Dossier Cet article est issu du dossier «1999-2019: Comment le Maroc a changé» Voir tout le sommaire

Maroc-Afrique: 20 ans de relation économique décryptés par Abdou Diop

Managing Partner de Mazars Audit & Conseil et ex-président de la Commission Afrique de la CGEM, Abdou Diop nous livre dans cet entretien une analyse des relations économiques entre le Maroc et le continent africain sur les vingt dernières années.

Le 29 juillet 2019 à 10:46

Modifié le 29 juillet 2019 à 19:49

Abdou Diop est un grand connaisseur de l’Afrique.

En tant que Managing Partner du cabinet Mazars, il a accompagné plusieurs entreprises marocaines dans leur expansion continentale.

Mais il a aussi été dans l’action globale, plus macro, en tant que président de la commission Afrique de la CGEM sous Miriem Bensalah. Un mandant qui lui a permis d’être pratiquement de toutes les dernières tournées royales en Afrique, de côtoyer les grands acteurs du continent et de cumuler assez de background pour avoir de la hauteur sur les relations économiques entre le Maroc et son continent.

Il nous livre dans cet entretien un décryptage de ces relations, de leur évolution sur les vingt dernières années, sur les réussites, les ratés… Et propose des idées originales pour aller encore de l’avant et construire une relation plus équilibrée avec le reste du contient.

Voici les principales idées tirées de l’entretien, à retrouver en intégralité dans la vidéo ci-dessus.

Le Marocain se considère plus africain qu’il y a 20 ans

"On est parti du néant. Le Maroc avait une présence historique en Afrique à travers le commerce et les caravanes. Mais la colonisation nous a coupés économiquement du continent. Ce n’est qu’à partir de l’arrivée du roi Mohammed VI et des premières tournées royales que cette coopération économique a été initiée".

"Le Maroc a commencé à se positionner à contre-courant de la tendance mondiale. Les premiers explorateurs, privés comme publics, ont initié le pas vers le continent au moment où les faiseurs mondiaux d’opinion considéraient l’Afrique comme un continent sans espoir".

"On est passé d’un Maroc que beaucoup considéraient comme non-africain à une vraie conscience africaine. Le Marocain se considère plus africain qu’il y a 20 ans. C’est une belle réalisation en 20 ans".

Les trois phases d’une expansion économique 

Abdou Diop résume la percée marocaine en Afrique en trois phases :

1- La phase d’exploration du début des années 2000 où des pionniers ont pris le risque de s’installer et ont ouvert la voie à d’autres.

2- Une deuxième phase marquée par l’intérêt grandissant de "suiveurs" qui se sont inspirés des pionniers. L’effet de mode a joué aussi. Cette phase a duré jusqu’en 2014.

3-Une troisième phase plus structurée, à partir de 2015. Un déclic s’est produit cette année quand le Maroc a été déclaré premier investisseur en Côte d’Ivoire. Ceci a produit une prise de conscience des engagements du Maroc sur le continent et poussé les acteurs à concevoir une stratégie plus globale.

La logique marocaine n’est pas celle de la Turquie ou de la Chine

"Contrairement à la Turquie ou la Chine qui ont développé une politique agressive vis-à-vis du contient, l’action du Maroc en Afrique a une légitimité".

"Le pays s’est engagé dans la coopération africaine avant qu’il n’y ait un intérêt économique. Et cela dure depuis l’indépendance".

"Le Maroc a une certaine continuité dont d’autres ne peuvent se prévaloir. Ce qu’a construit le roi Mohammed V, le roi Hassan II l’a renforcé, et le roi Mohammed VI l’a encore développé. Chaque souverain marocain qui vient, renforce cette relation parce qu’il se considère comme légataire d’un héritage. C’est ce qui garantit cette profondeur des relations, de génération en génération, et ce n’est pas au gré de partis politiques qui sont au pouvoir".

"On a d’abord construit une vraie relation de coopération politique et sociale avant d’aller sur l’économique".

"Le Maroc est également un acteur du continent et construit une vraie intégration africaine : avec des connectivités aérienne, maritime et terrestre, couplées aux liens sociaux et culturels avec les populations du continent".

La Zleca, une nouvelle phase s’ouvre

"On entre dans une autre phase avec la zone de libre échange continentale (Zleca) dont le Maroc est un des signataires, ce qui n’est pas le cas de pays comme la Chine, la Turquie ou d’autre pays européens".

"La construction de la Zleca va créer une dynamique nouvelle et mettre les acteurs sur un même pied d’égalité avec la levée des barrières tarifaires et non tarifaires".

"Mais au-delà de ça, il y a des axes sur lesquels le Maroc doit travailler. Il faut mettre en place une stratégie écrite. On a un certain nombre de plans de développement (Industrie, Agriculture, Tourisme…) sous forme de silos. Il manque dans tous ces plans cette stratégie africaine, pensée, écrite et structurée".

"L’impulsion royale a donné une dynamique. Il faut en faire une stratégie. Il faut que chacune des briques de ces plans sectoriels ait ce déversement africain".

Pour une meilleure gestion de la marque "Maroc"

"Il faut entrer dans une logique de gestion de la marque "Maroc". Le Maroc économique en Afrique est relativement jeune, ce qui rend la marque fragile. Surtout qu’il y a aujourd’hui une assimilation de tous les acteurs marocains : celui qui fait de belles réalisations rejaillit sur les autres, et quand quelqu’un ne délivre pas, ça réagit négativement sur les autres et sur toute la marque "Maroc".

"Il faut qu’on soit plus collectif. On a souvent des dynamiques très individuelles. Il faut qu’on ait des offres consortiales pour remporter certains marchés de manière regroupée. On peut être en compétition sur le marché local, mais il faut se regrouper à l’international. Cela peut développer énormément l’empreinte marocaine sur le continent".

S’ouvrir aux investisseurs africains

"Pour plus de pérennité, il faut qu’on ait plus d’attraction des investisseurs africains au Maroc. Il y a une méconnaissance de ce que peut offrir le Maroc aux investisseurs africains".

"Cela permettra de montrer aux acteurs du continent que si les entreprises marocaines se développent sur le continent, le marché marocain reste aussi ouvert aux acteurs africains".

"Aujourd’hui, le Plan d’accélération industrielle gagnerait à avoir de la synergie africaine. Dans l’automobile par exemple, on pourrait créer un triumvirat ou un quintet africain en travaillant en proximité avec le Ghana, la Guinée, la Côte d’ivoire ou le Nigéria qui ont chacun des choses à apporter dans la chaîne de valeur. On augmenterait non seulement le taux d’intégration au Maroc mais dans tout le continent. Cela permettrait au Maroc d’être un moteur de développement pour d’autres pays. Et ce serait au bénéfice de toute l’industrie automobile, marocaine et africaine".

"Pour les 20  prochaines années, on doit corriger certaines erreurs du passé, pérenniser les choses en rendant la "co-construction" de l’émergence africaine une réalité".

Maroc-Afrique: 20 ans de relation économique décryptés par Abdou Diop

Le 29 juillet 2019 à13:01

Modifié le 29 juillet 2019 à 19:49

Managing Partner de Mazars Audit & Conseil et ex-président de la Commission Afrique de la CGEM, Abdou Diop nous livre dans cet entretien une analyse des relations économiques entre le Maroc et le continent africain sur les vingt dernières années.

Abdou Diop est un grand connaisseur de l’Afrique.

En tant que Managing Partner du cabinet Mazars, il a accompagné plusieurs entreprises marocaines dans leur expansion continentale.

Mais il a aussi été dans l’action globale, plus macro, en tant que président de la commission Afrique de la CGEM sous Miriem Bensalah. Un mandant qui lui a permis d’être pratiquement de toutes les dernières tournées royales en Afrique, de côtoyer les grands acteurs du continent et de cumuler assez de background pour avoir de la hauteur sur les relations économiques entre le Maroc et son continent.

Il nous livre dans cet entretien un décryptage de ces relations, de leur évolution sur les vingt dernières années, sur les réussites, les ratés… Et propose des idées originales pour aller encore de l’avant et construire une relation plus équilibrée avec le reste du contient.

Voici les principales idées tirées de l’entretien, à retrouver en intégralité dans la vidéo ci-dessus.

Le Marocain se considère plus africain qu’il y a 20 ans

"On est parti du néant. Le Maroc avait une présence historique en Afrique à travers le commerce et les caravanes. Mais la colonisation nous a coupés économiquement du continent. Ce n’est qu’à partir de l’arrivée du roi Mohammed VI et des premières tournées royales que cette coopération économique a été initiée".

"Le Maroc a commencé à se positionner à contre-courant de la tendance mondiale. Les premiers explorateurs, privés comme publics, ont initié le pas vers le continent au moment où les faiseurs mondiaux d’opinion considéraient l’Afrique comme un continent sans espoir".

"On est passé d’un Maroc que beaucoup considéraient comme non-africain à une vraie conscience africaine. Le Marocain se considère plus africain qu’il y a 20 ans. C’est une belle réalisation en 20 ans".

Les trois phases d’une expansion économique 

Abdou Diop résume la percée marocaine en Afrique en trois phases :

1- La phase d’exploration du début des années 2000 où des pionniers ont pris le risque de s’installer et ont ouvert la voie à d’autres.

2- Une deuxième phase marquée par l’intérêt grandissant de "suiveurs" qui se sont inspirés des pionniers. L’effet de mode a joué aussi. Cette phase a duré jusqu’en 2014.

3-Une troisième phase plus structurée, à partir de 2015. Un déclic s’est produit cette année quand le Maroc a été déclaré premier investisseur en Côte d’Ivoire. Ceci a produit une prise de conscience des engagements du Maroc sur le continent et poussé les acteurs à concevoir une stratégie plus globale.

La logique marocaine n’est pas celle de la Turquie ou de la Chine

"Contrairement à la Turquie ou la Chine qui ont développé une politique agressive vis-à-vis du contient, l’action du Maroc en Afrique a une légitimité".

"Le pays s’est engagé dans la coopération africaine avant qu’il n’y ait un intérêt économique. Et cela dure depuis l’indépendance".

"Le Maroc a une certaine continuité dont d’autres ne peuvent se prévaloir. Ce qu’a construit le roi Mohammed V, le roi Hassan II l’a renforcé, et le roi Mohammed VI l’a encore développé. Chaque souverain marocain qui vient, renforce cette relation parce qu’il se considère comme légataire d’un héritage. C’est ce qui garantit cette profondeur des relations, de génération en génération, et ce n’est pas au gré de partis politiques qui sont au pouvoir".

"On a d’abord construit une vraie relation de coopération politique et sociale avant d’aller sur l’économique".

"Le Maroc est également un acteur du continent et construit une vraie intégration africaine : avec des connectivités aérienne, maritime et terrestre, couplées aux liens sociaux et culturels avec les populations du continent".

La Zleca, une nouvelle phase s’ouvre

"On entre dans une autre phase avec la zone de libre échange continentale (Zleca) dont le Maroc est un des signataires, ce qui n’est pas le cas de pays comme la Chine, la Turquie ou d’autre pays européens".

"La construction de la Zleca va créer une dynamique nouvelle et mettre les acteurs sur un même pied d’égalité avec la levée des barrières tarifaires et non tarifaires".

"Mais au-delà de ça, il y a des axes sur lesquels le Maroc doit travailler. Il faut mettre en place une stratégie écrite. On a un certain nombre de plans de développement (Industrie, Agriculture, Tourisme…) sous forme de silos. Il manque dans tous ces plans cette stratégie africaine, pensée, écrite et structurée".

"L’impulsion royale a donné une dynamique. Il faut en faire une stratégie. Il faut que chacune des briques de ces plans sectoriels ait ce déversement africain".

Pour une meilleure gestion de la marque "Maroc"

"Il faut entrer dans une logique de gestion de la marque "Maroc". Le Maroc économique en Afrique est relativement jeune, ce qui rend la marque fragile. Surtout qu’il y a aujourd’hui une assimilation de tous les acteurs marocains : celui qui fait de belles réalisations rejaillit sur les autres, et quand quelqu’un ne délivre pas, ça réagit négativement sur les autres et sur toute la marque "Maroc".

"Il faut qu’on soit plus collectif. On a souvent des dynamiques très individuelles. Il faut qu’on ait des offres consortiales pour remporter certains marchés de manière regroupée. On peut être en compétition sur le marché local, mais il faut se regrouper à l’international. Cela peut développer énormément l’empreinte marocaine sur le continent".

S’ouvrir aux investisseurs africains

"Pour plus de pérennité, il faut qu’on ait plus d’attraction des investisseurs africains au Maroc. Il y a une méconnaissance de ce que peut offrir le Maroc aux investisseurs africains".

"Cela permettra de montrer aux acteurs du continent que si les entreprises marocaines se développent sur le continent, le marché marocain reste aussi ouvert aux acteurs africains".

"Aujourd’hui, le Plan d’accélération industrielle gagnerait à avoir de la synergie africaine. Dans l’automobile par exemple, on pourrait créer un triumvirat ou un quintet africain en travaillant en proximité avec le Ghana, la Guinée, la Côte d’ivoire ou le Nigéria qui ont chacun des choses à apporter dans la chaîne de valeur. On augmenterait non seulement le taux d’intégration au Maroc mais dans tout le continent. Cela permettrait au Maroc d’être un moteur de développement pour d’autres pays. Et ce serait au bénéfice de toute l’industrie automobile, marocaine et africaine".

"Pour les 20  prochaines années, on doit corriger certaines erreurs du passé, pérenniser les choses en rendant la "co-construction" de l’émergence africaine une réalité".

A lire aussi


Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.