Nabil Adel

Enseignant-chercheur. Directeur d'un groupe de recherche en géopolitique et géoéconomie. Membre du mouvement Maan

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Politiques de relance par la demande : la création destructrice

Le 05 juin 2020 à 17:12

Modifié le 05 juin 2020 à 17:35

L'économie de marché sort plus forte et plus résiliente des crises car elle fait peau neuve. Nabil Adel rappelle la vision libérale qu'il juge plus performante sur le long terme que la vision de gauche court-termiste. 

L’un des concepts les plus puissants en économie et qui a fourni une explication assez originale aux cycles économiques est celui de la ‘destruction créatrice’, développé par Joseph A. Schumpeter (1883 – 1950) dans son livre « Capitalisme, socialisme et démocratie ».

Il correspond, au sens de l’économiste austro-américain, à « un processus de mutation industrielle qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs ».

Contrairement aux thèses des économistes de gauche, c’est ce processus qui explique les crises répétitives du capitalisme (sauf celle du Covid-19 qui est une crise sanitaire ayant eu des conséquences économiques) et non ses contradictions internes, les dérives du marché ou encore la lutte des classes.

La destruction créatrice explique aussi la vigueur de l’économie de marché et sa capacité à sortir des différentes crises qui la secouent encore plus forte et plus résiliente, car à chaque fois, elle fait « peau neuve ». Les crises correspondraient donc à la transition entre la destruction d’anciennes activités et l’apparition de nouvelles activités grâce à l’innovation et au pari sur l’avenir.

Au cœur de ce processus de destruction créatrice se trouve le personnage central de l’activité économique, à savoir l’entrepreneur. Ce dernier arrive à gérer matériellement (combinaison des facteurs de production) et émotionnellement l’incertitude liée à cette phase de transition entre la destruction et la création.

Selon John M. Keynes (1883 – 1946), l’entrepreneur répond à un besoin inné d’entreprendre un rêve et de le réaliser. Il a un enthousiasme naturel comme l’effet d’un besoin instinctif d’agir plutôt que de ne rien faire. C’est ce besoin inné d’activité chez lui qui constitue le véritable moteur de la croissance économique et qui justifie sa rémunération par un profit.

On est donc loin de la conception de Karl Marx (1818 – 1883) du profit qu’il assimile à « du travail mort, qui ne s’anime qu’en suçant tel un vampire du travail vivant, et qui est d’autant plus vivant qu’il en suce davantage. Le temps pendant lequel le travailleur travaille est le temps pendant lequel le capitaliste consomme la force de travail qu’il lui a achetée ».

Voilà deux visions diamétralement opposées de l’entrepreneur entre détenteur de la création divine (Schumpeter et Keynes) et vampire suceur de sang (Marx) et qui nous expliquent bien des attitudes. La vigueur d’une économie tient, par conséquent, à cette simple idée d’accepter que des entrepreneurs non performants puissent tout simplement disparaître au profit de nouveaux entrepreneurs plus dynamiques et plus créateurs de richesses.

Le prix à payer est l’apparition, entre temps, de quelques déséquilibres économiques à court terme. Mais si les mécanismes du marché fonctionnent sans entraves, ce dernier est capable de réaliser avec le plus grand succès et dans des délais raisonnables, cette mutation entre la destruction et la création.

Or, c’est pendant cette phase de renouvellement des anticorps économiques que les États interviennent, par crainte des conséquences négatives momentanées de cette transition (ralentissement de la croissance, chômage, apparition de déficits, etc.). Cette intervention produit un décalage entre deux temporalités opposées : l’une économique à long terme et l’autre politique à court terme. Il n’est naturellement pas question ici d’opposer ces deux temporalités, mais de comprendre leurs motivations.

Pour réduire les effets indésirables de la transition entre la destruction et la création, les gouvernements mobilisent les recettes fiscales actuelles et futures (sous forme d’endettement) et détournent l’épargne réelle ou fictive (à travers la création monétaire ex nihilo) pour financer des politiques dites de relance par la demande dont les effets positifs sont quasi immédiats, mais de courte portée.

Ce faisant, ils font d’une pierre trois mauvais coups. Ils empêchent la disparition des canards boiteux (qui sont artificiellement dopés par la commande publique et le crédit bon marché), ils accélèrent la faillite des jeunes pousses prometteuses (qui n’ont pas encore les reins suffisamment solides) et ils ralentissent ou, pire, éliminent tout le processus de destruction créatrice. Naturellement, les effets de cette intervention sont bénéfiques à court terme (dynamisation de la croissance, création d’emplois et hausse de la consommation), mais désastreux à long terme, car ils sapent les fondements même de la dynamique du marché.

La question que le lecteur est légitimement en droit de se poser à ce stade est pourquoi continue-t-on à recourir à ce genre de politiques nuisibles à la dynamique économique à long terme ?

La réponse est plus politique qu’économique. En effet, aucun gouvernant ne peut s’aventurer à laisser, durant son mandat, les mécanismes du marché opérer des ajustements économiques qui ont des ramifications sociales et donc des conséquences électorales. Il ne sacrifierait en aucun cas sa popularité sous l’autel d’une politique économique qui préserverait certes les intérêts économiques du pays, mais dont profiterait son successeur (exemple des réformes du chancelier allemand Gerhard Schröder dont a bénéficié Angela Merkel).

D’autre part, les politiques de relance par la demande ont des effets immédiats, ce qui n’est pour déplaire aux politiques. Souvent, la distribution des revenus via le crédit génère quasi mécaniquement une augmentation de la consommation, et la hausse de la commande publique impacte tout aussi mécaniquement l’investissement.

Enfin, parce que l’idée de « l’intervention de l’État dans l’économie pour corriger les dérives du marché, créer des emplois et répartir équitablement les richesses » est un chant qui résonne auprès de l’opinion publique, même si elle est vide de sens économiquement comme on a vu. Et pour cause, c’est cette intervention qui transforme la destruction créatrice par le marché en création destructrice par l’État.  

Nabil Adel

Enseignant-chercheur. Directeur d'un groupe de recherche en géopolitique et géoéconomie. Membre du mouvement Maan

Politiques de relance par la demande : la création destructrice

Le 05 juin 2020 à17:35

Modifié le 05 juin 2020 à 17:35

L'économie de marché sort plus forte et plus résiliente des crises car elle fait peau neuve. Nabil Adel rappelle la vision libérale qu'il juge plus performante sur le long terme que la vision de gauche court-termiste. 

L’un des concepts les plus puissants en économie et qui a fourni une explication assez originale aux cycles économiques est celui de la ‘destruction créatrice’, développé par Joseph A. Schumpeter (1883 – 1950) dans son livre « Capitalisme, socialisme et démocratie ».

Il correspond, au sens de l’économiste austro-américain, à « un processus de mutation industrielle qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs ».

Contrairement aux thèses des économistes de gauche, c’est ce processus qui explique les crises répétitives du capitalisme (sauf celle du Covid-19 qui est une crise sanitaire ayant eu des conséquences économiques) et non ses contradictions internes, les dérives du marché ou encore la lutte des classes.

La destruction créatrice explique aussi la vigueur de l’économie de marché et sa capacité à sortir des différentes crises qui la secouent encore plus forte et plus résiliente, car à chaque fois, elle fait « peau neuve ». Les crises correspondraient donc à la transition entre la destruction d’anciennes activités et l’apparition de nouvelles activités grâce à l’innovation et au pari sur l’avenir.

Au cœur de ce processus de destruction créatrice se trouve le personnage central de l’activité économique, à savoir l’entrepreneur. Ce dernier arrive à gérer matériellement (combinaison des facteurs de production) et émotionnellement l’incertitude liée à cette phase de transition entre la destruction et la création.

Selon John M. Keynes (1883 – 1946), l’entrepreneur répond à un besoin inné d’entreprendre un rêve et de le réaliser. Il a un enthousiasme naturel comme l’effet d’un besoin instinctif d’agir plutôt que de ne rien faire. C’est ce besoin inné d’activité chez lui qui constitue le véritable moteur de la croissance économique et qui justifie sa rémunération par un profit.

On est donc loin de la conception de Karl Marx (1818 – 1883) du profit qu’il assimile à « du travail mort, qui ne s’anime qu’en suçant tel un vampire du travail vivant, et qui est d’autant plus vivant qu’il en suce davantage. Le temps pendant lequel le travailleur travaille est le temps pendant lequel le capitaliste consomme la force de travail qu’il lui a achetée ».

Voilà deux visions diamétralement opposées de l’entrepreneur entre détenteur de la création divine (Schumpeter et Keynes) et vampire suceur de sang (Marx) et qui nous expliquent bien des attitudes. La vigueur d’une économie tient, par conséquent, à cette simple idée d’accepter que des entrepreneurs non performants puissent tout simplement disparaître au profit de nouveaux entrepreneurs plus dynamiques et plus créateurs de richesses.

Le prix à payer est l’apparition, entre temps, de quelques déséquilibres économiques à court terme. Mais si les mécanismes du marché fonctionnent sans entraves, ce dernier est capable de réaliser avec le plus grand succès et dans des délais raisonnables, cette mutation entre la destruction et la création.

Or, c’est pendant cette phase de renouvellement des anticorps économiques que les États interviennent, par crainte des conséquences négatives momentanées de cette transition (ralentissement de la croissance, chômage, apparition de déficits, etc.). Cette intervention produit un décalage entre deux temporalités opposées : l’une économique à long terme et l’autre politique à court terme. Il n’est naturellement pas question ici d’opposer ces deux temporalités, mais de comprendre leurs motivations.

Pour réduire les effets indésirables de la transition entre la destruction et la création, les gouvernements mobilisent les recettes fiscales actuelles et futures (sous forme d’endettement) et détournent l’épargne réelle ou fictive (à travers la création monétaire ex nihilo) pour financer des politiques dites de relance par la demande dont les effets positifs sont quasi immédiats, mais de courte portée.

Ce faisant, ils font d’une pierre trois mauvais coups. Ils empêchent la disparition des canards boiteux (qui sont artificiellement dopés par la commande publique et le crédit bon marché), ils accélèrent la faillite des jeunes pousses prometteuses (qui n’ont pas encore les reins suffisamment solides) et ils ralentissent ou, pire, éliminent tout le processus de destruction créatrice. Naturellement, les effets de cette intervention sont bénéfiques à court terme (dynamisation de la croissance, création d’emplois et hausse de la consommation), mais désastreux à long terme, car ils sapent les fondements même de la dynamique du marché.

La question que le lecteur est légitimement en droit de se poser à ce stade est pourquoi continue-t-on à recourir à ce genre de politiques nuisibles à la dynamique économique à long terme ?

La réponse est plus politique qu’économique. En effet, aucun gouvernant ne peut s’aventurer à laisser, durant son mandat, les mécanismes du marché opérer des ajustements économiques qui ont des ramifications sociales et donc des conséquences électorales. Il ne sacrifierait en aucun cas sa popularité sous l’autel d’une politique économique qui préserverait certes les intérêts économiques du pays, mais dont profiterait son successeur (exemple des réformes du chancelier allemand Gerhard Schröder dont a bénéficié Angela Merkel).

D’autre part, les politiques de relance par la demande ont des effets immédiats, ce qui n’est pour déplaire aux politiques. Souvent, la distribution des revenus via le crédit génère quasi mécaniquement une augmentation de la consommation, et la hausse de la commande publique impacte tout aussi mécaniquement l’investissement.

Enfin, parce que l’idée de « l’intervention de l’État dans l’économie pour corriger les dérives du marché, créer des emplois et répartir équitablement les richesses » est un chant qui résonne auprès de l’opinion publique, même si elle est vide de sens économiquement comme on a vu. Et pour cause, c’est cette intervention qui transforme la destruction créatrice par le marché en création destructrice par l’État.  

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