Zaki Laïdi

Professeur à Sciences Po Paris. Il était conseiller politique du Premier ministre Manuel Valls. 

Pourquoi les élections européennes ont été une victoire pour Macron

Pourquoi les élections européennes ont été une victoire pour Macron

Le 31 mai 2019 à 15:33

Modifié le 31 mai 2019 à 15:14

Même si le décompte final semble suggérer le contraire, les élections du Parlement européen ont été un succès stratégique pour le président Emmanuel Macron. Il y a quatre raisons à cela.

PARIS - Tout d'abord, Macron a réussi à présenter ces élections comme un concours entre progressistes et populistes. Bien qu'il ait essuyé des attaques sur le plan national au cours des derniers mois, notamment de la part de certains au sein de son propre "camp", il est bon de se souvenir que ce message n'est pas apparu comme par magie. En fait, il nous ramène plutôt à la campagne présidentielle de 2017 de Macron, qui a elle-même puisé dans un changement politique radical d'envergure européenne. Lors de ces élections, il a eu raison du traditionnel clivage droite-gauche. Deux ans plus tard, cela s'est reproduit aux élections du Parlement européen.

Historiquement, les Républicains de droite et les Socialistes de gauche ont dominé la vie politique française. Pourtant, les résultats cumulés du vote populaire pour ces partis ont été inférieur à 15%, tandis que le parti de Macron "La République en marche!" a remporté 22,4% des voix et que le Rassemblement national d'extrême-droite (l'ancien Front national) a remporté 23,3% des voix. Ce que montrent ces chiffres, c'est l'effondrement sans précédent de la droite française, qui n'a pas réussi à concilier la politique d'identité avec le libéralisme traditionnel. Bien que certains conservateurs français aient rejoint le Rassemblement national, une grande part de l'électorat de centre-droit s'est donc tournée vers le parti de Macron, en raison des efforts déployés par le Premier ministre Edouard Philippe (ancien membre des Républicains).

Un récit progressiste contre le récit populiste

En outre, la plupart de ceux qui sont passés à "La République en marche!" sont des retraités, en dépit du fait d'avoir été durement touchés par les réformes fiscales de Macron (dont certaines ont été annulées). Ceci suggère que le récit "progressiste contre populiste" de Macron a aidé à mobiliser à nouveau l'électorat pro-européen français, et peut-être européen. Bien que le Rassemblement national ait obtenu de bons résultats et que le parti de droite italien de La Ligue ait gagné du terrain, ils n'ont pas réussi à déclencher le séisme politique à l'échelle de l'UE auxquels bien des gens s'attendaient.

La deuxième raison pour laquelle les élections sont une victoire pour Macron, c'est que son parti va à présent être en mesure d'occuper un rôle de leadership parlementaire sur un groupe centriste clé de 110 membres. Les pertes relatives essuyées par le Parti populaire européen (PPE) et par l'Alliance progressiste des socialistes et des démocrates (S&D), associées à la montée en puissance des Verts, font entrer le Parlement européen dans une période de gouvernance quadripartite. A condition que ces groupes soient en mesure de faire des compromis, la nouvelle entente sera probablement une amélioration de l'ancienne, où le PPE et le S&D se sont partagés tous les postes. Pour la première fois dans l'histoire du Parlement européen, le nombre de députés européens affiliés aux deux principaux partis ne représente que 44% du total.

Une plus grande fluidité dans la composition parlementaire va permettre à davantage de majorités ad hoc d'émerger pour soutenir de multiples projets politiques, étant donné qu'il y a tant de points communs entre "La République en marche!", le S&D et les Verts. Et en prime, la fin du duopole PPE/S&D marque également la fin de l'hégémonie allemande au Parlement.

Troisièmement, le processus des têtes de liste, par lequel le parti qui regroupe le plus grand nombre de membres choisit le président de la Commission européenne, risque bien de s'effondrer, ce qui peut jouer en faveur de Macron. Le système est un mécanisme de scrutin majoritaire à un tour dans un parlement élu au scrutin proportionnel, et a plus à voir avec l'esprit de parti qu'avec la démocratie, parce qu'il donne automatiquement le pouvoir au plus grand groupe.

Mais alors que le PPE a obtenu le plus grand nombre de sièges au Parlement, sa tête de liste Manfred Weber est un candidat très controversé. Juste avant les élections, il a été affaibli par la chute du Chancelier autrichien Sebastian Kurz, dont le gouvernement a été renversé par la publication d'une vidéo dans laquelle son vice-chancelier, Heinz-Christian Strache du Parti de la liberté, semble offrir une contrepartie à une aide électorale en provenance de la Russie.

Réduire la polarisation

Mais Merkel défend encore Weber, et, à l'exception de Macron et du Premier ministre néerlandais Mark Rutte, la plupart des dirigeants de l'UE hésitent à confronter le Parlement européen sur la question de la tête de liste. Cela va peut-être augmenter les chances de Margrethe Vestager, qui n'est pas issue de l'EPP, mais qui est, en un sens, une tête de liste libérale, tout en réduisant celles de Michel Barnier, qui est de l'EPP mais qui n'est pas une tête de liste. Si le Conseil parvient à éliminer Weber et ses partisans populistes, Macron va revendiquer cela comme étant un succès.

Enfin, ces élections permettent de contrebalancer l'hégémonie allemande au sein de l'UE en général. L'Union chrétienne-démocrate de l'Allemagne (CDU) a été affaiblie et les Verts du pays se sont renforcés. Quant à lui, Macron aura beaucoup plus de facilité à collaborer avec les Verts sur la réforme de la zone euro, surtout s'ils finissent par rejoindre un nouveau gouvernement de coalition allemand.

Prises ensemble, ces considérations post-électorales dressent un tableau plutôt positif pour Macron. La question est maintenant de savoir s'il peut utiliser sa force au niveau de l'UE pour renforcer sa position nationale. Cela ne va pas se produire automatiquement. Avec la chute de la droite française, on peut être tenté de positionner "La République en marche!" comme un nouveau point de ralliement pour les électeurs français de droite. Mais si cet argument peut séduire le 16e arrondissement bourgeois de Paris, il serait faux d'y souscrire de manière générale. Au lieu de cela, Macron doit s'assurer de regagner une plus grande part de la gauche fragmentée, en particulier chez les électeurs qui ont rejoint le Rassemblement national.

Dans l'état actuel des choses, la base de "La République en marche!" se limite toujours aux "gagnants" de la mondialisation. Les électeurs ruraux, les laissés pour compte et les personnes économiquement vulnérables restent dans le camp du Rassemblement national. Pour les convaincre, Macron devra réduire la polarisation entre les deux partis.

© Project Syndicate 1995–2019
Zaki Laïdi

Professeur à Sciences Po Paris. Il était conseiller politique du Premier ministre Manuel Valls. 

Pourquoi les élections européennes ont été une victoire pour Macron

Le 31 mai 2019 à15:33

Modifié le 31 mai 2019 à 15:14

Même si le décompte final semble suggérer le contraire, les élections du Parlement européen ont été un succès stratégique pour le président Emmanuel Macron. Il y a quatre raisons à cela.

PARIS - Tout d'abord, Macron a réussi à présenter ces élections comme un concours entre progressistes et populistes. Bien qu'il ait essuyé des attaques sur le plan national au cours des derniers mois, notamment de la part de certains au sein de son propre "camp", il est bon de se souvenir que ce message n'est pas apparu comme par magie. En fait, il nous ramène plutôt à la campagne présidentielle de 2017 de Macron, qui a elle-même puisé dans un changement politique radical d'envergure européenne. Lors de ces élections, il a eu raison du traditionnel clivage droite-gauche. Deux ans plus tard, cela s'est reproduit aux élections du Parlement européen.

Historiquement, les Républicains de droite et les Socialistes de gauche ont dominé la vie politique française. Pourtant, les résultats cumulés du vote populaire pour ces partis ont été inférieur à 15%, tandis que le parti de Macron "La République en marche!" a remporté 22,4% des voix et que le Rassemblement national d'extrême-droite (l'ancien Front national) a remporté 23,3% des voix. Ce que montrent ces chiffres, c'est l'effondrement sans précédent de la droite française, qui n'a pas réussi à concilier la politique d'identité avec le libéralisme traditionnel. Bien que certains conservateurs français aient rejoint le Rassemblement national, une grande part de l'électorat de centre-droit s'est donc tournée vers le parti de Macron, en raison des efforts déployés par le Premier ministre Edouard Philippe (ancien membre des Républicains).

Un récit progressiste contre le récit populiste

En outre, la plupart de ceux qui sont passés à "La République en marche!" sont des retraités, en dépit du fait d'avoir été durement touchés par les réformes fiscales de Macron (dont certaines ont été annulées). Ceci suggère que le récit "progressiste contre populiste" de Macron a aidé à mobiliser à nouveau l'électorat pro-européen français, et peut-être européen. Bien que le Rassemblement national ait obtenu de bons résultats et que le parti de droite italien de La Ligue ait gagné du terrain, ils n'ont pas réussi à déclencher le séisme politique à l'échelle de l'UE auxquels bien des gens s'attendaient.

La deuxième raison pour laquelle les élections sont une victoire pour Macron, c'est que son parti va à présent être en mesure d'occuper un rôle de leadership parlementaire sur un groupe centriste clé de 110 membres. Les pertes relatives essuyées par le Parti populaire européen (PPE) et par l'Alliance progressiste des socialistes et des démocrates (S&D), associées à la montée en puissance des Verts, font entrer le Parlement européen dans une période de gouvernance quadripartite. A condition que ces groupes soient en mesure de faire des compromis, la nouvelle entente sera probablement une amélioration de l'ancienne, où le PPE et le S&D se sont partagés tous les postes. Pour la première fois dans l'histoire du Parlement européen, le nombre de députés européens affiliés aux deux principaux partis ne représente que 44% du total.

Une plus grande fluidité dans la composition parlementaire va permettre à davantage de majorités ad hoc d'émerger pour soutenir de multiples projets politiques, étant donné qu'il y a tant de points communs entre "La République en marche!", le S&D et les Verts. Et en prime, la fin du duopole PPE/S&D marque également la fin de l'hégémonie allemande au Parlement.

Troisièmement, le processus des têtes de liste, par lequel le parti qui regroupe le plus grand nombre de membres choisit le président de la Commission européenne, risque bien de s'effondrer, ce qui peut jouer en faveur de Macron. Le système est un mécanisme de scrutin majoritaire à un tour dans un parlement élu au scrutin proportionnel, et a plus à voir avec l'esprit de parti qu'avec la démocratie, parce qu'il donne automatiquement le pouvoir au plus grand groupe.

Mais alors que le PPE a obtenu le plus grand nombre de sièges au Parlement, sa tête de liste Manfred Weber est un candidat très controversé. Juste avant les élections, il a été affaibli par la chute du Chancelier autrichien Sebastian Kurz, dont le gouvernement a été renversé par la publication d'une vidéo dans laquelle son vice-chancelier, Heinz-Christian Strache du Parti de la liberté, semble offrir une contrepartie à une aide électorale en provenance de la Russie.

Réduire la polarisation

Mais Merkel défend encore Weber, et, à l'exception de Macron et du Premier ministre néerlandais Mark Rutte, la plupart des dirigeants de l'UE hésitent à confronter le Parlement européen sur la question de la tête de liste. Cela va peut-être augmenter les chances de Margrethe Vestager, qui n'est pas issue de l'EPP, mais qui est, en un sens, une tête de liste libérale, tout en réduisant celles de Michel Barnier, qui est de l'EPP mais qui n'est pas une tête de liste. Si le Conseil parvient à éliminer Weber et ses partisans populistes, Macron va revendiquer cela comme étant un succès.

Enfin, ces élections permettent de contrebalancer l'hégémonie allemande au sein de l'UE en général. L'Union chrétienne-démocrate de l'Allemagne (CDU) a été affaiblie et les Verts du pays se sont renforcés. Quant à lui, Macron aura beaucoup plus de facilité à collaborer avec les Verts sur la réforme de la zone euro, surtout s'ils finissent par rejoindre un nouveau gouvernement de coalition allemand.

Prises ensemble, ces considérations post-électorales dressent un tableau plutôt positif pour Macron. La question est maintenant de savoir s'il peut utiliser sa force au niveau de l'UE pour renforcer sa position nationale. Cela ne va pas se produire automatiquement. Avec la chute de la droite française, on peut être tenté de positionner "La République en marche!" comme un nouveau point de ralliement pour les électeurs français de droite. Mais si cet argument peut séduire le 16e arrondissement bourgeois de Paris, il serait faux d'y souscrire de manière générale. Au lieu de cela, Macron doit s'assurer de regagner une plus grande part de la gauche fragmentée, en particulier chez les électeurs qui ont rejoint le Rassemblement national.

Dans l'état actuel des choses, la base de "La République en marche!" se limite toujours aux "gagnants" de la mondialisation. Les électeurs ruraux, les laissés pour compte et les personnes économiquement vulnérables restent dans le camp du Rassemblement national. Pour les convaincre, Macron devra réduire la polarisation entre les deux partis.

© Project Syndicate 1995–2019

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