Meurtres d'Imlil: voici comment les accusés se sont radicalisés

L’affaire d’Imlil qui est examinée par la chambre criminelle de Rabat (annexe Salé), est un cas typique de radicalisation qui pourrait être étudié par des chercheurs. Une radicalisation exogène véhiculée par Internet et amplifiée par la guerre en Syrie.

Meurtres d'Imlil: voici comment les accusés se sont radicalisés Les trois principaux accusés n'en menaient pas large au moment de leur arrestation trois jours après les deux crimes.

Le 07 mai 2019 à 16:22

Modifié le 08 mai 2019 à 21:43

Abou Bakr Al Baghdadi a perdu la guerre territoriale mais il a trouvé un concept-clé qui lui facilite le recrutement de nouveaux adeptes. Ce concept est celui d’un monde musulman assiégé et attaqué par l’Occident.

L’Occident, tout l’Occident, est un ennemi. Tous ceux qui ne sont pas de l’idéologie de Da’ech sont de surcroît des ennemis qu’il est licite de tuer, qu’ils soient chrétiens, juifs, musulmans laïcs ou autres.

A Imlil et plus récemment au Sri Lanka, les terroristes étaient imprégnés de cette haine répandue par Da’ech. Ces attaques n’ont pas été commandées par l’organisation dite de l’Etat islamique. Ils ont été inspirés par elle, pas plus que cela. Souvent, l’attaque est précédée d’une vidéo d’allégeance à Baghdadi. Mais les terroristes n’étaient pas en contact avec l’organisation.

Le processus de radicalisation de la cellule d’Imlil

Les différentes étapes du processus de radicalisation qui a conduit aux meurtres d’Imlil sont parfaitement lisibles. Les trois éléments clés sont :

-le réseau mondial Internet ainsi que l’application Telegram.

-un discours bien rodé et prêt-à-penser présentant le monde musulman comme victime d’une guerre menée par l’Occident. Ce discours est bien sûr amplifié par la situation en Syrie.

-des fatwas et une légitimation théologique pour passer à l’acte.

Voyons les choses plus en détail.

La cellule d’Imlil comprenait un noyau de 4 personnes et avait pour émir un certain Abdessamad El Joud. Si l’on tient compte des ramifications diverses, et des complicités à différents degrés, nous sommes en présence de 24 accusés qui comparaissent devant la Chambre criminelle près la cour d'appel de Rabat (annexe de Salé).

Sur les 24, l’un d'entre eux est un converti hispano-suisse. Et deux autres sont un père et son fils. C’est le père qui a poussé son fils à s’engager sur la voie jihadiste. Aucun d’entre eux ne vit dans le dénuement. Ils ont tous un toit, souvent une famille, et ont des revenus plus ou moins réguliers provenant d’activités diverses, généralement des petits commerces.

Les 24 accusés sont jeunes. Un seul avait 50 ans au moment des faits et un autre 40 ans. Les autres ont entre 19 et 36 ans. Tous sont des hommes. 14 habitent Marrakech, dont un Hispano-Suisse, Kevin, âgé de 25 ans. Trois sont de Casablanca, deux de Chtouka Ait Baha, deux de Tanger, un de Fès, un de Sidi Bennour et un d’Essaouira.

Engagement, rencontres, radicalisation progressive

Tous avouent un “engagement religieux“ précoce, y compris l’Hispano-Suisse, converti à Genève à l’âge de 19 ans. Mais engagement religieux ne signifie pas radicalisation.

Après l’engagement religieux, arrive l’année 2011 et le début de la guerre en Syrie. C’est un tournant.

Les rencontres sont un autre élément qui facilite la radicalisation. Les rencontres qui ont facilité la radicalisation se font plus ou moins au hasard, dans des mosquées (deux des accusés sont d’ailleurs des imams), dans une prison (à Salé 2, des condamnés dans des affaires de terrorisme en rencontrent d’autres et ils se revoient à leur libération), dans le même quartier, dans la famille (un père qui radicalise son propre fils).

Les terroristes ou sympathisants du terrorisme finissent toujours par excommunier la société dans laquelle ils vivent (takfir). Ils désertent les mosquées dont les imams ne sont pas du même bord qu’eux. C’est-à-dire toutes les mosquées ou presque. Ils s’isolent progressivement de la société et préfèrent autant que possible, rester dans leur bulle.

Ils organisent alors des réunions dans les domiciles ou des excursions dans la nature. Deux excursions au barrage Lalla Takerkoust dans les environs de Marrakech sont citées dans les dépositions. On y parle beaucoup de l’Etat dit islamique, de Baghdadi, des “croisés“ et des impies. On y excommunie la société et l’Etat. On y visionne en groupe, les dernières vidéos de Da’ech. Les plus violentes, les plus cruelles ont le plus de succès et sont des sources d’inspiration pour les futurs terroristes.

Toutes les vidéos ainsi que la littérature de Da’ech sont essentiellement partagées sur l’application Telegram.

Quelques-uns d’entre eux connaîtront la prison, celle de Salé 2, pour apologie du terrorisme ou tentative de rejoindre les groupes terroristes. Un seul sera condamné pour trafic de drogue. La prison est l’occasion de faire de nouvelles connaissances et d’élargir le groupe.

Takfir, guerre de Syrie

Dans toutes les rencontres, deux thèmes reviennent. Ils sont d’ailleurs liés. Le premier est celui du takfir de la société et de l’Etat. Le second est celui de la guerre en Syrie où les “frères“ sont “agressés, attaqués, assiégés, des femmes et des enfants chaque jour tués par l’Occident“.

Tous rêvent de rejoindre la Syrie pour contribuer au “jihad défensif“, aider leurs frères en guerre.

Puisque rejoindre la Syrie n’a été possible pour aucun d’entre eux [certains ayant été refoulés des frontières marocaines, d’autres condamnés à la prison], l’idée qui germe est d’effectuer le jihad sur place, au Maroc, contre les touristes impies, assimilés à l’Occident agresseur.

A l’appui de tout cela, une longue liste d’injonctions et de fatwas. “Tuez, Dieu vous l’ordonne“, telle est l’injonction. Tuer des occidentaux est qualifié de jihad défensif, c’est un acte de résistance.

Les quatre jeunes Marocains qui constituent le noyau de la cellule rêvent d’action meurtrière. Ils passent en revue différentes cibles, sans jamais concevoir le moindre plan de passage à l’acte, comme s’ils étaient incapables d’anticiper.

Ils sont totalement dans le mimétisme. Ils rêvent de têtes coupées, d’otages décapités habillés de salopettes oranges comme les captifs de Da’ech, de voitures bélier…

Le mercredi 12 décembre 2018, n’en pouvant plus de tourner en rond, ils décident de passer à l’acte. La région d’Imlil est choisie au hasard, uniquement parce qu’ils savent qu’elle est fréquentée par des étrangers. Aucun repérage n'est effectué. Le vendredi, ils sont à pied d’œuvre et ne font preuve d’aucune capacité de confrontation ou d’attaque. Ils recherchent des cibles désarmées et aussi faibles que possible. Les hommes qu’ils rencontrent sont évités. Deux femmes seules, la nuit, attaquées dans leur sommeil à coup d’armes blanches, voilà le maximum de “bravoure“ dont ils ont fait preuve…

Devant les enquêteurs, comme au cours de la vidéo d’allégeance à Da’ech, ils ânonnent les phrases toutes faites apprises par cœur des médias de propagande de Da’ech… Les meurtres d'Imlil ou l'histoire d'une radicalisation type, comme on en voit malheureusement dans de nombreux pays...

Les trois principaux accusés n'en menaient pas large au moment de leur arrestation trois jours après les deux crimes.

Meurtres d'Imlil: voici comment les accusés se sont radicalisés

Le 07 mai 2019 à16:36

Modifié le 08 mai 2019 à 21:43

L’affaire d’Imlil qui est examinée par la chambre criminelle de Rabat (annexe Salé), est un cas typique de radicalisation qui pourrait être étudié par des chercheurs. Une radicalisation exogène véhiculée par Internet et amplifiée par la guerre en Syrie.

Abou Bakr Al Baghdadi a perdu la guerre territoriale mais il a trouvé un concept-clé qui lui facilite le recrutement de nouveaux adeptes. Ce concept est celui d’un monde musulman assiégé et attaqué par l’Occident.

L’Occident, tout l’Occident, est un ennemi. Tous ceux qui ne sont pas de l’idéologie de Da’ech sont de surcroît des ennemis qu’il est licite de tuer, qu’ils soient chrétiens, juifs, musulmans laïcs ou autres.

A Imlil et plus récemment au Sri Lanka, les terroristes étaient imprégnés de cette haine répandue par Da’ech. Ces attaques n’ont pas été commandées par l’organisation dite de l’Etat islamique. Ils ont été inspirés par elle, pas plus que cela. Souvent, l’attaque est précédée d’une vidéo d’allégeance à Baghdadi. Mais les terroristes n’étaient pas en contact avec l’organisation.

Le processus de radicalisation de la cellule d’Imlil

Les différentes étapes du processus de radicalisation qui a conduit aux meurtres d’Imlil sont parfaitement lisibles. Les trois éléments clés sont :

-le réseau mondial Internet ainsi que l’application Telegram.

-un discours bien rodé et prêt-à-penser présentant le monde musulman comme victime d’une guerre menée par l’Occident. Ce discours est bien sûr amplifié par la situation en Syrie.

-des fatwas et une légitimation théologique pour passer à l’acte.

Voyons les choses plus en détail.

La cellule d’Imlil comprenait un noyau de 4 personnes et avait pour émir un certain Abdessamad El Joud. Si l’on tient compte des ramifications diverses, et des complicités à différents degrés, nous sommes en présence de 24 accusés qui comparaissent devant la Chambre criminelle près la cour d'appel de Rabat (annexe de Salé).

Sur les 24, l’un d'entre eux est un converti hispano-suisse. Et deux autres sont un père et son fils. C’est le père qui a poussé son fils à s’engager sur la voie jihadiste. Aucun d’entre eux ne vit dans le dénuement. Ils ont tous un toit, souvent une famille, et ont des revenus plus ou moins réguliers provenant d’activités diverses, généralement des petits commerces.

Les 24 accusés sont jeunes. Un seul avait 50 ans au moment des faits et un autre 40 ans. Les autres ont entre 19 et 36 ans. Tous sont des hommes. 14 habitent Marrakech, dont un Hispano-Suisse, Kevin, âgé de 25 ans. Trois sont de Casablanca, deux de Chtouka Ait Baha, deux de Tanger, un de Fès, un de Sidi Bennour et un d’Essaouira.

Engagement, rencontres, radicalisation progressive

Tous avouent un “engagement religieux“ précoce, y compris l’Hispano-Suisse, converti à Genève à l’âge de 19 ans. Mais engagement religieux ne signifie pas radicalisation.

Après l’engagement religieux, arrive l’année 2011 et le début de la guerre en Syrie. C’est un tournant.

Les rencontres sont un autre élément qui facilite la radicalisation. Les rencontres qui ont facilité la radicalisation se font plus ou moins au hasard, dans des mosquées (deux des accusés sont d’ailleurs des imams), dans une prison (à Salé 2, des condamnés dans des affaires de terrorisme en rencontrent d’autres et ils se revoient à leur libération), dans le même quartier, dans la famille (un père qui radicalise son propre fils).

Les terroristes ou sympathisants du terrorisme finissent toujours par excommunier la société dans laquelle ils vivent (takfir). Ils désertent les mosquées dont les imams ne sont pas du même bord qu’eux. C’est-à-dire toutes les mosquées ou presque. Ils s’isolent progressivement de la société et préfèrent autant que possible, rester dans leur bulle.

Ils organisent alors des réunions dans les domiciles ou des excursions dans la nature. Deux excursions au barrage Lalla Takerkoust dans les environs de Marrakech sont citées dans les dépositions. On y parle beaucoup de l’Etat dit islamique, de Baghdadi, des “croisés“ et des impies. On y excommunie la société et l’Etat. On y visionne en groupe, les dernières vidéos de Da’ech. Les plus violentes, les plus cruelles ont le plus de succès et sont des sources d’inspiration pour les futurs terroristes.

Toutes les vidéos ainsi que la littérature de Da’ech sont essentiellement partagées sur l’application Telegram.

Quelques-uns d’entre eux connaîtront la prison, celle de Salé 2, pour apologie du terrorisme ou tentative de rejoindre les groupes terroristes. Un seul sera condamné pour trafic de drogue. La prison est l’occasion de faire de nouvelles connaissances et d’élargir le groupe.

Takfir, guerre de Syrie

Dans toutes les rencontres, deux thèmes reviennent. Ils sont d’ailleurs liés. Le premier est celui du takfir de la société et de l’Etat. Le second est celui de la guerre en Syrie où les “frères“ sont “agressés, attaqués, assiégés, des femmes et des enfants chaque jour tués par l’Occident“.

Tous rêvent de rejoindre la Syrie pour contribuer au “jihad défensif“, aider leurs frères en guerre.

Puisque rejoindre la Syrie n’a été possible pour aucun d’entre eux [certains ayant été refoulés des frontières marocaines, d’autres condamnés à la prison], l’idée qui germe est d’effectuer le jihad sur place, au Maroc, contre les touristes impies, assimilés à l’Occident agresseur.

A l’appui de tout cela, une longue liste d’injonctions et de fatwas. “Tuez, Dieu vous l’ordonne“, telle est l’injonction. Tuer des occidentaux est qualifié de jihad défensif, c’est un acte de résistance.

Les quatre jeunes Marocains qui constituent le noyau de la cellule rêvent d’action meurtrière. Ils passent en revue différentes cibles, sans jamais concevoir le moindre plan de passage à l’acte, comme s’ils étaient incapables d’anticiper.

Ils sont totalement dans le mimétisme. Ils rêvent de têtes coupées, d’otages décapités habillés de salopettes oranges comme les captifs de Da’ech, de voitures bélier…

Le mercredi 12 décembre 2018, n’en pouvant plus de tourner en rond, ils décident de passer à l’acte. La région d’Imlil est choisie au hasard, uniquement parce qu’ils savent qu’elle est fréquentée par des étrangers. Aucun repérage n'est effectué. Le vendredi, ils sont à pied d’œuvre et ne font preuve d’aucune capacité de confrontation ou d’attaque. Ils recherchent des cibles désarmées et aussi faibles que possible. Les hommes qu’ils rencontrent sont évités. Deux femmes seules, la nuit, attaquées dans leur sommeil à coup d’armes blanches, voilà le maximum de “bravoure“ dont ils ont fait preuve…

Devant les enquêteurs, comme au cours de la vidéo d’allégeance à Da’ech, ils ânonnent les phrases toutes faites apprises par cœur des médias de propagande de Da’ech… Les meurtres d'Imlil ou l'histoire d'une radicalisation type, comme on en voit malheureusement dans de nombreux pays...

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