Nabil Adel

Enseignant-chercheur. Directeur d'un groupe de recherche en géopolitique et géoéconomie. Membre du mouvement Maan

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Politique de l’Import-substitution : le paradoxe du protectionnisme

Politique de l’Import-substitution : le paradoxe du protectionnisme

Le 12 juin 2020 à 19:57

Modifié le 12 juin 2020 à 20:23

Dans les conditions actuelles de l’environnement économique des entreprises au Maroc et compte tenu du paradoxe de l’effet volume, le protectionnisme auquel appelle certains économistes de leurs vœux, ne produira que de la rente, des prix élevés et une piètre qualité.

Les crises sont ces moments nécessaires à l’activité économique pour se régénérer, chasser les poids morts et voir éclore de nouvelles stars dans un processus d’éternel renouvellement. Mais, les crises sont également ces moments d’angoisse à l’échelle individuelle, où les effets négatifs de la transition (chômage, inflation, déficits public et extérieur, endettement, etc.) ont souvent des conséquences fort traumatisantes sur les plus démunis de la société. D’où la pression exercée sur les responsables politiques pour prendre des décisions rapides de relance de l’économie et, donc, de soulagement de la population.

Parmi les mesures qui ont le vent en poupe ces derniers temps et vaillamment défendues par certains économistes, figure le retour au protectionnisme sous différentes appellations : protectionnisme éducateur, protectionnisme intelligent, import-substitution, souverainisme économique, etc. Les raisons avancées par certains tournent autour de trois arguments : la nécessité de cette phase pour notre rattrapage industriel, l’urgence de sauver nos industries et donc les emplois qu’elles maintiennent et le rééquilibrage de notre balance commerciale structurellement déficitaire à cause des accords de libre-échanges. Même si ces raisons pourraient sembler valables, elles ne traitent hélas que les manifestations du problème et non sa source.

Rappelons d’emblée qu’un excédent commercial n’est pas synonyme de performance économique (beaucoup de pays pétroliers du tiers monde avaient des excédents commerciaux records quand les cours de l’or noir étaient au zénith), tout comme un déficit n’est pas synonyme de contre-performance (4 des 7 pays les plus industrialisés ont une balance commerciale déficitaire, dont la première puissance économique mondiale que sont les États unis). Le vrai débat doit donc porter sur la création de richesses mesurée par la progression du PIB et non sur le solde comptable de la balance commerciale.

Une entreprise non compétitive dans son pays ne le sera pas ailleurs et vice-versa

Cela étant rappelé, la véritable limite de la politique de l’import-substitution, désormais portée par le ministre de l’industrie et du commerce, est qu’elle réduit les débouchés de notre industrie au seul marché local, où la demande est très faible compte tenu de la taille de notre économie. Cette limitation conduit à un paradoxe économique dans lequel tomberont fatalement les défenseurs du protectionnisme même momentané. Ce paradoxe s’énoncerait comme suit : « Pour permettre à notre industrie de se développer, il faut la protéger du marché international et de la concurrence étrangère. Or ce n’est que le marché international qui offre des débouchés suffisamment importants pour permettre à notre industrie de bénéficier des effets “économies d’échelle” et “courbe d’expérience” indispensables à la compétitivité. Aucun protectionnisme ne permettra à l’industrie locale d’être compétitive, car il la privera de cet effet volume qui lui permettra par la suite de baisser ses prix pour faire justement face à cette concurrence étrangère contre laquelle, on cherche à la protéger ».

Ainsi, le protectionnisme ne ferait que déplacer le problème dans l’espace, car une entreprise non compétitive dans son pays ne le sera pas ailleurs et vice-versa et la raison n’est pas à chercher dans la concurrence étrangère, mais dans ses propres lacunes de stratégie et de management. Sur les secteurs traditionnels où le Maroc opère (textile, agroalimentaire et autres industries légères), il n’y a aucune raison pour que nos opérateurs industriels soient moins compétitifs que ceux de pays ayant un niveau de développement similaire (Tunisie, Égypte, Jordanie, etc.). Et si c’est le cas, c’est que le problème n’est pas dans la concurrence étrangère, mais dans notre environnement économique qui doit être réformé en profondeur, loin les chimères qu’on agite çà et là et qui nous éloignent des vrais sujets. Dans les conditions actuelles de l’environnement économique des entreprises au Maroc et compte tenu du paradoxe de l’effet volume, le protectionnisme auquel appelle certains économistes de leurs vœux, ne produira que de la rente, des prix élevés et une piètre qualité.

Le festin était là, mais on n’a pas su se servir

Or, jamais le Maroc n’a exporté autant de biens et services et à autant de pays que depuis qu’il a signé les accords de libre-échanges et émancipé son commerce extérieur de toutes les lourdeurs de la non-regrettée politique de l’import-substitution des années 60 et 70. Ce fut le cas chez nous et dans beaucoup d’autres pays qui avaient essayé cette politique et l’avaient rapidement abandonnée, quand ils en ont constaté les limites et ont opté pour l’ouverture.

Sans le développement du commerce international, qui a considérablement réduit les coûts grâce à l’optimisation des chaînes de valeur, la révolution technologique n’aurait jamais été aussi diffuse et la fracture numérique entre les pays riches et les pays pauvres aurait été insurmontable. Le libre-échange, qu’on affabule de tous les maux, a été l’agent principal de la réduction de la pauvreté dans le monde et a permis à beaucoup de pays pauvres de rattraper leur retard économique et technologique grâce aux gigantesques marchés des pays riches et aux transferts massifs de technologie dont ils ont bénéficié. Si le Maroc n’a pas autant bénéficié de la fabuleuse manne que représentait le commerce international, c’est qu’il n’a pas su en profiter. Le festin était là, mais on n’a pas su se servir.   

Monsieur le ministre, vous n’avez aucune raison d’être déçu par l’attitude des industriels marocains. Aucun entrepreneur n’investit parce qu’on lui prépare des listes de secteurs « porteurs ». Il parie sur l’avenir quand qu’il a de la visibilité et des perspectives de croissance et de profit. Et cet attrait, c’est lui qui le décide et personne d’autre. Aujourd’hui, il est beaucoup plus intéressant et surtout plus simple pour un opérateur d’importer un produit que de le fabriquer sur place quand bien même il pourrait le faire. Résolvez ce problème et vous n’aurez aucune liste à préparer.

Nabil Adel

Enseignant-chercheur. Directeur d'un groupe de recherche en géopolitique et géoéconomie. Membre du mouvement Maan

Politique de l’Import-substitution : le paradoxe du protectionnisme

Le 12 juin 2020 à20:23

Modifié le 12 juin 2020 à 20:23

Dans les conditions actuelles de l’environnement économique des entreprises au Maroc et compte tenu du paradoxe de l’effet volume, le protectionnisme auquel appelle certains économistes de leurs vœux, ne produira que de la rente, des prix élevés et une piètre qualité.

Les crises sont ces moments nécessaires à l’activité économique pour se régénérer, chasser les poids morts et voir éclore de nouvelles stars dans un processus d’éternel renouvellement. Mais, les crises sont également ces moments d’angoisse à l’échelle individuelle, où les effets négatifs de la transition (chômage, inflation, déficits public et extérieur, endettement, etc.) ont souvent des conséquences fort traumatisantes sur les plus démunis de la société. D’où la pression exercée sur les responsables politiques pour prendre des décisions rapides de relance de l’économie et, donc, de soulagement de la population.

Parmi les mesures qui ont le vent en poupe ces derniers temps et vaillamment défendues par certains économistes, figure le retour au protectionnisme sous différentes appellations : protectionnisme éducateur, protectionnisme intelligent, import-substitution, souverainisme économique, etc. Les raisons avancées par certains tournent autour de trois arguments : la nécessité de cette phase pour notre rattrapage industriel, l’urgence de sauver nos industries et donc les emplois qu’elles maintiennent et le rééquilibrage de notre balance commerciale structurellement déficitaire à cause des accords de libre-échanges. Même si ces raisons pourraient sembler valables, elles ne traitent hélas que les manifestations du problème et non sa source.

Rappelons d’emblée qu’un excédent commercial n’est pas synonyme de performance économique (beaucoup de pays pétroliers du tiers monde avaient des excédents commerciaux records quand les cours de l’or noir étaient au zénith), tout comme un déficit n’est pas synonyme de contre-performance (4 des 7 pays les plus industrialisés ont une balance commerciale déficitaire, dont la première puissance économique mondiale que sont les États unis). Le vrai débat doit donc porter sur la création de richesses mesurée par la progression du PIB et non sur le solde comptable de la balance commerciale.

Une entreprise non compétitive dans son pays ne le sera pas ailleurs et vice-versa

Cela étant rappelé, la véritable limite de la politique de l’import-substitution, désormais portée par le ministre de l’industrie et du commerce, est qu’elle réduit les débouchés de notre industrie au seul marché local, où la demande est très faible compte tenu de la taille de notre économie. Cette limitation conduit à un paradoxe économique dans lequel tomberont fatalement les défenseurs du protectionnisme même momentané. Ce paradoxe s’énoncerait comme suit : « Pour permettre à notre industrie de se développer, il faut la protéger du marché international et de la concurrence étrangère. Or ce n’est que le marché international qui offre des débouchés suffisamment importants pour permettre à notre industrie de bénéficier des effets “économies d’échelle” et “courbe d’expérience” indispensables à la compétitivité. Aucun protectionnisme ne permettra à l’industrie locale d’être compétitive, car il la privera de cet effet volume qui lui permettra par la suite de baisser ses prix pour faire justement face à cette concurrence étrangère contre laquelle, on cherche à la protéger ».

Ainsi, le protectionnisme ne ferait que déplacer le problème dans l’espace, car une entreprise non compétitive dans son pays ne le sera pas ailleurs et vice-versa et la raison n’est pas à chercher dans la concurrence étrangère, mais dans ses propres lacunes de stratégie et de management. Sur les secteurs traditionnels où le Maroc opère (textile, agroalimentaire et autres industries légères), il n’y a aucune raison pour que nos opérateurs industriels soient moins compétitifs que ceux de pays ayant un niveau de développement similaire (Tunisie, Égypte, Jordanie, etc.). Et si c’est le cas, c’est que le problème n’est pas dans la concurrence étrangère, mais dans notre environnement économique qui doit être réformé en profondeur, loin les chimères qu’on agite çà et là et qui nous éloignent des vrais sujets. Dans les conditions actuelles de l’environnement économique des entreprises au Maroc et compte tenu du paradoxe de l’effet volume, le protectionnisme auquel appelle certains économistes de leurs vœux, ne produira que de la rente, des prix élevés et une piètre qualité.

Le festin était là, mais on n’a pas su se servir

Or, jamais le Maroc n’a exporté autant de biens et services et à autant de pays que depuis qu’il a signé les accords de libre-échanges et émancipé son commerce extérieur de toutes les lourdeurs de la non-regrettée politique de l’import-substitution des années 60 et 70. Ce fut le cas chez nous et dans beaucoup d’autres pays qui avaient essayé cette politique et l’avaient rapidement abandonnée, quand ils en ont constaté les limites et ont opté pour l’ouverture.

Sans le développement du commerce international, qui a considérablement réduit les coûts grâce à l’optimisation des chaînes de valeur, la révolution technologique n’aurait jamais été aussi diffuse et la fracture numérique entre les pays riches et les pays pauvres aurait été insurmontable. Le libre-échange, qu’on affabule de tous les maux, a été l’agent principal de la réduction de la pauvreté dans le monde et a permis à beaucoup de pays pauvres de rattraper leur retard économique et technologique grâce aux gigantesques marchés des pays riches et aux transferts massifs de technologie dont ils ont bénéficié. Si le Maroc n’a pas autant bénéficié de la fabuleuse manne que représentait le commerce international, c’est qu’il n’a pas su en profiter. Le festin était là, mais on n’a pas su se servir.   

Monsieur le ministre, vous n’avez aucune raison d’être déçu par l’attitude des industriels marocains. Aucun entrepreneur n’investit parce qu’on lui prépare des listes de secteurs « porteurs ». Il parie sur l’avenir quand qu’il a de la visibilité et des perspectives de croissance et de profit. Et cet attrait, c’est lui qui le décide et personne d’autre. Aujourd’hui, il est beaucoup plus intéressant et surtout plus simple pour un opérateur d’importer un produit que de le fabriquer sur place quand bien même il pourrait le faire. Résolvez ce problème et vous n’aurez aucune liste à préparer.

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