Bill Emmott

Ancien rédacteur en chef de la revue The Economist

Le printemps du nationalisme?

Le printemps du nationalisme?

Le 03 avril 2019 à 12:16

Modifié le 03 avril 2019 à 15:31

LONDRES – Y a-t-il une montée du populisme? La question va se poser avec les élections qui se dérouleront dans les deux prochains mois en Israël, en Inde, en Indonésie, aux Philippines, en Espagne et dans l’Union européenne. Mais ce n'est pas la question la plus pertinente, car la vraie bataille aura lieu entre nationalisme et internationalisme.

Néanmoins les populistes instrumentalisent la polarisation nationalisme/internationalisme. C'est notamment le cas de Donald Trump dont le mépris instinctif à l'égard du droit et des institutions internationales est évident. Mais c'est aussi le cas de dirigeants politiques plus classiques, dont certains se trouvent dans la plus multilatérale des institutions, l'UE, dont la dynamique politique interne est en pleine mutation.

Le terme de populisme décrit simplement une manière de faire campagne utilisée par certains politiciens extrémistes. Son impact en tant qu'épithète politique a diminué, en particulier depuis le référendum sur le Brexit et l'élection de Trump. S'ils ne veulent pas risquer de perdre lors du prochain scrutin, une fois au pouvoir, les populistes doivent gouverner conformément au souhait de leur électorat.

Considérons le Mouvement cinq Etoiles (M5S) arrivé au pouvoir en juin dernier en Italie, qui était dans sa phase initiale la principale composante de la coalition gouvernementale. Mais il a perdu depuis plusieurs élections régionales, la moitié de son électorat l'ayant abandonné. Son déclin ne traduit pas la désillusion de ses électeurs à l'égard de son programme populiste, car il a appliqué sa promesse d'un revenu de base pour les chômeurs. C'est plutôt la rhétorique nationaliste bruyante de son partenaire au pouvoir, la Ligue, parti de droite, qui l'a fait passer au second plan.

Polarisation nationalisme/internationalisme 

Tournons maintenant notre regard vers d'autres dirigeants: le Premier ministre indien, Narendra Modi, le président philippin, Rodrigo Duterte, et le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, un politicien consommé. Contrairement au M5S, après avoir fait une campagne populiste, ils mènent une politique nationaliste dure. C'est sur cette politique que les électeurs vont se prononcer lors des prochains scrutins (le 9 avril en Israël, du 11 avril au 19 mai en Inde et le 13 mai aux Philippines).

Tous trois jouent sur la peur (terrorisme, cartels de la drogue et guerre) et sur le nationalisme. Leur objectif affiché est de renforcer l'Etat-nation contre les menaces intérieures et extérieures, avec des outils économiques et politiques. Ils n'ont guère de considération pour le droit international et les institutions internationales, et quand ils prennent en compte la politique étrangère, c'est en général dans le cadre de relations bilatérales avec les USA et/ou la Chine, plutôt que du multilatéralisme.

La situation est similaire en Indonésie, à l'approche de l'élection présidentielle du 17 avril. Tant le président actuel, Joko Widodo (surnommé Jokowi) que son rival, Prabowo Subianto, peuvent être considérés comme des populistes. Jokowi cherche à obtenir un deuxième mandat de 5 ans, tandis que Prabowo adopte une posture plus nationaliste (qui se rapproche de celle de Duarte), comme il l'avait fait en 2014.

Un nouvel ordre international? Quand? 

La situation est différente en Europe, mais il est surprenant d'y observer des clivages analogues. Les mots de "populiste" ou "d'eurosceptique" traduisent mal la montée des partis d'extrême-droite, Vox en Espagne, le parti de la liberté en Autriche et l'AfD (Alternative für Deutschland) en Allemagne; et ils ne permettent pas réellement de comprendre la politique de Viktor Orban en Hongrie ou du parti Loi et justice (PiS) en Pologne.

Ces partis sont tous nationalistes, conservateurs et hostiles à l'immigration. Mais en faisant constamment référence à "la loi et à l'ordre", ils exploitent davantage des peurs de nature culturelle que militaire ou géostratégique. C'est pourquoi si l'extrême-droite fait une percée significative lors des élections législatives espagnoles fin avril et ensuite aux élections pour le Parlement européen fin mai, il ne faudra pas y voir un phénomène anti-européen. 

Un rééquilibrage des pouvoirs au bénéfice de la droite nationaliste constituerait un changement de point de vue sur l'UE, mais non son rejet brutal comme a pu l'être le Brexit. Cela pourrait augurer un abandon de l'intégration, au profit d'une stratégie intergouvernementale pour traiter de l'immigration et de l'Etat de droit. Ce serait un coup de frein aux mesures décidées par Bruxelles. Les pays membres de l'UE auraient leur propre politique à l'égard de la Russie, de la Libye et d'autres pays. Cela en serait fini de la recherche d'une politique étrangère et d'une politique de sécurité communes.

Oublions le populisme, car la véritable bataille se livrera entre nationalisme et internationalisme lors des élections de cette année, comme dans l'élection présidentielle américaine de l'année prochaine. Les tensions géopolitiques vont croissantes, les flux migratoires sont à la hausse et les répercussions des crises financières passées se font encore sentir. Dans ce contexte, un ordre international fondé sur des règles peut-il encore séduire les électeurs et apaiser leurs craintes? En l'absence du leadership américain pour crédibiliser cette idée, il est difficile de répondre à cette question.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2019
Bill Emmott

Ancien rédacteur en chef de la revue The Economist

Le printemps du nationalisme?

Le 03 avril 2019 à15:07

Modifié le 03 avril 2019 à 15:31

LONDRES – Y a-t-il une montée du populisme? La question va se poser avec les élections qui se dérouleront dans les deux prochains mois en Israël, en Inde, en Indonésie, aux Philippines, en Espagne et dans l’Union européenne. Mais ce n'est pas la question la plus pertinente, car la vraie bataille aura lieu entre nationalisme et internationalisme.

Néanmoins les populistes instrumentalisent la polarisation nationalisme/internationalisme. C'est notamment le cas de Donald Trump dont le mépris instinctif à l'égard du droit et des institutions internationales est évident. Mais c'est aussi le cas de dirigeants politiques plus classiques, dont certains se trouvent dans la plus multilatérale des institutions, l'UE, dont la dynamique politique interne est en pleine mutation.

Le terme de populisme décrit simplement une manière de faire campagne utilisée par certains politiciens extrémistes. Son impact en tant qu'épithète politique a diminué, en particulier depuis le référendum sur le Brexit et l'élection de Trump. S'ils ne veulent pas risquer de perdre lors du prochain scrutin, une fois au pouvoir, les populistes doivent gouverner conformément au souhait de leur électorat.

Considérons le Mouvement cinq Etoiles (M5S) arrivé au pouvoir en juin dernier en Italie, qui était dans sa phase initiale la principale composante de la coalition gouvernementale. Mais il a perdu depuis plusieurs élections régionales, la moitié de son électorat l'ayant abandonné. Son déclin ne traduit pas la désillusion de ses électeurs à l'égard de son programme populiste, car il a appliqué sa promesse d'un revenu de base pour les chômeurs. C'est plutôt la rhétorique nationaliste bruyante de son partenaire au pouvoir, la Ligue, parti de droite, qui l'a fait passer au second plan.

Polarisation nationalisme/internationalisme 

Tournons maintenant notre regard vers d'autres dirigeants: le Premier ministre indien, Narendra Modi, le président philippin, Rodrigo Duterte, et le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, un politicien consommé. Contrairement au M5S, après avoir fait une campagne populiste, ils mènent une politique nationaliste dure. C'est sur cette politique que les électeurs vont se prononcer lors des prochains scrutins (le 9 avril en Israël, du 11 avril au 19 mai en Inde et le 13 mai aux Philippines).

Tous trois jouent sur la peur (terrorisme, cartels de la drogue et guerre) et sur le nationalisme. Leur objectif affiché est de renforcer l'Etat-nation contre les menaces intérieures et extérieures, avec des outils économiques et politiques. Ils n'ont guère de considération pour le droit international et les institutions internationales, et quand ils prennent en compte la politique étrangère, c'est en général dans le cadre de relations bilatérales avec les USA et/ou la Chine, plutôt que du multilatéralisme.

La situation est similaire en Indonésie, à l'approche de l'élection présidentielle du 17 avril. Tant le président actuel, Joko Widodo (surnommé Jokowi) que son rival, Prabowo Subianto, peuvent être considérés comme des populistes. Jokowi cherche à obtenir un deuxième mandat de 5 ans, tandis que Prabowo adopte une posture plus nationaliste (qui se rapproche de celle de Duarte), comme il l'avait fait en 2014.

Un nouvel ordre international? Quand? 

La situation est différente en Europe, mais il est surprenant d'y observer des clivages analogues. Les mots de "populiste" ou "d'eurosceptique" traduisent mal la montée des partis d'extrême-droite, Vox en Espagne, le parti de la liberté en Autriche et l'AfD (Alternative für Deutschland) en Allemagne; et ils ne permettent pas réellement de comprendre la politique de Viktor Orban en Hongrie ou du parti Loi et justice (PiS) en Pologne.

Ces partis sont tous nationalistes, conservateurs et hostiles à l'immigration. Mais en faisant constamment référence à "la loi et à l'ordre", ils exploitent davantage des peurs de nature culturelle que militaire ou géostratégique. C'est pourquoi si l'extrême-droite fait une percée significative lors des élections législatives espagnoles fin avril et ensuite aux élections pour le Parlement européen fin mai, il ne faudra pas y voir un phénomène anti-européen. 

Un rééquilibrage des pouvoirs au bénéfice de la droite nationaliste constituerait un changement de point de vue sur l'UE, mais non son rejet brutal comme a pu l'être le Brexit. Cela pourrait augurer un abandon de l'intégration, au profit d'une stratégie intergouvernementale pour traiter de l'immigration et de l'Etat de droit. Ce serait un coup de frein aux mesures décidées par Bruxelles. Les pays membres de l'UE auraient leur propre politique à l'égard de la Russie, de la Libye et d'autres pays. Cela en serait fini de la recherche d'une politique étrangère et d'une politique de sécurité communes.

Oublions le populisme, car la véritable bataille se livrera entre nationalisme et internationalisme lors des élections de cette année, comme dans l'élection présidentielle américaine de l'année prochaine. Les tensions géopolitiques vont croissantes, les flux migratoires sont à la hausse et les répercussions des crises financières passées se font encore sentir. Dans ce contexte, un ordre international fondé sur des règles peut-il encore séduire les électeurs et apaiser leurs craintes? En l'absence du leadership américain pour crédibiliser cette idée, il est difficile de répondre à cette question.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2019

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