Kaushik Basu

Ancien économiste en chef de la Banque mondiale et professeur d'économie à Cornell University.

Le triste état de l'économie mondiale

Le triste état de l'économie mondiale

Le 12 février 2019 à 11:05

Modifié le 12 février 2019 à 15:30

Les données publiées en janvier brossent un tableau sombre des perspectives économiques avancées. Même si certaines économies émergentes - qui font face à de sérieux défis - parviennent à rattraper une partie du retard, l’économie mondiale restera encombrée par la combinaison de l’interdépendance économique et de la balkanisation politique.

NEW-YORK – Janvier est traditionnellement le mois où l'on fait le bilan de l'année précédente, tout en essayant de prévoir ce que réserve la nouvelle année. Malheureusement, alors que nous sommes peut-être à un tournant pour le mieux sur le plan politique, les chiffres du dernier mois dressent un tableau de l'économie mondiale qui est peu encourageant à court terme.

Le ton a été donné par les Perspectives de l'économie mondiale publiées début janvier par la Banque mondiale, et les articles qui l'accompagnent. Ce rapport, aussi inquiétant que son sous-titre, "Assombrissement des perspectives économiques", prévoit une baisse de la croissance des pays avancés (1,6% en 2020, alors qu'elle était de l'ordre de 2,2% en 2018).

La semaine dernière, la BCE (la Banque centrale européenne) a tiré le signal d'alarme quant à l'économie de la zone euro. Entre la perspective d'un Brexit chaotique et la montée du protectionnisme (ainsi qu'on le voit avec la guerre commerciale entre les USA et la Chine), l'Europe est confrontée à des incertitudes de plus en plus marquées.

Pire encore, la croissance allemande ralentit. D'après les chiffres officiels, son économie s'est contractée de 0,2% au cours du troisième trimestre 2018, et l'indice des directeurs d'achats manufacturiers a chuté à 49,9 - une baisse record sur les quatre dernières années. Etant donné que l'Allemagne est la colonne vertébrale de l'économie européenne, ses difficultés économiques pourraient se propager au-delà de ses frontières.

C'est d'autant plus problématique qu'après plus d'une décennie passée à combattre la crise et la récession, les pays avancés sont à court de munitions pour combattre un ralentissement. La BCE ayant fixé son principal taux directeur à zéro, elle ne dispose guère de marge de manoeuvre pour le diminuer. Quant à La Banque d'Angleterre, depuis août elle ne s'est pas risquée à augmenter ses taux d'intérêt. Même la Réserve fédérale américaine a indiqué qu'elle ralentissait le rythme de la hausse de ses taux. Dans ces conditions, une nouvelle crise contraindrait les pays avancés à tâtonner pour trouver de nouveaux instruments monétaires.

L'avenir paraît plus engageant pour les pays émergents, malgré des nuages qui obscurcissent le ciel à l'horizon. Ainsi que le souligne le rapport de la Banque mondiale, la dette publique de ces pays est de plus en plus lourde. Sa valeur médiane a augmenté d'environ 20 points de pourcentage du PIB depuis 2013, les créanciers étant pour l'essentiel des organismes privés qui exigent des taux d'intérêt élevés.

La trajectoire de l'Afrique est prometteuse. Ainsi que le note le rapport 2019 Perspectives économiques en Afrique de la Banque africaine de développement, le continent a connu quelques années difficiles : son taux de croissance annuel a chuté en moyenne de presque 5% durant la période 2010-2014, à seulement 2% en 2016. Mais l'année dernière il est remonté à 3,5%, et l'année prochaine il pourrait dépasser 4%, notamment grâce à des locomotives économiques comme l'Ethiopie et au Rwanda qui battent des records mondiaux avec des taux de croissance supérieurs à 7%. Néanmoins, avec des acteurs économiques de premier plan comme le Nigéria et l'Afrique du Sud dont les résultats sont bien inférieurs à leur potentiel, l'Afrique n'est pas encore en position de rattraper son retard par rapport aux pays avancés, même s'ils se trouvent en difficulté sur le plan économique.

La situation prête davantage à l'optimisme en Asie. La Chine joue un rôle majeur depuis une trentaine d'années, mais elle est aujourd'hui dans une phase de transition, car elle bascule vers une économie à croissance plus faible et à salaires plus élevés. L'année dernière, le Bangladesh, l'Inde et l'Indonésie ont connu des taux de croissance impressionnants - respectivement 7,9%, 7,3% et 5,2%. Selon la Banque mondiale, en 2020, le taux de croissance devrait dépasser 7% en Asie du Sud et 6% en Asie de l'Est.

Néanmoins l'Asie va être confrontée à de grands défis. L'Inde pourrait être touchée par un chômage de masse dû à l'intérêt presque exclusif du gouvernement pour les grands acteurs et à son incapacité à transformer la croissance économique en emplois décents, en particulier pour la jeunesse indienne éduquée.

Dans ce contexte, le budget qui sera présenté au Parlement le 1° février - quelques mois seulement avant les élections législatives qui devraient avoir lieu en avril ou en mai - devra être élaboré avec un grand savoir-faire politique pour doper la demande et stimuler la création d'emplois sans accroître le déficit. Je crois que la politique monétaire peut avoir un rôle non négligeable. L'inflation étant sous contrôle, la banque centrale indienne (Reserve Bank of India) pourrait stimuler l'économie en diminuant légèrement ses taux d'intérêt.

En Indonésie, le président Joko Widodo (que tout le monde surnomme Jokowi) fait face à des critiques de plus en plus vives, car pour l'instant il n'a pas réussi à propulser le taux de croissance du pays à la valeur de 7% - objectif qu'il s'était fixé en 2014, lors de sa prise de fonction. C'était une cible trop ambitieuse pour un pays où le revenu par habitant dépasse 10 000 dollars par an (à parité de pouvoir d'achat). 

Le gouvernement indonésien a encore des tâches importantes à accomplir. Tout d'abord la banque centrale a peut-être réagi de manière excessive à la dépréciation de la roupie indonésienne (les taux d'intérêt ont augmenté à 6 reprises au cours des 3 derniers trimestres), bien que l'année dernière son taux de change par rapport au dollar ait plongé jusqu'à sa valeur plancher sur les 20 dernières années. Ensuite, il faut que les gouvernements locaux parviennent à une meilleure coordination. Au lieu de cela, ils se sont lancés dans une course à la hausse du salaire minimum, rendant plus difficile pour l'Indonésie de se substituer à la Chine dans le domaine de la production manufacturière à bas coût.

Jokowi qui se présentera à l'élection présidentielle d'avril pour un nouveau mandat de 5 ans reste une source d'espoir. Il s'engage clairement en faveur d'une société inclusive. Ainsi, il est l'un des rares dirigeants politique d'un pays en développement à avoir parlé en faveur des droits des LGBTQ. S'il parvient à utiliser ses qualités personnelles (notamment son engagement pour la laïcité et une modestie de plus en plus rare parmi les dirigeants politiques) pour entreprendre les réformes structurelles indispensables, l'Indonésie pourrait atteindre un taux de croissance de 6%, ce qui ferait d'elle un moteur de l'économie régionale et mondiale.

Même si certains pays émergents parviennent à un taux de croissance élevé, l'économie mondiale continuera à souffrir de la combinaison d'une grande interconnexion économique avec une balkanisation politique. Au lieu d'améliorer de toute urgence la coordination des politiques monétaires, budgétaires et commerciales, le monde en revient au manque de coordination du passé. C'est la conséquence directe d'un leadership de plus en plus défaillant au sein des grandes puissances économiques - à commencer par les USA sous la présidence de Trump.

Ce que les institutions américaines essayent de faire (de la Réserve fédérale et de la Justice aux gouvernements des différents Etats, en passant par les médias et les universités) durant ces temps difficiles est impressionnant. Espérons qu'un peu partout les électeurs reconnaîtront les dangers du nationalisme et de la xénophobie dans un monde profondément interconnecté.

Si cela échoue, mon conseil est simple : préparez-vous au pire.

© Project Syndicate 1995–2019

Kaushik Basu

Ancien économiste en chef de la Banque mondiale et professeur d'économie à Cornell University.

Le triste état de l'économie mondiale

Le 12 février 2019 à14:45

Modifié le 12 février 2019 à 15:30

Les données publiées en janvier brossent un tableau sombre des perspectives économiques avancées. Même si certaines économies émergentes - qui font face à de sérieux défis - parviennent à rattraper une partie du retard, l’économie mondiale restera encombrée par la combinaison de l’interdépendance économique et de la balkanisation politique.

NEW-YORK – Janvier est traditionnellement le mois où l'on fait le bilan de l'année précédente, tout en essayant de prévoir ce que réserve la nouvelle année. Malheureusement, alors que nous sommes peut-être à un tournant pour le mieux sur le plan politique, les chiffres du dernier mois dressent un tableau de l'économie mondiale qui est peu encourageant à court terme.

Le ton a été donné par les Perspectives de l'économie mondiale publiées début janvier par la Banque mondiale, et les articles qui l'accompagnent. Ce rapport, aussi inquiétant que son sous-titre, "Assombrissement des perspectives économiques", prévoit une baisse de la croissance des pays avancés (1,6% en 2020, alors qu'elle était de l'ordre de 2,2% en 2018).

La semaine dernière, la BCE (la Banque centrale européenne) a tiré le signal d'alarme quant à l'économie de la zone euro. Entre la perspective d'un Brexit chaotique et la montée du protectionnisme (ainsi qu'on le voit avec la guerre commerciale entre les USA et la Chine), l'Europe est confrontée à des incertitudes de plus en plus marquées.

Pire encore, la croissance allemande ralentit. D'après les chiffres officiels, son économie s'est contractée de 0,2% au cours du troisième trimestre 2018, et l'indice des directeurs d'achats manufacturiers a chuté à 49,9 - une baisse record sur les quatre dernières années. Etant donné que l'Allemagne est la colonne vertébrale de l'économie européenne, ses difficultés économiques pourraient se propager au-delà de ses frontières.

C'est d'autant plus problématique qu'après plus d'une décennie passée à combattre la crise et la récession, les pays avancés sont à court de munitions pour combattre un ralentissement. La BCE ayant fixé son principal taux directeur à zéro, elle ne dispose guère de marge de manoeuvre pour le diminuer. Quant à La Banque d'Angleterre, depuis août elle ne s'est pas risquée à augmenter ses taux d'intérêt. Même la Réserve fédérale américaine a indiqué qu'elle ralentissait le rythme de la hausse de ses taux. Dans ces conditions, une nouvelle crise contraindrait les pays avancés à tâtonner pour trouver de nouveaux instruments monétaires.

L'avenir paraît plus engageant pour les pays émergents, malgré des nuages qui obscurcissent le ciel à l'horizon. Ainsi que le souligne le rapport de la Banque mondiale, la dette publique de ces pays est de plus en plus lourde. Sa valeur médiane a augmenté d'environ 20 points de pourcentage du PIB depuis 2013, les créanciers étant pour l'essentiel des organismes privés qui exigent des taux d'intérêt élevés.

La trajectoire de l'Afrique est prometteuse. Ainsi que le note le rapport 2019 Perspectives économiques en Afrique de la Banque africaine de développement, le continent a connu quelques années difficiles : son taux de croissance annuel a chuté en moyenne de presque 5% durant la période 2010-2014, à seulement 2% en 2016. Mais l'année dernière il est remonté à 3,5%, et l'année prochaine il pourrait dépasser 4%, notamment grâce à des locomotives économiques comme l'Ethiopie et au Rwanda qui battent des records mondiaux avec des taux de croissance supérieurs à 7%. Néanmoins, avec des acteurs économiques de premier plan comme le Nigéria et l'Afrique du Sud dont les résultats sont bien inférieurs à leur potentiel, l'Afrique n'est pas encore en position de rattraper son retard par rapport aux pays avancés, même s'ils se trouvent en difficulté sur le plan économique.

La situation prête davantage à l'optimisme en Asie. La Chine joue un rôle majeur depuis une trentaine d'années, mais elle est aujourd'hui dans une phase de transition, car elle bascule vers une économie à croissance plus faible et à salaires plus élevés. L'année dernière, le Bangladesh, l'Inde et l'Indonésie ont connu des taux de croissance impressionnants - respectivement 7,9%, 7,3% et 5,2%. Selon la Banque mondiale, en 2020, le taux de croissance devrait dépasser 7% en Asie du Sud et 6% en Asie de l'Est.

Néanmoins l'Asie va être confrontée à de grands défis. L'Inde pourrait être touchée par un chômage de masse dû à l'intérêt presque exclusif du gouvernement pour les grands acteurs et à son incapacité à transformer la croissance économique en emplois décents, en particulier pour la jeunesse indienne éduquée.

Dans ce contexte, le budget qui sera présenté au Parlement le 1° février - quelques mois seulement avant les élections législatives qui devraient avoir lieu en avril ou en mai - devra être élaboré avec un grand savoir-faire politique pour doper la demande et stimuler la création d'emplois sans accroître le déficit. Je crois que la politique monétaire peut avoir un rôle non négligeable. L'inflation étant sous contrôle, la banque centrale indienne (Reserve Bank of India) pourrait stimuler l'économie en diminuant légèrement ses taux d'intérêt.

En Indonésie, le président Joko Widodo (que tout le monde surnomme Jokowi) fait face à des critiques de plus en plus vives, car pour l'instant il n'a pas réussi à propulser le taux de croissance du pays à la valeur de 7% - objectif qu'il s'était fixé en 2014, lors de sa prise de fonction. C'était une cible trop ambitieuse pour un pays où le revenu par habitant dépasse 10 000 dollars par an (à parité de pouvoir d'achat). 

Le gouvernement indonésien a encore des tâches importantes à accomplir. Tout d'abord la banque centrale a peut-être réagi de manière excessive à la dépréciation de la roupie indonésienne (les taux d'intérêt ont augmenté à 6 reprises au cours des 3 derniers trimestres), bien que l'année dernière son taux de change par rapport au dollar ait plongé jusqu'à sa valeur plancher sur les 20 dernières années. Ensuite, il faut que les gouvernements locaux parviennent à une meilleure coordination. Au lieu de cela, ils se sont lancés dans une course à la hausse du salaire minimum, rendant plus difficile pour l'Indonésie de se substituer à la Chine dans le domaine de la production manufacturière à bas coût.

Jokowi qui se présentera à l'élection présidentielle d'avril pour un nouveau mandat de 5 ans reste une source d'espoir. Il s'engage clairement en faveur d'une société inclusive. Ainsi, il est l'un des rares dirigeants politique d'un pays en développement à avoir parlé en faveur des droits des LGBTQ. S'il parvient à utiliser ses qualités personnelles (notamment son engagement pour la laïcité et une modestie de plus en plus rare parmi les dirigeants politiques) pour entreprendre les réformes structurelles indispensables, l'Indonésie pourrait atteindre un taux de croissance de 6%, ce qui ferait d'elle un moteur de l'économie régionale et mondiale.

Même si certains pays émergents parviennent à un taux de croissance élevé, l'économie mondiale continuera à souffrir de la combinaison d'une grande interconnexion économique avec une balkanisation politique. Au lieu d'améliorer de toute urgence la coordination des politiques monétaires, budgétaires et commerciales, le monde en revient au manque de coordination du passé. C'est la conséquence directe d'un leadership de plus en plus défaillant au sein des grandes puissances économiques - à commencer par les USA sous la présidence de Trump.

Ce que les institutions américaines essayent de faire (de la Réserve fédérale et de la Justice aux gouvernements des différents Etats, en passant par les médias et les universités) durant ces temps difficiles est impressionnant. Espérons qu'un peu partout les électeurs reconnaîtront les dangers du nationalisme et de la xénophobie dans un monde profondément interconnecté.

Si cela échoue, mon conseil est simple : préparez-vous au pire.

© Project Syndicate 1995–2019

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