Les pays africains peinent à entamer leur transformation structurelle

En marge de la 19è édition du Forum de Bamako, qui s'est tenu du 21 au 23 février dans la capitale malienne, le Policy Center for the New South, think tank fondé par le groupe OCP, a initié une réflexion autour de la «sécurité alimentaire et la transformation structurelle des économies africaines». Les détails.

Afrique: difficile transformation des économies du continent

Le 25 février 2019 à 12:45

Modifié le 25 février 2019 à 18:49

BAMAKO. L’Afrique peut-elle aspirer au statut de puissance agricole, et assurer ainsi la sécurité alimentaire de ses habitants ? La question se pose avec plus d’acuité à l’aune des défis démographiques et socioéconomiques que doit relever le continent, sans oublier les contraintes liées aux changements climatiques…

Ces questions étaient au cœur des débats lors d’un séminaire organisé le 20 février par le Policy Center for the New South (ex OCP Policy Center), en partenariat avec la fondation du Forum de Bamako, dont la 19è édition s'est tenue du 21 au 23 février dans la capitale malienne.

En abordant le thème de la «sécurité alimentaire et la transformation structurelle des économies africaines», le PCNS œuvre à initier «une réflexion sur les enjeux africains, selon un prisme africain. Notamment en déconstruisant les discours stéréotypés», précise le Pr Rachid El Houdaigui, senior fellow au sein du PCNS.

Car c’est effectivement en tenant compte des réalités africaines que la problématique de la sécurité alimentaire peut être abordée, loin des idées reçues. Le continent disposant en effet de sérieux atouts pour atteindre cet objectif.

«Alors que la pression s’accroît sur la disponibilité des terres arables, 60% des terres agricoles non exploitées dans le monde se situent en Afrique. Les ressources en eau sont également disponibles, mais seules 2,5% des terres africaines sont irriguées», déplore le Pr Rachid Doukkali, senior fellow au PCNS.

Déficit de complémentarité et de gouvernance

En dépit de cette réalité, la sécurité alimentaire demeure à la portée des pays africains. «La production agricole a augmenté en moyenne de 3,2% ces dernières années en Afrique, ce qui est supérieur à la moyenne mondiale. Les politiques agricoles africaines doivent être pensées en termes d’intensification des cultures, mais aussi de complémentarité», souligne Fatima Ezzahra Mengoub, chercheuse au PCNS, qui insiste également sur l’importance des échanges commerciaux agricoles en matière de sécurité alimentaire.

«Au sein du PCNS, nous avons calculé des indices de complémentarité entre les productions agricoles de certains pays africains. Ces indices varient de 9 à 32%, ce qui met en évidence une faible complémentarité, principalement en raison de la modestie des exportations agricoles africaines, mais aussi des similitudes aussi bien dans les cultures que dans les modes de production et de consommation».

Ce déficit de complémentarité est aggravé par les carences que connait le continent en matières d’infrastructures, de logistique et d’accès à l’énergie. L’on pourrait croire que l’accès au financement freine également l’investissement dans le secteur agricole, mais les politiques agricoles africaines ont montré leurs limites principalement en raison d’un déficit de gouvernance, comme l’explique l’ancien Premier ministre guinéen, Kabiné Komara : «les pays africains ont convenu d’un new deal agricole il y a 15 ans déjà, lors du sommet de Maputo, où les gouvernements se sont engagés à investir au moins 10% de leur budget dans l’agriculture. Nous estimions alors que cela pouvait enclencher la transformation structurelle des économies africaines, l’accroissement de la valeur ajoutée agricole générant des flux bénéficiant au développement de l’industrie et des services, tout en contribuant à la réduction des inégalités».

 Quid du capital humain ?

15 ans plus tard, seuls une dizaine de pays allouent un minimum de 10% à l’agriculture. Sauf que «l’impact est très minime malgré les milliards dépensés. Au lieu de se focaliser sur l’investissement productif dans l’agriculture, on a gaspillé ces budgets dans l’achat d’équipements surfacturés, l’aménagement de bureaux, l’acquisition de 4X4,… C’est une occasion ratée à cause d’une gouvernance déficiente», regrette l’ancien Premier ministre guinéen.

Pour autant, la transformation structurelle des économies africaines peut-elle encore devenir une réalité, alors que la part de l’industrie dans le PIB africain ne cesse de diminuer depuis la libéralisation des échanges commerciaux - les pays optant pour les importations massives au détriment de leurs économies… ? Quant aux services, même si leur part est importante, leurs qualité et valeur ajoutée demeurent assez faibles.

Dans le même contexte, le capital humain africain peut-il contribuer à une transformation structurelle réussie ? Difficile, dans l’état actuel des choses où 60% de la population africaine active est accaparée par l’agriculture. «Une situation anormale pour un secteur qui ne contribue qu’à hauteur de 15% au PIB africain», relève le Pr Rachid Doukkali. Une concentration de main d’œuvre qui est non seulement contre-productive, mais exerce aussi une pression sur les terres et les ressources naturelles.

Dans les économies occidentales, la transformation structurelle a été réussie grâce au «labor pull»: le développement de l’industrie et des services ayant peu à peu absorbé des pans importants de la main d’œuvre agricole. En Afrique, c’est un peu le contraire qui se passe. Avec des ruraux qui quittent l’agriculture sans trouver leur compte dans les autres secteurs. Résultat: ils s’enlisent dans une précarité urbaine avec son corollaire de problèmes: bidonvilles, pauvreté, insécurité, terrorisme,…

Absence d’effet multiplicateur

Pour le chercheur du PCNS, les pays africains doivent impérativement investir davantage dans leur capital humain, au lieu de «faire le choix de la médiocrité, en s’appuyant uniquement sur une main d’œuvre à bas coût pour rester compétitifs ».

«En Afrique, il n’y a pas eu d’effet multiplicateur de l’agriculture sur l’économie des pays. En amont, nous continuons à importer nos intrants, nos machines agricoles,… Ce qui revient à créer de l’emploi dans les économies avancées pour améliorer la production agricole africaine, au détriment des besoins du continent. Jusqu’à présent l’Afrique a appliqué des modèles de développement et de gestion de ses ressources qui ont été conçus par, et souvent pour, des pays développés. Or les conditions ne sont pas les mêmes en Afrique, qui n’a pas donné jour à des économistes capables d’élaborer des modèles de développement adaptés à la réalité du continent», souligne le Pr Rachid Doukkali.

Un constat que partage Kabiné Komara. «Il faut revoir des pans entiers des accords de l’OMC signés par les pays africains, afin de regagner un peu de notre autonomie. Les pays africains ne peuvent pas continuer à tout importer à bas coût, au détriment de leur développement économique et social. Les élites africaines doivent profiter de la création d’une Zone de libre-échange continentale pour renégocier, en leur faveur, un certain nombre d’engagements internationaux qui maintiennent le continent dans un état de sous-développement», a martelé l'ancien Premier ministre guinéen.

Les pays africains peinent à entamer leur transformation structurelle

Le 25 février 2019 à13:10

Modifié le 25 février 2019 à 18:49

En marge de la 19è édition du Forum de Bamako, qui s'est tenu du 21 au 23 février dans la capitale malienne, le Policy Center for the New South, think tank fondé par le groupe OCP, a initié une réflexion autour de la «sécurité alimentaire et la transformation structurelle des économies africaines». Les détails.

BAMAKO. L’Afrique peut-elle aspirer au statut de puissance agricole, et assurer ainsi la sécurité alimentaire de ses habitants ? La question se pose avec plus d’acuité à l’aune des défis démographiques et socioéconomiques que doit relever le continent, sans oublier les contraintes liées aux changements climatiques…

Ces questions étaient au cœur des débats lors d’un séminaire organisé le 20 février par le Policy Center for the New South (ex OCP Policy Center), en partenariat avec la fondation du Forum de Bamako, dont la 19è édition s'est tenue du 21 au 23 février dans la capitale malienne.

En abordant le thème de la «sécurité alimentaire et la transformation structurelle des économies africaines», le PCNS œuvre à initier «une réflexion sur les enjeux africains, selon un prisme africain. Notamment en déconstruisant les discours stéréotypés», précise le Pr Rachid El Houdaigui, senior fellow au sein du PCNS.

Car c’est effectivement en tenant compte des réalités africaines que la problématique de la sécurité alimentaire peut être abordée, loin des idées reçues. Le continent disposant en effet de sérieux atouts pour atteindre cet objectif.

«Alors que la pression s’accroît sur la disponibilité des terres arables, 60% des terres agricoles non exploitées dans le monde se situent en Afrique. Les ressources en eau sont également disponibles, mais seules 2,5% des terres africaines sont irriguées», déplore le Pr Rachid Doukkali, senior fellow au PCNS.

Déficit de complémentarité et de gouvernance

En dépit de cette réalité, la sécurité alimentaire demeure à la portée des pays africains. «La production agricole a augmenté en moyenne de 3,2% ces dernières années en Afrique, ce qui est supérieur à la moyenne mondiale. Les politiques agricoles africaines doivent être pensées en termes d’intensification des cultures, mais aussi de complémentarité», souligne Fatima Ezzahra Mengoub, chercheuse au PCNS, qui insiste également sur l’importance des échanges commerciaux agricoles en matière de sécurité alimentaire.

«Au sein du PCNS, nous avons calculé des indices de complémentarité entre les productions agricoles de certains pays africains. Ces indices varient de 9 à 32%, ce qui met en évidence une faible complémentarité, principalement en raison de la modestie des exportations agricoles africaines, mais aussi des similitudes aussi bien dans les cultures que dans les modes de production et de consommation».

Ce déficit de complémentarité est aggravé par les carences que connait le continent en matières d’infrastructures, de logistique et d’accès à l’énergie. L’on pourrait croire que l’accès au financement freine également l’investissement dans le secteur agricole, mais les politiques agricoles africaines ont montré leurs limites principalement en raison d’un déficit de gouvernance, comme l’explique l’ancien Premier ministre guinéen, Kabiné Komara : «les pays africains ont convenu d’un new deal agricole il y a 15 ans déjà, lors du sommet de Maputo, où les gouvernements se sont engagés à investir au moins 10% de leur budget dans l’agriculture. Nous estimions alors que cela pouvait enclencher la transformation structurelle des économies africaines, l’accroissement de la valeur ajoutée agricole générant des flux bénéficiant au développement de l’industrie et des services, tout en contribuant à la réduction des inégalités».

 Quid du capital humain ?

15 ans plus tard, seuls une dizaine de pays allouent un minimum de 10% à l’agriculture. Sauf que «l’impact est très minime malgré les milliards dépensés. Au lieu de se focaliser sur l’investissement productif dans l’agriculture, on a gaspillé ces budgets dans l’achat d’équipements surfacturés, l’aménagement de bureaux, l’acquisition de 4X4,… C’est une occasion ratée à cause d’une gouvernance déficiente», regrette l’ancien Premier ministre guinéen.

Pour autant, la transformation structurelle des économies africaines peut-elle encore devenir une réalité, alors que la part de l’industrie dans le PIB africain ne cesse de diminuer depuis la libéralisation des échanges commerciaux - les pays optant pour les importations massives au détriment de leurs économies… ? Quant aux services, même si leur part est importante, leurs qualité et valeur ajoutée demeurent assez faibles.

Dans le même contexte, le capital humain africain peut-il contribuer à une transformation structurelle réussie ? Difficile, dans l’état actuel des choses où 60% de la population africaine active est accaparée par l’agriculture. «Une situation anormale pour un secteur qui ne contribue qu’à hauteur de 15% au PIB africain», relève le Pr Rachid Doukkali. Une concentration de main d’œuvre qui est non seulement contre-productive, mais exerce aussi une pression sur les terres et les ressources naturelles.

Dans les économies occidentales, la transformation structurelle a été réussie grâce au «labor pull»: le développement de l’industrie et des services ayant peu à peu absorbé des pans importants de la main d’œuvre agricole. En Afrique, c’est un peu le contraire qui se passe. Avec des ruraux qui quittent l’agriculture sans trouver leur compte dans les autres secteurs. Résultat: ils s’enlisent dans une précarité urbaine avec son corollaire de problèmes: bidonvilles, pauvreté, insécurité, terrorisme,…

Absence d’effet multiplicateur

Pour le chercheur du PCNS, les pays africains doivent impérativement investir davantage dans leur capital humain, au lieu de «faire le choix de la médiocrité, en s’appuyant uniquement sur une main d’œuvre à bas coût pour rester compétitifs ».

«En Afrique, il n’y a pas eu d’effet multiplicateur de l’agriculture sur l’économie des pays. En amont, nous continuons à importer nos intrants, nos machines agricoles,… Ce qui revient à créer de l’emploi dans les économies avancées pour améliorer la production agricole africaine, au détriment des besoins du continent. Jusqu’à présent l’Afrique a appliqué des modèles de développement et de gestion de ses ressources qui ont été conçus par, et souvent pour, des pays développés. Or les conditions ne sont pas les mêmes en Afrique, qui n’a pas donné jour à des économistes capables d’élaborer des modèles de développement adaptés à la réalité du continent», souligne le Pr Rachid Doukkali.

Un constat que partage Kabiné Komara. «Il faut revoir des pans entiers des accords de l’OMC signés par les pays africains, afin de regagner un peu de notre autonomie. Les pays africains ne peuvent pas continuer à tout importer à bas coût, au détriment de leur développement économique et social. Les élites africaines doivent profiter de la création d’une Zone de libre-échange continentale pour renégocier, en leur faveur, un certain nombre d’engagements internationaux qui maintiennent le continent dans un état de sous-développement», a martelé l'ancien Premier ministre guinéen.

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