Zaki Laïdi

Professeur à Sciences Po Paris. Il était conseiller politique du Premier ministre Manuel Valls. 

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Le moment de vérité pour l’Algérie (Photo AFP)

CHRONIQUE. Le moment de vérité pour l’Algérie

Le 25 avril 2019 à 14:38

Modifié le 26 avril 2019 à 09:56

ALGER – Pour comprendre l’origine des manifestations de masse en Algérie, il convient de rappeler que le président sortant du pays, Abdelaziz Bouteflika, a occupé son poste pendant deux décennies, et qu’il était déjà ministre des Affaires étrangères en 1963, année de l’assassinat de John F. Kennedy. Le chef d’état-major de l’armée aura bientôt 80 ans, de même que le président intérimaire vit sa 77e année. Or, ce régime gériatrique est à la tête de l’une des populations les plus jeunes de la planète.

Et cette gérontocratie ne réussit pas au pays. Dans le tout dernier rapport de Freedom House, l’Algérie entre dans la catégorie des pays "non libres", ses voisins le Maroc, le Mali et le Niger étant qualifiés de "partiellement libres", et la Tunisie étant désormais considérée comme "libre". L’erreur commise par le régime algérien a consisté à penser qu’il pourrait reconduire dans un cinquième mandat Bouteflika, invalide depuis son AVC il y a six ans, sans que quiconque le remarque ou s’en inquiète.

L’actuelle révolte est animée par un profond sentiment d’humiliation parmi les Algériens. Depuis l’indépendance du pays en 1962, ses dirigeants ont tendance à considérer leurs compatriotes comme leurs serviteurs, plutôt que l’inverse. Mais ce mépris de la part du régime s’est particulièrement manifesté cette année, lorsque ses hauts dirigeants ont publiquement appuyé la candidature de Bouteflika en s’inclinant devant son portrait, puisque l’homme n’était en mesure ni d’apparaître, ni de s’exprimer sur scène. Si ce type d’imposture fonctionne peut-être en Corée du nord, les Algériens ont accès à internet ainsi qu’aux chaînes de télévision internationales, et savent reconnaître une mascarade lorsqu’elle se présente à eux.

Un modèle de développement archaïque 

Au-delà du manque de pluralisme et de démocratie en Algérie, interviennent ses performances économiques désastreuses. L’indice de la Banque mondiale sur la "facilité de faire des affaires" place le pays en 157e position sur 190, tandis que son voisin le Maroc arrive 60e. Cette différence est presque exclusivement la conséquence du modèle de développement archaïque de l’Algérie, un modèle d’Etat rentier. Le gouvernement s’obsède tant à conserver une main de fer sur l’économie que l’Algérie demeure l’un des rares pays à ne pas avoir rejoint l’Organisation mondiale du commerce.

Résultat, l’Algérie subsiste presque uniquement grâce à ses revenus pétroliers et gaziers, qui représentent encore aujourd’hui 90% de ses recettes d’exportation. Six décennies après l’indépendance, il incombe encore au gouvernement d’opérer une sérieuse démarche de diversification de l’économie. En dehors du secteur des hydrocarbures, la création d’emplois n’est pas sa priorité. Telle est la nature d’un Etat rentier, qui doit conserver un monopole sur les moyens de production et la création de richesse pour parvenir à contrôler la population.

Jusqu’à récemment, le régime maintenait une stabilité sociale en redistribuant des ressources à la population, ainsi qu’en empêchant l’émergence d’un solide secteur privé, susceptible de le défier de l’intérieur. Déficit démocratique et faibles performances économiques de l’Algérie sont ainsi les symptômes d’une même maladie sous-jacente.

La tentative de libéralisation économique opérée par le régime dans les années 1990 n’a été qu’une illusion, ne bénéficiant qu’à une poignée d’importateurs et de contractants exploitant les appels d’offres publics. Ces clients du régime comptent désormais parmi les principales cibles des manifestants. En plus de priver chacun d’opportunités économiques, à l’exception des proches de la politique, ce système a engendré une corruption omniprésente. Sur l’indice de perception de la corruption publié par Transparency International, l’Algérie figure en 105e position sur 180, très loin derrière le Maroc et la Tunisie, qui pourtant ne sont pas des modèles de bonne gouvernance.

Un Etat rentier 

Si le régime algérien peut revendiquer une réussite, c’est celle d’être parvenue à assurer une scolarité pour une majeure partie de la population. La qualité de l’instruction demeure pour autant déplorable. Dans le classement mondial Pisa (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), le pays figure parmi les pires scores dans toutes les catégories.

Depuis l’indépendance, le régime algérien mêle patrimonialisme traditionnel arabe et oligarchie version russe, de telle sorte que le pouvoir demeure aux mains d’un clan présidentiel, des services de sécurité, et des clients loyaux qui prospèrent grâce à l’Etat rentier. Ce fonctionnement a été largement épargné par le Printemps arabe de 2010-2011, sans doute en raison du traumatisme de la guerre civile en Algérie, qui a coûté pas moins de 200.000 vies humaines entre 1991 et 2002, et qui était encore lourdement présente dans l’esprit des Algériens. C’est toujours le cas aujourd’hui, ce qui explique peut-être pourquoi les manifestations demeurent si extraordinairement pacifiques.

Si Bouteflika s’en est allé, le régime reste en place, dissimulé derrière un formalisme constitutionnel que les manifestants ne considèrent clairement pas comme légitime. Les Algériens exigent de nouvelles institutions politiques, ainsi qu’une transition ordonnée, dans laquelle la vieille garde ne saurait profiter de l’interrègne pour regagner le pouvoir. Mais la population prend également soin de prévenir le risque d’une riposte violente de la part des forces de sécurité. La nature pacifiste du mouvement constitue probablement son plus grand atout.

Le régime sortant oblige encore à la prudence

Bien que le régime entende organiser pour la 4 juillet la tenue de l’élection présidentielle précédemment prévue, la poursuite des manifestations et des menaces de boycott de l’élection – un nombre considérable de maires ayant affirmé qu’ils n’ouvriraient pas les bureaux de vote de leur municipalité – pourrait bien contraindre le régime à accepter l’idée qu’une transition politique constitue la seule option viable. Dans ce cas, l’élection pourrait être annulée, et un Conseil présidentiel composé de trois ou quatre membres pourrait être mis en place pour désigner un gouvernement de transition et prendre les mesures légales nécessaires à l’organisation de cette transition, l’armée faisant office de garante. Mais le report effectif de l’élection et l’approbation de l’armée sont autant de conditions préalables à ce scénario.

Ce qui est d’ores et déjà certain, c’est qu’une transition véritable ne saurait s’opérer à la hâte en seulement quelques mois. Après plus de 60 ans d’autocratie et d’Etat rentier, il faudra du temps pour que les forces démocratiques s’organisent et se rassemblent autour d’objectifs communs. L’enjeu pour les éléments compétents de la société civile algérienne doit consister à prendre le contrôle de l’administration de l’Etat, les forces armées demeurant dans le même temps neutres. Au-delà de cet aspect, toutes les options sont sur la table. Le régime sortant oblige encore à la prudence, mais la rue algérienne fournit de très beaux motifs d’espoir.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019
Tags : Algérie
Zaki Laïdi

Professeur à Sciences Po Paris. Il était conseiller politique du Premier ministre Manuel Valls. 

(Photo AFP)

CHRONIQUE. Le moment de vérité pour l’Algérie

Le 25 avril 2019 à15:05

Modifié le 26 avril 2019 à 09:56

ALGER – Pour comprendre l’origine des manifestations de masse en Algérie, il convient de rappeler que le président sortant du pays, Abdelaziz Bouteflika, a occupé son poste pendant deux décennies, et qu’il était déjà ministre des Affaires étrangères en 1963, année de l’assassinat de John F. Kennedy. Le chef d’état-major de l’armée aura bientôt 80 ans, de même que le président intérimaire vit sa 77e année. Or, ce régime gériatrique est à la tête de l’une des populations les plus jeunes de la planète.

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Et cette gérontocratie ne réussit pas au pays. Dans le tout dernier rapport de Freedom House, l’Algérie entre dans la catégorie des pays "non libres", ses voisins le Maroc, le Mali et le Niger étant qualifiés de "partiellement libres", et la Tunisie étant désormais considérée comme "libre". L’erreur commise par le régime algérien a consisté à penser qu’il pourrait reconduire dans un cinquième mandat Bouteflika, invalide depuis son AVC il y a six ans, sans que quiconque le remarque ou s’en inquiète.

L’actuelle révolte est animée par un profond sentiment d’humiliation parmi les Algériens. Depuis l’indépendance du pays en 1962, ses dirigeants ont tendance à considérer leurs compatriotes comme leurs serviteurs, plutôt que l’inverse. Mais ce mépris de la part du régime s’est particulièrement manifesté cette année, lorsque ses hauts dirigeants ont publiquement appuyé la candidature de Bouteflika en s’inclinant devant son portrait, puisque l’homme n’était en mesure ni d’apparaître, ni de s’exprimer sur scène. Si ce type d’imposture fonctionne peut-être en Corée du nord, les Algériens ont accès à internet ainsi qu’aux chaînes de télévision internationales, et savent reconnaître une mascarade lorsqu’elle se présente à eux.

Un modèle de développement archaïque 

Au-delà du manque de pluralisme et de démocratie en Algérie, interviennent ses performances économiques désastreuses. L’indice de la Banque mondiale sur la "facilité de faire des affaires" place le pays en 157e position sur 190, tandis que son voisin le Maroc arrive 60e. Cette différence est presque exclusivement la conséquence du modèle de développement archaïque de l’Algérie, un modèle d’Etat rentier. Le gouvernement s’obsède tant à conserver une main de fer sur l’économie que l’Algérie demeure l’un des rares pays à ne pas avoir rejoint l’Organisation mondiale du commerce.

Résultat, l’Algérie subsiste presque uniquement grâce à ses revenus pétroliers et gaziers, qui représentent encore aujourd’hui 90% de ses recettes d’exportation. Six décennies après l’indépendance, il incombe encore au gouvernement d’opérer une sérieuse démarche de diversification de l’économie. En dehors du secteur des hydrocarbures, la création d’emplois n’est pas sa priorité. Telle est la nature d’un Etat rentier, qui doit conserver un monopole sur les moyens de production et la création de richesse pour parvenir à contrôler la population.

Jusqu’à récemment, le régime maintenait une stabilité sociale en redistribuant des ressources à la population, ainsi qu’en empêchant l’émergence d’un solide secteur privé, susceptible de le défier de l’intérieur. Déficit démocratique et faibles performances économiques de l’Algérie sont ainsi les symptômes d’une même maladie sous-jacente.

La tentative de libéralisation économique opérée par le régime dans les années 1990 n’a été qu’une illusion, ne bénéficiant qu’à une poignée d’importateurs et de contractants exploitant les appels d’offres publics. Ces clients du régime comptent désormais parmi les principales cibles des manifestants. En plus de priver chacun d’opportunités économiques, à l’exception des proches de la politique, ce système a engendré une corruption omniprésente. Sur l’indice de perception de la corruption publié par Transparency International, l’Algérie figure en 105e position sur 180, très loin derrière le Maroc et la Tunisie, qui pourtant ne sont pas des modèles de bonne gouvernance.

Un Etat rentier 

Si le régime algérien peut revendiquer une réussite, c’est celle d’être parvenue à assurer une scolarité pour une majeure partie de la population. La qualité de l’instruction demeure pour autant déplorable. Dans le classement mondial Pisa (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), le pays figure parmi les pires scores dans toutes les catégories.

Depuis l’indépendance, le régime algérien mêle patrimonialisme traditionnel arabe et oligarchie version russe, de telle sorte que le pouvoir demeure aux mains d’un clan présidentiel, des services de sécurité, et des clients loyaux qui prospèrent grâce à l’Etat rentier. Ce fonctionnement a été largement épargné par le Printemps arabe de 2010-2011, sans doute en raison du traumatisme de la guerre civile en Algérie, qui a coûté pas moins de 200.000 vies humaines entre 1991 et 2002, et qui était encore lourdement présente dans l’esprit des Algériens. C’est toujours le cas aujourd’hui, ce qui explique peut-être pourquoi les manifestations demeurent si extraordinairement pacifiques.

Si Bouteflika s’en est allé, le régime reste en place, dissimulé derrière un formalisme constitutionnel que les manifestants ne considèrent clairement pas comme légitime. Les Algériens exigent de nouvelles institutions politiques, ainsi qu’une transition ordonnée, dans laquelle la vieille garde ne saurait profiter de l’interrègne pour regagner le pouvoir. Mais la population prend également soin de prévenir le risque d’une riposte violente de la part des forces de sécurité. La nature pacifiste du mouvement constitue probablement son plus grand atout.

Le régime sortant oblige encore à la prudence

Bien que le régime entende organiser pour la 4 juillet la tenue de l’élection présidentielle précédemment prévue, la poursuite des manifestations et des menaces de boycott de l’élection – un nombre considérable de maires ayant affirmé qu’ils n’ouvriraient pas les bureaux de vote de leur municipalité – pourrait bien contraindre le régime à accepter l’idée qu’une transition politique constitue la seule option viable. Dans ce cas, l’élection pourrait être annulée, et un Conseil présidentiel composé de trois ou quatre membres pourrait être mis en place pour désigner un gouvernement de transition et prendre les mesures légales nécessaires à l’organisation de cette transition, l’armée faisant office de garante. Mais le report effectif de l’élection et l’approbation de l’armée sont autant de conditions préalables à ce scénario.

Ce qui est d’ores et déjà certain, c’est qu’une transition véritable ne saurait s’opérer à la hâte en seulement quelques mois. Après plus de 60 ans d’autocratie et d’Etat rentier, il faudra du temps pour que les forces démocratiques s’organisent et se rassemblent autour d’objectifs communs. L’enjeu pour les éléments compétents de la société civile algérienne doit consister à prendre le contrôle de l’administration de l’Etat, les forces armées demeurant dans le même temps neutres. Au-delà de cet aspect, toutes les options sont sur la table. Le régime sortant oblige encore à la prudence, mais la rue algérienne fournit de très beaux motifs d’espoir.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019

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