Poursuite des jets de pierres sur les autoroutes: qui est responsable?

Les jets de projectiles visant des véhicules semblent toujours aussi nombreux sur les autoroutes marocaines, si l'on en juge par les incidents connus. Malgré la médiatisation d’agressions parfois mortelles dont sont victimes aussi bien des anonymes que des personnalités, ce phénomène criminel ne connaît pas d’arrêt.

Jets de pierres sur les autoroutes : qui est responsable ? Les agressions se poursuivent sur les autoroutes du Maroc, à qui la faute ?

Le 07 novembre 2019 à 18:12

Modifié le 17 novembre 2019 à 15:07

Depuis plusieurs années, les autoroutes sont le théâtre d'agressions à répétition  de la part de bandes criminelles qui jettent des pierres pour immobiliser puis dépouiller les passagers d’un véhicule ciblé.

En quelques années, ces attaques ont occasionné plusieurs décès de personnes qui ont reçu un projectile sur une zone vitale ou ont perdu le contrôle de leur véhicule.

Pour en savoir plus sur l’occurrence d’un phénomène qui empêche les Marocains de voyager tranquillement, Médias24 a recueilli le témoignage d’une victime d’agression récente et les commentaires d’un gendarme et d’un ex-ministre de l’Intérieur victime de jets de pierres.  

Un simple galet qui aurait pu tuer 3 personnes

Lundi 4 novembre vers 15 heures, un conducteur accompagné de son épouse et sa fille roule sur l’autoroute Casablanca-Rabat au niveau de Mohammédia quand soudain la vitre latérale côté conducteur explose avec des débris de verre qui envahissent tout le poste de conduite.

Une fois passé le choc, le conducteur trouve un galet au milieu des débris qui a miraculeusement épargné sa tête et son buste exposés à la trajectoire du projectile.

Quelques kilomètres plus loin, au niveau du péage de Bouznika, les gendarmes prévenus envoient un motard sur les lieux de "l’incident" mais malgré le très court délai, le ou les coupable(s) avai(en)t déguerpi.

Parmi les deux gendarmes présents, l'un penchait pour l’hypothèse d’une vitre accidentellement brisée par un caillou tombé d’un camion proche tandis que le deuxième avançait un acte délibéré au regard de la taille du galet retrouvé et du fait que l’autoroute était totalement vide au moment de l’impact.

Selon le 2eme gendarme, le véhicule aurait délibérément été visé, "certainement par 1 ou 2 jeunes des douars environnants qui devai(en)t être sous l’effet de psychotropes pour accomplir un tel méfait en plein après-midi".

Suite au désaccord des deux gendarmes, qui ont été irréprochables, et au temps nécessaire pour élaborer un procès-verbal, le conducteur n’a finalement pas déposé plainte et a préféré poursuivre sa route. Notre source tient cependant à préciser que les gendarmes ont beaucoup insisté pour qu'il dépose plainte mais sachant que sa fille et sa femme étaient choquées, il a préféré rentrer chez lui. 

Mohammedia-Bouznika, le tronçon de tous les dangers

Sollicité par Médias24, un officier de la gendarmerie a reconnu que la portion d’autoroute dans la sens Mohammedia vers Bouznika était extrêmement criminogène, notamment la nuit.

"Les cas d’agression sont quasi-quotidiens dans ce tronçon.

"Ainsi, pour la seule journée du dimanche 3 novembre, le poste de gendarmerie du péage de Bouznika a recueilli 6 plaintes de conducteurs avec soit le capot ou le toit de leur véhicule défoncés soit le pare-brise ou une vitre latérale en miettes.

"En réalité, il y en a davantage sachant qu’une partie des victimes remercie Dieu d'y avoir réchappé et ne porte donc pas plainte.

"Nous faisions de notre mieux pour interpeller les coupables ou empêcher les tentatives, mais les cas de flagrant délit sont extrêmement rares.

Des jeunes inconscients de la gravité de leurs actes

"Dans la majorité des agressions commises, les coupables sont des jeunes désœuvrés des douars environnants qui agissent en binôme sous l’effet de psychotropes type karkoubi qui désinhibent la peur et surtout la conscience de la gravité de leurs actes qui peuvent aller jusqu’à l’homicide.

"En 2016, deux jeunes ont ainsi été condamnés à mort après avoir lancé une pierre qui a tué un couple et leur fille", se remémore le militaire, requérant l’anonymat, car soumis au devoir de réserve.

ADM doit bloquer les accès aux non-automobilistes

"Nous collaborons activement avec le personnel d’ADM (Autoroutes du Maroc) qui nous transmet après-coup les images des caméras mais cela ne suffit pas toujours car il y a encore beaucoup d’infrastructures dissuasives à construire pour empêcher les intrus d’emprunter les autoroutes.

"Notre travail est de faire respecter la loi, en amont et en aval, mais il y a des problèmes structurels à régler pour éviter des aberrations comme des charrettes, des animaux (chiens, ânes ...) ou des cyclistes qui circulent sur l'autoroute.  

"La gendarmerie ne peut pas être partout et ADM se doit de sécuriser l’accès à ses voies de circulation avec davantage de barrières et de ponts pour bloquer ou assurer le passage des populations locales", conclut notre source qui insiste sur le fait qu’ADM doit multiplier les investissements pour assurer la sécurité à ses clients.

Une opinion partagée par l’ancien ministre de l’Intérieur Mohand Laenser qui a lui-même été victime d’une agression sur l’autoroute en février dernier, et dont il reconnaît s'être sorti "miraculeusement".

Investir pour renforcer la sécurité de ses clients

"Selon moi, les responsabilités sont partagées mais ADM doit renforcer ses investissements pour éviter que ses clients ne deviennent la cible de ces hors-la-loi, sans scrupules, qui peuvent détruire des familles en jetant des projectiles ou en coupant la route pour dépouiller leurs victimes.

"De leur côté, les gendarmes font de leur mieux mais ils ne peuvent pas placer un agent tous les 100 mètres sachant que le réseau autoroutier marocain atteint désormais près de 1.700 kilomètres.

"En règle générale, les criminels jettent des projectiles à partir des ponts qui surplombent les autoroutes mais aujourd’hui, ils n’hésitent plus à les lancer le long des voies, voire même, à partir du terre-plein au milieu des voies de l’autoroute.

"Le problème est donc structurel car les agressions ne sont possibles que parce que les agresseurs peuvent accéder aux abords des autoroutes.

"Sachant que les infrastructures sont construites par ADM, cette société doit donc multiplier les barrières pour bloquer les accès.

"Idem pour le système de surveillance des caméras, pas assez nombreuses, et où on constate après-coup qu’il y a encore beaucoup trop d’angles morts inexploitables pour identifier les coupables.

"ADM doit également mettre en place un système de patrouilles de véhicules dissuasives même si son personnel n’a pas de pouvoir de police ou de gendarmerie pour interpeller des suspects.

"En dernier lieu, il y a également un problème d’éducation car le plus souvent les personnes qui commettent ces actes odieux ne sont pas conscientes de la gravité de leurs actes.

"Il importe donc de reformater les esprits de ces jeunes même si cela doit prendre 20 ans et selon moi, c’est par là qu’il faut commencer.

"Au final, les sanctions doivent être très dures pour être exemplaires", conclut Laenser qui recommande d’être sans pitié pour des actes qu’il assimile à des tentatives d’homicide volontaire avec préméditation et de porter plainte systématiquement.

Concernant la responsabilité judiciaire d'ADM, rappelons qu'en 2017, le tribunal administratif de Rabat a condamné en première instance cette société à verser 150.000 dirhams de dédommagements à un utilisateur de l'autoroute qui avait été blessé par un projectile avant que ce jugement ne soit infirmé en appel.

A contrario, la Cour de cassation a engagé la responsabilité d'ADM de ne pas avoir mis en place des barrières au niveau des routes qu'elle exploite, pour empêcher les animaux d'y accéder et d'y provoquer des accidents. Cette décision de principe, qui fait aujourd'hui jurisprudence,  a rejeté le caractère fortuit des accidents occasionnés par l'accès de ces animaux aux dites routes

Contactée, la direction d’ADM s’est engagée à répondre à toutes nos questions sur le vandalisme criminel et à y apporter les éclaircissements nécessaires lors d’un entretien vendredi 8 novembre.

Les agressions se poursuivent sur les autoroutes du Maroc, à qui la faute ?

Poursuite des jets de pierres sur les autoroutes: qui est responsable?

Le 05 novembre 2019 à18:12

Modifié le 17 novembre 2019 à 15:07

Les jets de projectiles visant des véhicules semblent toujours aussi nombreux sur les autoroutes marocaines, si l'on en juge par les incidents connus. Malgré la médiatisation d’agressions parfois mortelles dont sont victimes aussi bien des anonymes que des personnalités, ce phénomène criminel ne connaît pas d’arrêt.

Depuis plusieurs années, les autoroutes sont le théâtre d'agressions à répétition  de la part de bandes criminelles qui jettent des pierres pour immobiliser puis dépouiller les passagers d’un véhicule ciblé.

En quelques années, ces attaques ont occasionné plusieurs décès de personnes qui ont reçu un projectile sur une zone vitale ou ont perdu le contrôle de leur véhicule.

Pour en savoir plus sur l’occurrence d’un phénomène qui empêche les Marocains de voyager tranquillement, Médias24 a recueilli le témoignage d’une victime d’agression récente et les commentaires d’un gendarme et d’un ex-ministre de l’Intérieur victime de jets de pierres.  

Un simple galet qui aurait pu tuer 3 personnes

Lundi 4 novembre vers 15 heures, un conducteur accompagné de son épouse et sa fille roule sur l’autoroute Casablanca-Rabat au niveau de Mohammédia quand soudain la vitre latérale côté conducteur explose avec des débris de verre qui envahissent tout le poste de conduite.

Une fois passé le choc, le conducteur trouve un galet au milieu des débris qui a miraculeusement épargné sa tête et son buste exposés à la trajectoire du projectile.

Quelques kilomètres plus loin, au niveau du péage de Bouznika, les gendarmes prévenus envoient un motard sur les lieux de "l’incident" mais malgré le très court délai, le ou les coupable(s) avai(en)t déguerpi.

Parmi les deux gendarmes présents, l'un penchait pour l’hypothèse d’une vitre accidentellement brisée par un caillou tombé d’un camion proche tandis que le deuxième avançait un acte délibéré au regard de la taille du galet retrouvé et du fait que l’autoroute était totalement vide au moment de l’impact.

Selon le 2eme gendarme, le véhicule aurait délibérément été visé, "certainement par 1 ou 2 jeunes des douars environnants qui devai(en)t être sous l’effet de psychotropes pour accomplir un tel méfait en plein après-midi".

Suite au désaccord des deux gendarmes, qui ont été irréprochables, et au temps nécessaire pour élaborer un procès-verbal, le conducteur n’a finalement pas déposé plainte et a préféré poursuivre sa route. Notre source tient cependant à préciser que les gendarmes ont beaucoup insisté pour qu'il dépose plainte mais sachant que sa fille et sa femme étaient choquées, il a préféré rentrer chez lui. 

Mohammedia-Bouznika, le tronçon de tous les dangers

Sollicité par Médias24, un officier de la gendarmerie a reconnu que la portion d’autoroute dans la sens Mohammedia vers Bouznika était extrêmement criminogène, notamment la nuit.

"Les cas d’agression sont quasi-quotidiens dans ce tronçon.

"Ainsi, pour la seule journée du dimanche 3 novembre, le poste de gendarmerie du péage de Bouznika a recueilli 6 plaintes de conducteurs avec soit le capot ou le toit de leur véhicule défoncés soit le pare-brise ou une vitre latérale en miettes.

"En réalité, il y en a davantage sachant qu’une partie des victimes remercie Dieu d'y avoir réchappé et ne porte donc pas plainte.

"Nous faisions de notre mieux pour interpeller les coupables ou empêcher les tentatives, mais les cas de flagrant délit sont extrêmement rares.

Des jeunes inconscients de la gravité de leurs actes

"Dans la majorité des agressions commises, les coupables sont des jeunes désœuvrés des douars environnants qui agissent en binôme sous l’effet de psychotropes type karkoubi qui désinhibent la peur et surtout la conscience de la gravité de leurs actes qui peuvent aller jusqu’à l’homicide.

"En 2016, deux jeunes ont ainsi été condamnés à mort après avoir lancé une pierre qui a tué un couple et leur fille", se remémore le militaire, requérant l’anonymat, car soumis au devoir de réserve.

ADM doit bloquer les accès aux non-automobilistes

"Nous collaborons activement avec le personnel d’ADM (Autoroutes du Maroc) qui nous transmet après-coup les images des caméras mais cela ne suffit pas toujours car il y a encore beaucoup d’infrastructures dissuasives à construire pour empêcher les intrus d’emprunter les autoroutes.

"Notre travail est de faire respecter la loi, en amont et en aval, mais il y a des problèmes structurels à régler pour éviter des aberrations comme des charrettes, des animaux (chiens, ânes ...) ou des cyclistes qui circulent sur l'autoroute.  

"La gendarmerie ne peut pas être partout et ADM se doit de sécuriser l’accès à ses voies de circulation avec davantage de barrières et de ponts pour bloquer ou assurer le passage des populations locales", conclut notre source qui insiste sur le fait qu’ADM doit multiplier les investissements pour assurer la sécurité à ses clients.

Une opinion partagée par l’ancien ministre de l’Intérieur Mohand Laenser qui a lui-même été victime d’une agression sur l’autoroute en février dernier, et dont il reconnaît s'être sorti "miraculeusement".

Investir pour renforcer la sécurité de ses clients

"Selon moi, les responsabilités sont partagées mais ADM doit renforcer ses investissements pour éviter que ses clients ne deviennent la cible de ces hors-la-loi, sans scrupules, qui peuvent détruire des familles en jetant des projectiles ou en coupant la route pour dépouiller leurs victimes.

"De leur côté, les gendarmes font de leur mieux mais ils ne peuvent pas placer un agent tous les 100 mètres sachant que le réseau autoroutier marocain atteint désormais près de 1.700 kilomètres.

"En règle générale, les criminels jettent des projectiles à partir des ponts qui surplombent les autoroutes mais aujourd’hui, ils n’hésitent plus à les lancer le long des voies, voire même, à partir du terre-plein au milieu des voies de l’autoroute.

"Le problème est donc structurel car les agressions ne sont possibles que parce que les agresseurs peuvent accéder aux abords des autoroutes.

"Sachant que les infrastructures sont construites par ADM, cette société doit donc multiplier les barrières pour bloquer les accès.

"Idem pour le système de surveillance des caméras, pas assez nombreuses, et où on constate après-coup qu’il y a encore beaucoup trop d’angles morts inexploitables pour identifier les coupables.

"ADM doit également mettre en place un système de patrouilles de véhicules dissuasives même si son personnel n’a pas de pouvoir de police ou de gendarmerie pour interpeller des suspects.

"En dernier lieu, il y a également un problème d’éducation car le plus souvent les personnes qui commettent ces actes odieux ne sont pas conscientes de la gravité de leurs actes.

"Il importe donc de reformater les esprits de ces jeunes même si cela doit prendre 20 ans et selon moi, c’est par là qu’il faut commencer.

"Au final, les sanctions doivent être très dures pour être exemplaires", conclut Laenser qui recommande d’être sans pitié pour des actes qu’il assimile à des tentatives d’homicide volontaire avec préméditation et de porter plainte systématiquement.

Concernant la responsabilité judiciaire d'ADM, rappelons qu'en 2017, le tribunal administratif de Rabat a condamné en première instance cette société à verser 150.000 dirhams de dédommagements à un utilisateur de l'autoroute qui avait été blessé par un projectile avant que ce jugement ne soit infirmé en appel.

A contrario, la Cour de cassation a engagé la responsabilité d'ADM de ne pas avoir mis en place des barrières au niveau des routes qu'elle exploite, pour empêcher les animaux d'y accéder et d'y provoquer des accidents. Cette décision de principe, qui fait aujourd'hui jurisprudence,  a rejeté le caractère fortuit des accidents occasionnés par l'accès de ces animaux aux dites routes

Contactée, la direction d’ADM s’est engagée à répondre à toutes nos questions sur le vandalisme criminel et à y apporter les éclaircissements nécessaires lors d’un entretien vendredi 8 novembre.

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