Ngaire Woods

Doyen de la Blavatnik School of Government et professeur directeur du programme de gouvernance économique mondiale à l’Université d’Oxford.

Manifester à l'ère du numérique

Manifester à l'ère du numérique

Le 29 avril 2019 à 14:32

Modifié le 29 avril 2019 à 14:50

OXFORD – Les élections et les référendums sont deux moyens pour les citoyens de donner leur avis sur la manière dont ils sont gouvernés. Manifester en est un autre, c'est pourquoi la plupart des démocraties protègent le droit de réunion et la liberté d'expression.

Aujourd'hui ces droits sont utilisés à plein dans beaucoup de démocraties. Les manifestations pour le climat et celles liées au Brexit ont immobilisé en partie Londres le mois dernier, et des manifestations se préparent déjà pour la visite d'Etat du président Trump au Royaume-Uni prévue pour juin. En France, les gilets jaunes sortent en force tous les samedis.

Les médias sociaux facilitent l'organisation de manifestations de masse. Grâce à Twitter, Facebook et Instagram, les citoyens qui soutiennent une même cause peuvent partager instantanément leur indignation et organiser une action. Mais il y manque souvent un véritable leadership et le savoir-faire nécessaire pour construire une coalition permettant à un mouvement de protestation collectif d'aboutir à un véritable changement.

Absence de leadership

Il est vrai que les grandes manifestations peuvent faire remonter un problème en tête des préoccupations et susciter un débat public. Néanmoins, même dans les démocraties, les rassemblements de masse ne suffisent généralement pas à faire plier le pouvoir. En février 2003, des manifestations de masse au Royaume-Uni et aux USA n'ont pas empêché ces deux pays d'envahir l'Irak le mois suivant. Le mouvement "Occupy Wall Street" né en 2011 a fait tache d'huile dans 900 villes de la planète, mais n'a atteint aucun but précis. Et il en a été de même des trois Marches annuelles des femmes qui ont eu lien entre 2017 et 2019 un peu partout dans le monde.

La cause en tient en partie à l'absence d'un leadership clair. Avant l'émergence des médias sociaux, il était plus long et plus difficile d'organiser des manifestations de masse. Les militants devaient planifier leur action, obtenir de l'argent pour publier des annonces dans les journaux, créer des listes de numéros de téléphone et trouver des orateurs inspirants pour attirer les masses.

Tout cela exigeait un leadership pour assurer aux militants que le temps et l'argent qu'ils allaient investir pour préparer une action seraient des plus utiles et que les relations qu'ils allaient solliciter l'étaient à bon escient. Par contre, la nouvelle "adhocratie" reposant sur les médias sociaux, aussi efficace et souple soit-elle, manque souvent de dirigeants capables de mobiliser les participants vers un objectif réaliste et bien défini.

Il y a cependant eu des succès. En Pologne en 2016, des manifestations bien organisées ont persuadé le Parlement de rejeter une loi interdisant de l'avortement, pratiquement quelle que soit la situation. Des campagnes en ligne et une grève des femmes (elles ont refusé d'aller à l'école ou au travail ou de remplir les tâches domestiques) ont accompagné les manifestations qui ont eu lieu dans plusieurs grandes villes du pays. Les organisateurs ont également mobilisé des sympathisants ailleurs en Europe et appliqués les leçons venant d'autres pays. Mais surtout, les manifestants avaient un objectif clair – empêcher l'adoption de la nouvelle loi – et leur campagne pour y parvenir a bénéficié d'un leadership efficace et d'une planification judicieuse.

L'exemple de l'Algérie et du Soudan 

Le récent succès des manifestations de masse en Algérie et au Soudan illustre l'importance qu'il y a à bâtir des coalitions pour rallier aux protestataires certains éléments du régime en place. Dans ces deux pays, les manifestants avaient aussi des objectifs clairs, malgré le risque qu'il y a à se révolter contre des régimes autoritaires. Quand les Algériens ont manifesté contre un cinquième mandat d'un président Bouteflika vieillissant et malade, ils ne bénéficiaient pas de la protection du droit "démocratique" de réunion et du droit à la liberté d'expression. Les premières manifestations qui ont eu lieu en décembre 2018 avaient été rapidement réprimées.

Par contre en mars 2019, quelques 3 millions d'Algériens sont descendus dans la rue avec un objectif clair: contraindre Bouteflika à abdiquer. Ce n'est seulement du fait de leur nombre qu'ils ont réussi, mais aussi parce que leur endurance a conduit toute une partie de l'armée à les soutenir et à contraindre Bouteflika de se retirer. Quant au Soudan, 3 mois de manifestations à travers le pays ont finalement incité l'armée à destituer le président Omar al Béchir.

Ces alliances improbables entre manifestants et militaires ont joué un rôle essentiel, tant au Soudan qu'en Algérie. Beaucoup de mouvements de protestation sont réticents à former une coalition avec des éléments proches du pouvoir et préfèrent l'excitation grisante d'un face à face frontal avec le régime. Mais les mouvements les plus efficaces visent à créer des alliances avec certains éléments du régime en place, de manière à affaiblir ce dernier. La campagne de Gandhi contre la domination britannique en Inde n'était pas un combat frontal contre la puissance coloniale. Au début, et à l'incrédulité des autres révoltés, Gandhi a commencé sa lutte en 1930 par une manifestation contre une taxe sur le sel imposée par les Britanniques.

Le recours aux médias sociaux ne favorise pas la constitution de ce type d'alliances improbables. Les plateformes numériques sont très efficaces pour réunir un grand nombre de personnes et agréger leur mécontentement, mais elles risquent davantage de polariser, plutôt que d'aider un mouvement à construire des ponts.

L'adhocratie peut unir rapidement ceux qui partagent une même revendication, qu'elle s'adresse au capitalisme mondial ou qu'elle se rapporte au Brexit. Mais cela ne suffit pas pour unir des citoyens autour d'un objectif positif et pour les mobiliser de manière efficace.

Pour réussir, un mouvement de protestation a besoin d'un leadership, qu'il soit individuel ou collectif. Il ne peut se contenter de revendiquer dans la rue. Le changement se produit quand, sous la direction d'un leadership de qualité, des citoyens parviennent à faire pression sur le pouvoir par l'intermédiaire de coalitions qui se forgent difficilement en ligne. Les outils digitaux peuvent faciliter une organisation efficace, mais ils ne peuvent en aucun cas s'y substituer.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2019
Ngaire Woods

Doyen de la Blavatnik School of Government et professeur directeur du programme de gouvernance économique mondiale à l’Université d’Oxford.

Manifester à l'ère du numérique

Le 29 avril 2019 à14:40

Modifié le 29 avril 2019 à 14:50

OXFORD – Les élections et les référendums sont deux moyens pour les citoyens de donner leur avis sur la manière dont ils sont gouvernés. Manifester en est un autre, c'est pourquoi la plupart des démocraties protègent le droit de réunion et la liberté d'expression.

Aujourd'hui ces droits sont utilisés à plein dans beaucoup de démocraties. Les manifestations pour le climat et celles liées au Brexit ont immobilisé en partie Londres le mois dernier, et des manifestations se préparent déjà pour la visite d'Etat du président Trump au Royaume-Uni prévue pour juin. En France, les gilets jaunes sortent en force tous les samedis.

Les médias sociaux facilitent l'organisation de manifestations de masse. Grâce à Twitter, Facebook et Instagram, les citoyens qui soutiennent une même cause peuvent partager instantanément leur indignation et organiser une action. Mais il y manque souvent un véritable leadership et le savoir-faire nécessaire pour construire une coalition permettant à un mouvement de protestation collectif d'aboutir à un véritable changement.

Absence de leadership

Il est vrai que les grandes manifestations peuvent faire remonter un problème en tête des préoccupations et susciter un débat public. Néanmoins, même dans les démocraties, les rassemblements de masse ne suffisent généralement pas à faire plier le pouvoir. En février 2003, des manifestations de masse au Royaume-Uni et aux USA n'ont pas empêché ces deux pays d'envahir l'Irak le mois suivant. Le mouvement "Occupy Wall Street" né en 2011 a fait tache d'huile dans 900 villes de la planète, mais n'a atteint aucun but précis. Et il en a été de même des trois Marches annuelles des femmes qui ont eu lien entre 2017 et 2019 un peu partout dans le monde.

La cause en tient en partie à l'absence d'un leadership clair. Avant l'émergence des médias sociaux, il était plus long et plus difficile d'organiser des manifestations de masse. Les militants devaient planifier leur action, obtenir de l'argent pour publier des annonces dans les journaux, créer des listes de numéros de téléphone et trouver des orateurs inspirants pour attirer les masses.

Tout cela exigeait un leadership pour assurer aux militants que le temps et l'argent qu'ils allaient investir pour préparer une action seraient des plus utiles et que les relations qu'ils allaient solliciter l'étaient à bon escient. Par contre, la nouvelle "adhocratie" reposant sur les médias sociaux, aussi efficace et souple soit-elle, manque souvent de dirigeants capables de mobiliser les participants vers un objectif réaliste et bien défini.

Il y a cependant eu des succès. En Pologne en 2016, des manifestations bien organisées ont persuadé le Parlement de rejeter une loi interdisant de l'avortement, pratiquement quelle que soit la situation. Des campagnes en ligne et une grève des femmes (elles ont refusé d'aller à l'école ou au travail ou de remplir les tâches domestiques) ont accompagné les manifestations qui ont eu lieu dans plusieurs grandes villes du pays. Les organisateurs ont également mobilisé des sympathisants ailleurs en Europe et appliqués les leçons venant d'autres pays. Mais surtout, les manifestants avaient un objectif clair – empêcher l'adoption de la nouvelle loi – et leur campagne pour y parvenir a bénéficié d'un leadership efficace et d'une planification judicieuse.

L'exemple de l'Algérie et du Soudan 

Le récent succès des manifestations de masse en Algérie et au Soudan illustre l'importance qu'il y a à bâtir des coalitions pour rallier aux protestataires certains éléments du régime en place. Dans ces deux pays, les manifestants avaient aussi des objectifs clairs, malgré le risque qu'il y a à se révolter contre des régimes autoritaires. Quand les Algériens ont manifesté contre un cinquième mandat d'un président Bouteflika vieillissant et malade, ils ne bénéficiaient pas de la protection du droit "démocratique" de réunion et du droit à la liberté d'expression. Les premières manifestations qui ont eu lieu en décembre 2018 avaient été rapidement réprimées.

Par contre en mars 2019, quelques 3 millions d'Algériens sont descendus dans la rue avec un objectif clair: contraindre Bouteflika à abdiquer. Ce n'est seulement du fait de leur nombre qu'ils ont réussi, mais aussi parce que leur endurance a conduit toute une partie de l'armée à les soutenir et à contraindre Bouteflika de se retirer. Quant au Soudan, 3 mois de manifestations à travers le pays ont finalement incité l'armée à destituer le président Omar al Béchir.

Ces alliances improbables entre manifestants et militaires ont joué un rôle essentiel, tant au Soudan qu'en Algérie. Beaucoup de mouvements de protestation sont réticents à former une coalition avec des éléments proches du pouvoir et préfèrent l'excitation grisante d'un face à face frontal avec le régime. Mais les mouvements les plus efficaces visent à créer des alliances avec certains éléments du régime en place, de manière à affaiblir ce dernier. La campagne de Gandhi contre la domination britannique en Inde n'était pas un combat frontal contre la puissance coloniale. Au début, et à l'incrédulité des autres révoltés, Gandhi a commencé sa lutte en 1930 par une manifestation contre une taxe sur le sel imposée par les Britanniques.

Le recours aux médias sociaux ne favorise pas la constitution de ce type d'alliances improbables. Les plateformes numériques sont très efficaces pour réunir un grand nombre de personnes et agréger leur mécontentement, mais elles risquent davantage de polariser, plutôt que d'aider un mouvement à construire des ponts.

L'adhocratie peut unir rapidement ceux qui partagent une même revendication, qu'elle s'adresse au capitalisme mondial ou qu'elle se rapporte au Brexit. Mais cela ne suffit pas pour unir des citoyens autour d'un objectif positif et pour les mobiliser de manière efficace.

Pour réussir, un mouvement de protestation a besoin d'un leadership, qu'il soit individuel ou collectif. Il ne peut se contenter de revendiquer dans la rue. Le changement se produit quand, sous la direction d'un leadership de qualité, des citoyens parviennent à faire pression sur le pouvoir par l'intermédiaire de coalitions qui se forgent difficilement en ligne. Les outils digitaux peuvent faciliter une organisation efficace, mais ils ne peuvent en aucun cas s'y substituer.

Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz

© Project Syndicate 1995–2019

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