Yahya Benabdellah

Doctorant à l'Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès.  Chercheur dans le domaine des écosystèmes de l'entrepreneuriat et de l'innovation.

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Nouveau modèle de développement : la voie de l'État entrepreneur

Le 10 août 2020 à 10:58

Modifié le 10 août 2020 à 15:01

L'Etat entrepreneur, en partant d'expériences internationales réussies, voici l'alternative que propose Yahya Benabdellah, pour faire repartir l'économie marocaine.

Si le Maroc, à l'initiative du Roi Mohammed VI, est en train de se chercher un nouveau modèle de développement, c’est que le modèle actuel est clairement devenu obsolète au vu des grands défis auxquel le royaume n’arrive pas à trouver réponse. Voyons un peu ce à quoi se résumait cet “ancien modèle” qui ne fait plus l’affaire d’un Maroc qui veut passer au palier suivant dans son processus de développement.

L'ancien modèle de développement

Derrière ce modèle, il y avait certes une vision, qui consistait à préparer le Maroc pour devenir un hub industriel solidement intégré sur les routes du commerce international. Cette stratégie reposait sur une politique de “grands chantiers” afin de doter notre pays de l’infrastructure nécessaire, des accords de libre-échange pour s’ouvrir à de grands marchés et une politique industrielle qui s’est traduite par le plan émergence et les MMM (métiers mondiaux du Maroc) accompagnée d’autres plans sectoriels afin d’attirer les IDE et construire un noyau de tissu industriel national.

Ces politiques ont été plus ou moins bien menées, elles ont eu des effets incontestablement bénéfiques sur l’économie nationale, mais elles étaient loin d’être suffisantes pour atteindre “l’émergence” tant espérée. Il s’est avéré que le manque d’infrastructure et les barrières douanières n’étaient pas tout ce qui empêchait l’entreprise marocaine d’investir, d’innover et d’exporter.

Pour ne mentionner que quelques une des défaillances du système actuel, je citerai le manque dans la connaissance des marchés internationaux, le manque de savoir et de transfert technologiques dans les entreprises marocaines, le manque de compétences pointues spécifiques à quelques secteurs, la faiblesse des cadres marocains en anglais ce qui est très préjudiciable à l’international, et le manque de fonds de capital-risque accompagnateurs et éthiques.

Ces exemples de manquements font que l’entreprise marocaine n’arrive pas à atteindre le degré d’innovation et de compétitivité qui lui permet de partir à la conquête des marchés internationaux, y compris ceux avec qui on a conclu des accords de libre-échange, ce qui était clairement l’objectif à atteindre de “l’ancien modèle”.

 Une voie différente

Dans le débat en cours au Maroc au sujet du nouveau modèle de développement, je voudrais proposer une voie différente qui s’inspire de l’ouvrage de la brillante économiste italo-américaine Mariana Mazzucato : “L’Etat entrepreneur : pour en finir avec l’opposition public-privé”.

Dans ce livre, Mazzucato explique comment les grandes innovations qui ont permis au nouveau modèle de croissance américain de décoller proviennent pour la plupart de programmes ou d’institutions publiques qui mènent un processus de recherche et de développement long et coûteux.

Elle donne l’exemple entre autres de l’Iphone dont les innovations majeures qui ont permis son développement proviennent pour la plupart d'institutions ou de programmes comme DARPA et SBIR.

Les grandes compagnies pharmaceutiques également, qui loin des idées reçues, dépendent grandement de la recherche des laboratoires publics ou financés directement par l’Etat américain, à la différence de leurs propres laboratoires qui font beaucoup plus de développement que de recherche proprement dite. Elle explique aussi comment des programmes de financement comme SBIR (et SBIC auparavant) ont réussi à booster la croissance des PME et des start-ups américaines.

Dans ce sens, l’Etat a fait beaucoup plus que de simplement réparer les “défaillances de marché” (école néoclassique) pour devenir un “faiseur de marché”. On se retrouve donc devant un État entrepreneur au service des entrepreneurs innovants et de la destruction créatrice dans le sens schumpétérien du terme. Loin de nous donc l’idée d’un secteur public handicapant qui tire l’économie vers le bas versus un secteur privé porteur d’innovation et preneur de risque. Au contraire, dans ce cas là, c’est l’Etat qui prend à son compte les risques les plus forts que le secteur privé ne pourrait supporter.

Le Maroc pourrait dans sa quête d’un nouveau modèle de développement s’inspirer de cette approche, d’autant plus que le capital marocain et malgré la politique des champions nationaux menée au début des années 2000, n’a pas pu relever les défis de l’innovation, de l’industrialisation et de l’internationalisation.

Nous avons besoin de nouvelles solutions de financement qui acceptent plus de risque et qui incitent plus à l’innovation. L’Etat marocain est appelé à devenir le premier des capital-risqueurs, pour investir dans des projets d’innovation dont les fruits ne seraient récoltés qu’à long terme, dans des projets industriels qui paraîtraient trop risqués pour les banques et dans une internationalisation réfléchie et accompagnée de nos entreprises.

Nous pouvons également dans ce sens, nous inspirer de l’expérience réussie de l'État d’occupation israélien qui, à travers le programme Yozma, a donné un sacré coup de fouet à l’investissement dans les start-ups high tech israéliennes. Aujourd’hui, grâce à ce programme, Israël a plus d’une centaine de compagnies cotées sur le l’indice du Nasdaq américain, venant en 3ème position juste derrière les Etats-unis bien sûr et la Chine.

Yozma finançait les fonds d’investissement en capital-risque en doublant leurs apports et en offrant des avantages fiscaux, ainsi que d’autres incitations. Le Maroc pourrait s’en inspirer mais en l’adaptant à sa vision de devenir un hub industriel mondial.

Par ailleurs le Maroc devra choisir ses nouveaux secteurs prioritaires et porteurs, les secteurs critiques pour le pays, où il est important d’avoir une industrie nationale innovante et dont les marchés sont en croissance à l’international. Je propose de considérer la concentration des efforts sur les cinq secteurs suivants : l’eau, l’agriculture, l’énergie solaire, la batterie électrique et la défense.

Premièrement l’eau, car elle est vitale pour un pays comme le Maroc qui connaît un stress hydrique croissant. D’autant plus que ce dernier est un phénomène qui touchera selon les Nations unies les deux tiers de la population mondiale en 2025. La demande locale est urgente, la demande mondiale quant à elle est en forte croissance.

L’Afrique est l’un des continents les plus concernés, le Maroc pourra grâce à sa diplomatie active sur le continent, trouver des marchés pour ses solutions. L’eau est un secteur économique d’avenir qui comprend plusieurs sous-secteurs où on peut se positionner, à savoir le traitement des eaux usées, l’économie de l’eau, le dessalement de l’eau de mer...etc.

L’agriculture est également un secteur qui connaît des innovations majeures, dans lesquelles le Maroc ne peut se permettre de rester à la traîne. Nous connaissons tous l’importance cruciale de ce secteur dans notre pays, pour une grande partie de la population. Ce sentiment s’est renforcé durant la crise du covid où l'on a pris conscience de la dangerosité de notre dépendance vis-à-vis de l’étranger concernant plusieurs aliments de première nécessité.

Les Pays-Bas, un pays qui y a cru et qui a investi massivement dans la recherche et l’innovation dans ce secteur, a réussi à devenir le deuxième pays exportateur en produits agricoles au niveau mondial, juste après les Etats-Unis, et ce malgré sa petite superficie. Ceci a notamment été rendu possible grâce à l’université de Wageningen qui est pour l’agriculture aux Pays-Bas ce qu’est l’université de Stanford pour la Silicon Valley aux Etats-Unis.

Les recherches y sont orientées vers l’objectif de la productivité, ce qui a permis par exemple de réduire la quantité d’eau nécessaire pour produire un kilo de tomates à 8 litres seulement. Le projet de l’UM6P qui a été initié par l’OCP (lui-même opérateur mondial important du secteur de l’agriculture) est un bon début dans ce sens.

Un autre secteur important est celui de l’énergie solaire. Le Maroc est appelé à devenir un grand producteur d’énergie solaire grâce à l’abondance du soleil et à la proximité à l’Europe. Mais construire des centrales solaires à coups de milliards de dollars qui vont dans les poches des groupes étrangers est une grande perte d’opportunité de développer une industrie nationale intégrée des centrales d’énergie solaire.

Comme l’eau, c’est une industrie qui a la capacité de s’exporter, surtout en Afrique, un continent fortement ensoleillé. Il faudra également faire les bons choix technologiques, le coût du photovoltaïque est bien plus intéressant que le thermique, même s’il a le défaut de s’arrêter de produire de l’électricité après le ocucher du soleil.

La batterie électrique, c’est l’autre industrie que le Maroc devra envisager, car l’avenir de l’industrie automobile qui a fait la fierté des politiques publiques nationales pendant la dernière décennie en dépend grandement. L’avenir de la voiture est incontestablement électrique et comme l’a déjà mentionné le ministre Moulay Hafid Elalamy, rien ne nous empêche de percer dans ce secteur à part la production de la batterie électrique.

Un projet qui pourra intégrer la quatre secteurs précédemment cités et qui est d’une importance capitale pour le Maroc, c’est la construction de centrales de dessalement d’eau de mer. En effet, ces centrales sont très énergivores et il est possible d’utiliser l’énergie solaire, couplée aux batteries électriques afin d’y répondre. Il est inutile d’expliquer, par ailleurs, l’importance de l’eau pour le secteur de l’agriculture. Les centrales de dessalement de l’eau de mer sont aujourd’hui très coûteuses et on gagnerait beaucoup à faire baisser leur coûts.

Enfin et pas des moindres, le secteur de l’industrie de la défense. La position géographique du Maroc, son histoire et sa singularité lui imposent de ne jamais baisser la garde. Il est important de garder l’équilibre des forces et la dissuasion dans la région de la Méditerranée occidentale face à de puissantes armées. Mais, à part cet argument purement stratégique et militaire, il faut garder à l’esprit que l’industrie militaire a toujours été dans l’histoire de l’humanité une source d’innovation parfois transversale qui touche d’autres pans de l’économie.

Avoir une industrie militaire, c’est non seulement assurer une indépendance vis-à-vis de l’étranger mais aussi un moyen de faire tourner l’économie, surtout pour les start-ups qui essayent d’innover mais qui ne trouvent pas un marché preneur. Encore une fois, les expériences américaine et israélienne sont là pour en témoigner. En Israël comme aux Etats-unis, l’innovation profite des gros budgets alloués à l’armée et à l’industrie militaire. Il ne faut pas oublier qu'internet n’aura pas été possible sans DARPA et l’armée américaine.

 

Pour ce faire, le Maroc pourrait créer une banque d’investissement publique qui opère en capital-risque directement ou indirectement en s’associant à d’autres fonds d’investissement privés sur le modèle de Yozma.

Pour financer cette banque dans pareilles circonstances de pandémie et de pression sur les finances publiques, nous pourrions lâcher un peu de lest dans l’orthodoxie monétaire qu’adopte notre pays. Une création monétaire destinée exclusivement à investir dans l’industrie exportatrice n’aura que des effets limitées sur l’inflation et sur le taux de change du dirham.

En effet, le taux d’inflation insolemment bas que connaît notre pays depuis quelques trimestres permet pareil prise de risque. D’autant plus que la corrélation systématique entre la création monétaire et l’inflation est de plus en plus contestée par les économistes, surtout après la crise économique de 2008 qui a connu le déferlement de la planche à billets pour sauver les économies occidentales, sans pour autant avoir des effets conséquents sur l’inflation dans l’économie réelle de ces pays là.

La baisse du taux de change quant à elle ne serait que momentanée, le temps que cette politique donne ses fruits et que l’export reparte à la hausse et vienne soutenir le dirham sur les marchés des change. En effet, une baisse maîtrisée du taux de change du dirham pourrait même être bénéfique à l’économie nationale.

D’ailleurs, l’une des défaillances que le modèle actuel connaît est le manque de cohérence dans les choix du policy-mix adopté par notre pays. Depuis quelques temps, l’expression de “guerre commerciale” a pris de l’ampleur, mais ce n’est pas nouveau.

Dans la réalité, le monde était en guerre commerciale non-dite depuis fort longtemps. Or, le Maroc en concluant ses nombreux accords de libre-échange est entré de plain-pied dans cette guerre, sans pour autant se donner tous les moyens de la gagner. L’arme monétaire est donc également à mobiliser dans cette nouvelle stratégie pro-export, à condition bien sûr d’avoir des produits nationaux à exporter.

 

Un Etat entrepreneur signifie également un leadership qui doit être assumé pour mener à bien ces projets, un Etat chef d’orchestre qui explique sa vision, connecte les différentes parties prenantes, mobilise les ressources, contrôle et corrige tout au long du processus.

Enfin, il faut insister sur le fait qu’en tant que pays en voie de développement, on ne devrait pas s’empêcher de voir grand et de croire en nos capacités. La crise du covid et ce qui s’en est suivi en termes d’innovations et d’initiatives d’industrialisation est une preuve que beaucoup de choses sont possibles au Maroc, si la volonté est là de mobiliser et de faire travailler ensemble toutes les forces vives de notre pays.

Yahya Benabdellah

Doctorant à l'Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès.  Chercheur dans le domaine des écosystèmes de l'entrepreneuriat et de l'innovation.

Nouveau modèle de développement : la voie de l'État entrepreneur

Le 10 août 2020 à15:01

Modifié le 10 août 2020 à 15:01

L'Etat entrepreneur, en partant d'expériences internationales réussies, voici l'alternative que propose Yahya Benabdellah, pour faire repartir l'économie marocaine.

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Si le Maroc, à l'initiative du Roi Mohammed VI, est en train de se chercher un nouveau modèle de développement, c’est que le modèle actuel est clairement devenu obsolète au vu des grands défis auxquel le royaume n’arrive pas à trouver réponse. Voyons un peu ce à quoi se résumait cet “ancien modèle” qui ne fait plus l’affaire d’un Maroc qui veut passer au palier suivant dans son processus de développement.

L'ancien modèle de développement

Derrière ce modèle, il y avait certes une vision, qui consistait à préparer le Maroc pour devenir un hub industriel solidement intégré sur les routes du commerce international. Cette stratégie reposait sur une politique de “grands chantiers” afin de doter notre pays de l’infrastructure nécessaire, des accords de libre-échange pour s’ouvrir à de grands marchés et une politique industrielle qui s’est traduite par le plan émergence et les MMM (métiers mondiaux du Maroc) accompagnée d’autres plans sectoriels afin d’attirer les IDE et construire un noyau de tissu industriel national.

Ces politiques ont été plus ou moins bien menées, elles ont eu des effets incontestablement bénéfiques sur l’économie nationale, mais elles étaient loin d’être suffisantes pour atteindre “l’émergence” tant espérée. Il s’est avéré que le manque d’infrastructure et les barrières douanières n’étaient pas tout ce qui empêchait l’entreprise marocaine d’investir, d’innover et d’exporter.

Pour ne mentionner que quelques une des défaillances du système actuel, je citerai le manque dans la connaissance des marchés internationaux, le manque de savoir et de transfert technologiques dans les entreprises marocaines, le manque de compétences pointues spécifiques à quelques secteurs, la faiblesse des cadres marocains en anglais ce qui est très préjudiciable à l’international, et le manque de fonds de capital-risque accompagnateurs et éthiques.

Ces exemples de manquements font que l’entreprise marocaine n’arrive pas à atteindre le degré d’innovation et de compétitivité qui lui permet de partir à la conquête des marchés internationaux, y compris ceux avec qui on a conclu des accords de libre-échange, ce qui était clairement l’objectif à atteindre de “l’ancien modèle”.

 Une voie différente

Dans le débat en cours au Maroc au sujet du nouveau modèle de développement, je voudrais proposer une voie différente qui s’inspire de l’ouvrage de la brillante économiste italo-américaine Mariana Mazzucato : “L’Etat entrepreneur : pour en finir avec l’opposition public-privé”.

Dans ce livre, Mazzucato explique comment les grandes innovations qui ont permis au nouveau modèle de croissance américain de décoller proviennent pour la plupart de programmes ou d’institutions publiques qui mènent un processus de recherche et de développement long et coûteux.

Elle donne l’exemple entre autres de l’Iphone dont les innovations majeures qui ont permis son développement proviennent pour la plupart d'institutions ou de programmes comme DARPA et SBIR.

Les grandes compagnies pharmaceutiques également, qui loin des idées reçues, dépendent grandement de la recherche des laboratoires publics ou financés directement par l’Etat américain, à la différence de leurs propres laboratoires qui font beaucoup plus de développement que de recherche proprement dite. Elle explique aussi comment des programmes de financement comme SBIR (et SBIC auparavant) ont réussi à booster la croissance des PME et des start-ups américaines.

Dans ce sens, l’Etat a fait beaucoup plus que de simplement réparer les “défaillances de marché” (école néoclassique) pour devenir un “faiseur de marché”. On se retrouve donc devant un État entrepreneur au service des entrepreneurs innovants et de la destruction créatrice dans le sens schumpétérien du terme. Loin de nous donc l’idée d’un secteur public handicapant qui tire l’économie vers le bas versus un secteur privé porteur d’innovation et preneur de risque. Au contraire, dans ce cas là, c’est l’Etat qui prend à son compte les risques les plus forts que le secteur privé ne pourrait supporter.

Le Maroc pourrait dans sa quête d’un nouveau modèle de développement s’inspirer de cette approche, d’autant plus que le capital marocain et malgré la politique des champions nationaux menée au début des années 2000, n’a pas pu relever les défis de l’innovation, de l’industrialisation et de l’internationalisation.

Nous avons besoin de nouvelles solutions de financement qui acceptent plus de risque et qui incitent plus à l’innovation. L’Etat marocain est appelé à devenir le premier des capital-risqueurs, pour investir dans des projets d’innovation dont les fruits ne seraient récoltés qu’à long terme, dans des projets industriels qui paraîtraient trop risqués pour les banques et dans une internationalisation réfléchie et accompagnée de nos entreprises.

Nous pouvons également dans ce sens, nous inspirer de l’expérience réussie de l'État d’occupation israélien qui, à travers le programme Yozma, a donné un sacré coup de fouet à l’investissement dans les start-ups high tech israéliennes. Aujourd’hui, grâce à ce programme, Israël a plus d’une centaine de compagnies cotées sur le l’indice du Nasdaq américain, venant en 3ème position juste derrière les Etats-unis bien sûr et la Chine.

Yozma finançait les fonds d’investissement en capital-risque en doublant leurs apports et en offrant des avantages fiscaux, ainsi que d’autres incitations. Le Maroc pourrait s’en inspirer mais en l’adaptant à sa vision de devenir un hub industriel mondial.

Par ailleurs le Maroc devra choisir ses nouveaux secteurs prioritaires et porteurs, les secteurs critiques pour le pays, où il est important d’avoir une industrie nationale innovante et dont les marchés sont en croissance à l’international. Je propose de considérer la concentration des efforts sur les cinq secteurs suivants : l’eau, l’agriculture, l’énergie solaire, la batterie électrique et la défense.

Premièrement l’eau, car elle est vitale pour un pays comme le Maroc qui connaît un stress hydrique croissant. D’autant plus que ce dernier est un phénomène qui touchera selon les Nations unies les deux tiers de la population mondiale en 2025. La demande locale est urgente, la demande mondiale quant à elle est en forte croissance.

L’Afrique est l’un des continents les plus concernés, le Maroc pourra grâce à sa diplomatie active sur le continent, trouver des marchés pour ses solutions. L’eau est un secteur économique d’avenir qui comprend plusieurs sous-secteurs où on peut se positionner, à savoir le traitement des eaux usées, l’économie de l’eau, le dessalement de l’eau de mer...etc.

L’agriculture est également un secteur qui connaît des innovations majeures, dans lesquelles le Maroc ne peut se permettre de rester à la traîne. Nous connaissons tous l’importance cruciale de ce secteur dans notre pays, pour une grande partie de la population. Ce sentiment s’est renforcé durant la crise du covid où l'on a pris conscience de la dangerosité de notre dépendance vis-à-vis de l’étranger concernant plusieurs aliments de première nécessité.

Les Pays-Bas, un pays qui y a cru et qui a investi massivement dans la recherche et l’innovation dans ce secteur, a réussi à devenir le deuxième pays exportateur en produits agricoles au niveau mondial, juste après les Etats-Unis, et ce malgré sa petite superficie. Ceci a notamment été rendu possible grâce à l’université de Wageningen qui est pour l’agriculture aux Pays-Bas ce qu’est l’université de Stanford pour la Silicon Valley aux Etats-Unis.

Les recherches y sont orientées vers l’objectif de la productivité, ce qui a permis par exemple de réduire la quantité d’eau nécessaire pour produire un kilo de tomates à 8 litres seulement. Le projet de l’UM6P qui a été initié par l’OCP (lui-même opérateur mondial important du secteur de l’agriculture) est un bon début dans ce sens.

Un autre secteur important est celui de l’énergie solaire. Le Maroc est appelé à devenir un grand producteur d’énergie solaire grâce à l’abondance du soleil et à la proximité à l’Europe. Mais construire des centrales solaires à coups de milliards de dollars qui vont dans les poches des groupes étrangers est une grande perte d’opportunité de développer une industrie nationale intégrée des centrales d’énergie solaire.

Comme l’eau, c’est une industrie qui a la capacité de s’exporter, surtout en Afrique, un continent fortement ensoleillé. Il faudra également faire les bons choix technologiques, le coût du photovoltaïque est bien plus intéressant que le thermique, même s’il a le défaut de s’arrêter de produire de l’électricité après le ocucher du soleil.

La batterie électrique, c’est l’autre industrie que le Maroc devra envisager, car l’avenir de l’industrie automobile qui a fait la fierté des politiques publiques nationales pendant la dernière décennie en dépend grandement. L’avenir de la voiture est incontestablement électrique et comme l’a déjà mentionné le ministre Moulay Hafid Elalamy, rien ne nous empêche de percer dans ce secteur à part la production de la batterie électrique.

Un projet qui pourra intégrer la quatre secteurs précédemment cités et qui est d’une importance capitale pour le Maroc, c’est la construction de centrales de dessalement d’eau de mer. En effet, ces centrales sont très énergivores et il est possible d’utiliser l’énergie solaire, couplée aux batteries électriques afin d’y répondre. Il est inutile d’expliquer, par ailleurs, l’importance de l’eau pour le secteur de l’agriculture. Les centrales de dessalement de l’eau de mer sont aujourd’hui très coûteuses et on gagnerait beaucoup à faire baisser leur coûts.

Enfin et pas des moindres, le secteur de l’industrie de la défense. La position géographique du Maroc, son histoire et sa singularité lui imposent de ne jamais baisser la garde. Il est important de garder l’équilibre des forces et la dissuasion dans la région de la Méditerranée occidentale face à de puissantes armées. Mais, à part cet argument purement stratégique et militaire, il faut garder à l’esprit que l’industrie militaire a toujours été dans l’histoire de l’humanité une source d’innovation parfois transversale qui touche d’autres pans de l’économie.

Avoir une industrie militaire, c’est non seulement assurer une indépendance vis-à-vis de l’étranger mais aussi un moyen de faire tourner l’économie, surtout pour les start-ups qui essayent d’innover mais qui ne trouvent pas un marché preneur. Encore une fois, les expériences américaine et israélienne sont là pour en témoigner. En Israël comme aux Etats-unis, l’innovation profite des gros budgets alloués à l’armée et à l’industrie militaire. Il ne faut pas oublier qu'internet n’aura pas été possible sans DARPA et l’armée américaine.

 

Pour ce faire, le Maroc pourrait créer une banque d’investissement publique qui opère en capital-risque directement ou indirectement en s’associant à d’autres fonds d’investissement privés sur le modèle de Yozma.

Pour financer cette banque dans pareilles circonstances de pandémie et de pression sur les finances publiques, nous pourrions lâcher un peu de lest dans l’orthodoxie monétaire qu’adopte notre pays. Une création monétaire destinée exclusivement à investir dans l’industrie exportatrice n’aura que des effets limitées sur l’inflation et sur le taux de change du dirham.

En effet, le taux d’inflation insolemment bas que connaît notre pays depuis quelques trimestres permet pareil prise de risque. D’autant plus que la corrélation systématique entre la création monétaire et l’inflation est de plus en plus contestée par les économistes, surtout après la crise économique de 2008 qui a connu le déferlement de la planche à billets pour sauver les économies occidentales, sans pour autant avoir des effets conséquents sur l’inflation dans l’économie réelle de ces pays là.

La baisse du taux de change quant à elle ne serait que momentanée, le temps que cette politique donne ses fruits et que l’export reparte à la hausse et vienne soutenir le dirham sur les marchés des change. En effet, une baisse maîtrisée du taux de change du dirham pourrait même être bénéfique à l’économie nationale.

D’ailleurs, l’une des défaillances que le modèle actuel connaît est le manque de cohérence dans les choix du policy-mix adopté par notre pays. Depuis quelques temps, l’expression de “guerre commerciale” a pris de l’ampleur, mais ce n’est pas nouveau.

Dans la réalité, le monde était en guerre commerciale non-dite depuis fort longtemps. Or, le Maroc en concluant ses nombreux accords de libre-échange est entré de plain-pied dans cette guerre, sans pour autant se donner tous les moyens de la gagner. L’arme monétaire est donc également à mobiliser dans cette nouvelle stratégie pro-export, à condition bien sûr d’avoir des produits nationaux à exporter.

 

Un Etat entrepreneur signifie également un leadership qui doit être assumé pour mener à bien ces projets, un Etat chef d’orchestre qui explique sa vision, connecte les différentes parties prenantes, mobilise les ressources, contrôle et corrige tout au long du processus.

Enfin, il faut insister sur le fait qu’en tant que pays en voie de développement, on ne devrait pas s’empêcher de voir grand et de croire en nos capacités. La crise du covid et ce qui s’en est suivi en termes d’innovations et d’initiatives d’industrialisation est une preuve que beaucoup de choses sont possibles au Maroc, si la volonté est là de mobiliser et de faire travailler ensemble toutes les forces vives de notre pays.

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