militaires au GEN, en particulier depuis avril 2019.

La France, principal partenaire stratégique du Maroc et son principal soutien au Conseil de sécurité en ce qui concerne la question du Sahara, est également l'un des principaux partisans du général Haftar.

Par conséquent, la seule explication au silence du Maroc ces derniers mois est qu’il a été confronté au choix difficile de rester fidèle à sa position de principe de soutenir le GEN et l'Accord de Skhirat, tout en s'opposant à des partenaires stratégiques qui cherchent à imposer leur agenda dans la région.

Or, compte tenu de la situation sur le terrain, des positions inflexibles des parties belligérantes et de leurs partisans, ainsi que de l'absence d'une position européenne et américaine unie, il y a peu d'espoir que la Conférence de Berlin aboutisse à un progrès substantiel qui pourrait ouvrir la voie à un cessez-le-feu et des négociations susceptibles d’aboutir à une solution politique.

Les pourparlers de Moscou ont montré que le général Haftar et ses partisans sont déterminés à conserver les acquis obtenus sur le terrain depuis avril 2019.

S'il n'y a pas d'engagement direct des Etats-Unis, sous forme de menaces de sanctions contre toute partie qui refuse de s'engager pleinement dans le processus politique, ou si le Conseil de sécurité n'impose pas de zone d'exclusion aérienne en Libye pour préparer le processus politique, il n’y aura aucun espoir de mettre un terme à la guerre civile en Libye. La conférence de Berlin fera simplement partie de la longue liste des conférences qui n'ont produit aucun résultat tangible.

Dans ces circonstances, le Maroc a peut-être perdu l'occasion de conserver son rôle proéminent en Libye en tant que médiateur influent et jouissant de la confiance de toutes les parties prenantes. Cependant, en raison de la complexité du conflit libyen, Rabat pourrait toujours récupérer son rôle après la conférence de Berlin à condition que la diplomatie marocaine rompe avec son attentisme et qu’elle se montre déterminée à avoir droit au chapitre dans toute tentative visant à ramener la paix en Libye. A la différence de beaucoup d’autres pays impliqués dans le conflit libyen, le Maroc pourrait se prévaloir de sa crédibilité et de ses bonnes relations avec toutes les parties prenantes afin de parvenir à une solution politique.

La Turquie n’est pas un médiateur fiable

L'UE ne fait pas confiance à la Turquie, qui s'est unilatéralement imposée comme un acteur majeur en Libye, notamment à la suite de l'accord maritime qu'elle a signé avec le GEN. Celui-ci n'a pas pris en compte les intérêts de Chypre, de l'Egypte et de la Grèce. L'UE a rejeté et condamné cet accord et l’a qualifié de "contraire au droit international".

En outre, il existe une hostilité vicieuse entre la Turquie et l'Etat des Emirats arabes unis qui considère Ankara comme le principal sponsor de l'islam politique dans la région arabe et le principal obstacle à la mise en œuvre de son agenda en Libye. Les Etats-Unis ont également exprimé leur inquiétude au sujet des accords d'Ankara-Tripoli et du déploiement de forces militaires turques en Libye.

Bien que la Turquie affirme que la légitimité internationale du GEN découlant de l'accord de Skhirat, est le principal motif de son soutien à ce dernier, c’est un secret de polichinelle que les Turcs ont un agenda idéologique et des visées économiques en Libye. Par conséquent, aucune des parties prenantes ne semble prête à faire confiance au rôle de médiation que la Turquie prétend jouer.

A l'inverse, le Maroc entretient des relations stratégiques avec l'UE basées sur le respect mutuel et la coordination. Il entretient également des relations étroites avec les Etats-Unis et la Russie, ainsi qu'avec les Emirats arabes unis et l'Arabie saoudite. Quoique ses relations avec Abu Dhabi et Riyad aient traversé une période de turbulence depuis la crise du Golfe en 2017.

Le Maroc pourrait s'appuyer sur ces liens solides pour regagner son rôle et la confiance de toutes les parties et se positionner, ainsi, comme médiateur à même d’aider les Nations unies à trouver une solution politique.

Cependant, le Maroc ne retrouvera pas son rôle proéminent dans le conflit libyen en se contentant de faire des déclarations sporadiques qui n'auront d'impact sur aucune des parties prenantes.

Les diplomates marocains devraient intensifier leurs contacts avec tous les acteurs majeurs, que ce soit l'UE et les Etats-Unis, les Emirats arabes unis, l'Arabie saoudite et l'Egypte, ou encore l'envoyé spécial de l'ONU en Libye, Ghassan Salame, pour les convaincre que le Maroc est le seul pays capable de jouer le rôle de médiateur dans la crise libyenne et de persuader toutes les factions concernées de s'asseoir à la table des négociations.

Un test décisif pour le Maroc

Le Maroc devrait reprendre l'initiative et travailler de concert avec les Nations unies pour appeler à une conférence internationale sur la Libye afin d’améliorer l'accord de Skhirat. Si le Maroc a réussi à faire de la conférence de Skhirat un succès, il a alors la crédibilité et la capacité d'assurer le succès de toute initiative sérieuse visant à parvenir à une solution politique qui réponde aux préoccupations et aux intérêts de toutes les parties prenantes.

A la lumière de la période de froid qu’ont traversé les relations entre Rabat et Abu Dhabi depuis juin 2017, en raison de sa neutralité dans la crise du Golfe, personne ne peut anticiper dans quelle mesure le Maroc peut convaincre Abu Dhabi de pencher vers une solution politique, ni même si Abu Dhabi lui consentira un rôle en Libye. Cependant, l'implication militaire de la Turquie pourrait changer le rapport de force sur le terrain, obligeant les partisans de Haftar à repenser leurs positions.

La rencontre qui a eu lieu entre le roi Mohammed VI et le prince héritier des Emirats arabes unis Mohammed Bin Zayed, le 21 janvier, à Rabat, débouchera probablement sur un dégel de leurs relations et pourrait signaler la disposition des deux pays à travailler de concert pour parvenir à une solution politique à la crise libyenne.

Les récents développements en Libye devraient amener Rabat à rompre son silence, à énoncer clairement sa position et à affirmer qu'aucune solution ne pourrait être trouvée sans la pleine implication des pays voisins. De plus, ces développements sont un test de la résilience de la diplomatie marocaine et de sa capacité à préserver les intérêts stratégiques du pays en jouant un rôle de premier plan dans les questions régionales.

Tags : libye
Samir Bennis

Conseiller politique à Washington D.C., rédacteur en chef de Morocco World News.

Le Maroc devrait agir pour retrouver son rôle de premier plan en Libye

Le 22 janvier 2020 à15:13

Modifié le 22 janvier 2020 à 20:02

Le Maroc a exprimé son étonnement d’être exclu de la Conférence de Berlin sur la Libye, organisée par le gouvernement allemand, dimanche 19 janvier. Le gouvernement marocain a souligné qu'il était à l'avant-garde des efforts internationaux visant à mettre fin au conflit libyen, lesquels ont abouti à l'accord de Skhirat de 2015, qui jouit du soutien du Conseil de sécurité des Nations unies.

La réponse du Maroc à son exclusion de la conférence de Berlin était à prévoir, en raison de sa proximité avec la Libye et de son rôle de premier plan dans la conclusion de l'accord de Skhirat. A ce jour, l'accord reste le seul cadre politique susceptible d’aider les différentes factions libyennes à parvenir à un règlement du conflit en Libye.

Pourtant, la réponse marocaine soulève de nombreuses questions : pourquoi le Maroc est-il resté silencieux face aux activités diplomatiques de la Turquie depuis novembre 2019 ? Ce qui a conduit à la signature de deux accords entre Ankara et le gouvernement d’entente nationale (GEN). Le premier accord porte sur les frontières maritimes entre la Libye et la Turquie en Méditerranée orientale, le second est un accord de coopération militaire en vertu duquel Ankara s’est engagée à apporter un soutien militaire au gouvernement de Tripoli pour contrer les forces du général rebelle Khalifa Haftar.

Depuis l'annonce des deux accords, Ankara est devenue un acteur majeur du conflit libyen. Les diplomates turcs ont travaillé sans relâche pour atteindre cet objectif. La Turquie a également multiplié ses sorties médiatiques. Elle a, ainsi, montré sa détermination à ne pas laisser les partisans de Haftar (les Emirats arabes unis, l'Egypte, l'Arabie saoudite, la Jordanie et la France) imposer leur agenda politique en Libye.

Conséquence directe de la campagne diplomatique turque, lors de la réunion du 8 janvier entre les présidents Poutine et Erdogan s'entament les négociations d'un cessez-le-feu effectif, à compter du 12 janvier.

Le 13 janvier, Moscou a accueilli des pourparlers entre le GEN et le général Haftar sous les auspices de la Russie et de la Turquie. Malgré leur incapacité à faire signer un cessez-le-feu par les belligérants, Moscou et Ankara ont réussi à devenir des acteurs incontournables du processus politique libyen.

L'Europe et les Etats-Unis hors-jeu

Les deux pays ont profité de l’incapacité du gouvernement américain à se prononcer clairement sur la Libye. Alors que le président Donald Trump a implicitement soutenu Haftar après l’appel téléphonique qu’il a eu avec lui en avril 2019, la position américaine reste ambiguë, dans la mesure où l'administration Trump continue de tenir des réunions avec le GEN, comme ce fut le cas lors du dialogue commercial américano-libyen, tenu à Tunis en décembre 2019.

L'Union européenne, autre grande partie concernée par la crise libyenne, en raison de sa proximité géographique et des intérêts d’ordre sécuritaire et économique, n'a pourtant plus de rôle significatif dans ce conflit.

L'UE a perdu son importance en Libye parce que l'Italie et la France soutiennent des parties opposées. L'Italie soutient le GEN, alors que la France soutient le général Haftar. Les efforts déployés par l'Allemagne pour convoquer la conférence de Berlin, après qu'elle a été reportée à plusieurs reprises, sont une vaine tentative de la part de l'UE de rester un acteur majeur de la crise libyenne.

L’attentisme du Maroc

Pendant ce temps, le Maroc n'a pris aucune mesure, régionale ou multilatérale au sein de l'Onu, pour maintenir son rôle dans la crise libyenne.

Le Maroc ne s’est pas prononcé sur les pourparlers de Moscou, tandis que la France, l'Italie, le Royaume-Uni, l'Allemagne, les Etats-Unis et l'UE ont publié une déclaration conjointe dans laquelle ils ont affirmé leur soutien aux pourparlers. Ils ont également appelé les factions libyennes à aborder les problèmes, politiques, économiques et sécuritaires sous-jacents à la guerre civile en Libye.

Le Maroc s’est contenté de faire des déclarations sporadiques où il a condamné l'ingérence étrangère en Libye et a affirmé qu'une solution politique est le seul moyen de sortir le pays de son chaos actuel.

La dernière en date a été faite par le ministre des Affaires étrangères Nasser Bourita, le 7 janvier. Bourita a déclaré que toute solution devrait jouir de l'accord de toutes les forces politiques libyennes et devrait chercher à préserver les intérêts suprêmes du peuple libyen.

Le silence du Maroc à l’égard des derniers développements en Libye n’était pas surprenant seulement en raison de ses intérêts stratégiques, mais aussi pour le rôle central qu'il a joué dans l’Accord de Skhirat.

Cet accord est la base juridique utilisée par la Turquie pour justifier son intention de fournir un soutien militaire à la Libye. Et ce, en contradiction avec les résolutions du Conseil de sécurité, notamment les résolutions 1970 (2011) et 2473 (2019), qui imposent un embargo sur la vente ou le transfert d’armes à Libye.

La diplomatie marocaine confrontée à un choix difficile

Le Maroc aurait gardé profil bas ces derniers mois car sa position officielle en Libye est en conflit avec celle des pays soutenant le général Haftar tout en ayant des relations privilégies avec le Maroc: les Emirats arabes unis, l'Arabie saoudite et la France.

Les Emirats arabes unis sont le principal fournisseur d'armes au général Haftar. En effet, Abu Dhabi est le principal facteur qui a aidé Haftar à infliger d’importants revers militaires au GEN, en particulier depuis avril 2019.

La France, principal partenaire stratégique du Maroc et son principal soutien au Conseil de sécurité en ce qui concerne la question du Sahara, est également l'un des principaux partisans du général Haftar.

Par conséquent, la seule explication au silence du Maroc ces derniers mois est qu’il a été confronté au choix difficile de rester fidèle à sa position de principe de soutenir le GEN et l'Accord de Skhirat, tout en s'opposant à des partenaires stratégiques qui cherchent à imposer leur agenda dans la région.

Or, compte tenu de la situation sur le terrain, des positions inflexibles des parties belligérantes et de leurs partisans, ainsi que de l'absence d'une position européenne et américaine unie, il y a peu d'espoir que la Conférence de Berlin aboutisse à un progrès substantiel qui pourrait ouvrir la voie à un cessez-le-feu et des négociations susceptibles d’aboutir à une solution politique.

Les pourparlers de Moscou ont montré que le général Haftar et ses partisans sont déterminés à conserver les acquis obtenus sur le terrain depuis avril 2019.

S'il n'y a pas d'engagement direct des Etats-Unis, sous forme de menaces de sanctions contre toute partie qui refuse de s'engager pleinement dans le processus politique, ou si le Conseil de sécurité n'impose pas de zone d'exclusion aérienne en Libye pour préparer le processus politique, il n’y aura aucun espoir de mettre un terme à la guerre civile en Libye. La conférence de Berlin fera simplement partie de la longue liste des conférences qui n'ont produit aucun résultat tangible.

Dans ces circonstances, le Maroc a peut-être perdu l'occasion de conserver son rôle proéminent en Libye en tant que médiateur influent et jouissant de la confiance de toutes les parties prenantes. Cependant, en raison de la complexité du conflit libyen, Rabat pourrait toujours récupérer son rôle après la conférence de Berlin à condition que la diplomatie marocaine rompe avec son attentisme et qu’elle se montre déterminée à avoir droit au chapitre dans toute tentative visant à ramener la paix en Libye. A la différence de beaucoup d’autres pays impliqués dans le conflit libyen, le Maroc pourrait se prévaloir de sa crédibilité et de ses bonnes relations avec toutes les parties prenantes afin de parvenir à une solution politique.

La Turquie n’est pas un médiateur fiable

L'UE ne fait pas confiance à la Turquie, qui s'est unilatéralement imposée comme un acteur majeur en Libye, notamment à la suite de l'accord maritime qu'elle a signé avec le GEN. Celui-ci n'a pas pris en compte les intérêts de Chypre, de l'Egypte et de la Grèce. L'UE a rejeté et condamné cet accord et l’a qualifié de "contraire au droit international".

En outre, il existe une hostilité vicieuse entre la Turquie et l'Etat des Emirats arabes unis qui considère Ankara comme le principal sponsor de l'islam politique dans la région arabe et le principal obstacle à la mise en œuvre de son agenda en Libye. Les Etats-Unis ont également exprimé leur inquiétude au sujet des accords d'Ankara-Tripoli et du déploiement de forces militaires turques en Libye.

Bien que la Turquie affirme que la légitimité internationale du GEN découlant de l'accord de Skhirat, est le principal motif de son soutien à ce dernier, c’est un secret de polichinelle que les Turcs ont un agenda idéologique et des visées économiques en Libye. Par conséquent, aucune des parties prenantes ne semble prête à faire confiance au rôle de médiation que la Turquie prétend jouer.

A l'inverse, le Maroc entretient des relations stratégiques avec l'UE basées sur le respect mutuel et la coordination. Il entretient également des relations étroites avec les Etats-Unis et la Russie, ainsi qu'avec les Emirats arabes unis et l'Arabie saoudite. Quoique ses relations avec Abu Dhabi et Riyad aient traversé une période de turbulence depuis la crise du Golfe en 2017.

Le Maroc pourrait s'appuyer sur ces liens solides pour regagner son rôle et la confiance de toutes les parties et se positionner, ainsi, comme médiateur à même d’aider les Nations unies à trouver une solution politique.

Cependant, le Maroc ne retrouvera pas son rôle proéminent dans le conflit libyen en se contentant de faire des déclarations sporadiques qui n'auront d'impact sur aucune des parties prenantes.

Les diplomates marocains devraient intensifier leurs contacts avec tous les acteurs majeurs, que ce soit l'UE et les Etats-Unis, les Emirats arabes unis, l'Arabie saoudite et l'Egypte, ou encore l'envoyé spécial de l'ONU en Libye, Ghassan Salame, pour les convaincre que le Maroc est le seul pays capable de jouer le rôle de médiateur dans la crise libyenne et de persuader toutes les factions concernées de s'asseoir à la table des négociations.

Un test décisif pour le Maroc

Le Maroc devrait reprendre l'initiative et travailler de concert avec les Nations unies pour appeler à une conférence internationale sur la Libye afin d’améliorer l'accord de Skhirat. Si le Maroc a réussi à faire de la conférence de Skhirat un succès, il a alors la crédibilité et la capacité d'assurer le succès de toute initiative sérieuse visant à parvenir à une solution politique qui réponde aux préoccupations et aux intérêts de toutes les parties prenantes.

A la lumière de la période de froid qu’ont traversé les relations entre Rabat et Abu Dhabi depuis juin 2017, en raison de sa neutralité dans la crise du Golfe, personne ne peut anticiper dans quelle mesure le Maroc peut convaincre Abu Dhabi de pencher vers une solution politique, ni même si Abu Dhabi lui consentira un rôle en Libye. Cependant, l'implication militaire de la Turquie pourrait changer le rapport de force sur le terrain, obligeant les partisans de Haftar à repenser leurs positions.

La rencontre qui a eu lieu entre le roi Mohammed VI et le prince héritier des Emirats arabes unis Mohammed Bin Zayed, le 21 janvier, à Rabat, débouchera probablement sur un dégel de leurs relations et pourrait signaler la disposition des deux pays à travailler de concert pour parvenir à une solution politique à la crise libyenne.

Les récents développements en Libye devraient amener Rabat à rompre son silence, à énoncer clairement sa position et à affirmer qu'aucune solution ne pourrait être trouvée sans la pleine implication des pays voisins. De plus, ces développements sont un test de la résilience de la diplomatie marocaine et de sa capacité à préserver les intérêts stratégiques du pays en jouant un rôle de premier plan dans les questions régionales.

A lire aussi


Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.