Procès d'Imlil: Abdessamad El Joud, le bourreau qui rêvait de Syrie

Le procès du double assassinat terroriste d'Imlil s'ouvrira le 2 mai 2019. A partir d'aujourd'hui, Médias24 consacrera une série d'articles aux principaux accusés. Il ne s'agira pas de brosser leur portrait. Les informations seront tirées en grande partie de documents judiciaires. Ils nous permettront de revenir sur les faits, d'en découvrir d'autres et de tracer le processus de radicalisation propre à chaque protagoniste. 

Procès d' Imlil : Abdessamad El Joud, le bourreau qui rêvait de Syrie Le démarrage des investigations sur les lieux des deux crimes terroristes.

Le 24 avril 2019 à 19:29

Modifié le 30 avril 2019 à 12:31

Il a organisé l’assassinat. Il l’a aussi exécuté. Abdessamad El Joud est à la fois le commanditaire et un des bourreaux de Louisa Vesterager Jespersen (Danoise) et de Maren Ueland (Norvégienne), sauvagement décapitées fin 2018 à Imlil (région Marrakech).

El Joud, alias "Abou Mossâab" ou "Abou Assia", sera jugé à partir du 2 mai devant le tribunal antiterroriste de Salé. Au vu des accusations, ce menuisier, 25 ans et père d'une petite fille, risque la peine capitale.

On a entendu sa voix sur la vidéo macabre du meurtre. C’est aussi lui qui s’exprimait dans une autre vidéo, enregistrée quelques jours avant les faits. Il y prêtait allégeance au Califat. Et c’est sa carte d’identité que l’on retrouvera à Chamharouch, à quelques mètres de la scène du crime.

Après son arrestation, c’est en partie après ses déclarations que le BCJI réussira à tirer le bout d’une corde qui la mènera à une cellule composée d’une vingtaine d’individus. Tous sont aujourd’hui accusés d’avoir participé, contribué ou salué l’assassinat des jeunes touristes.

Pour "Abou Mossâab", le processus de radicalisation démarre en 2009. A l’adolescence. El Joud préfère identifier cette période comme étant celle où il s’est "engagé" dans la religion. L’année suivante, il rejoint une mosquée dans la région de "Tlat El Ghriba", où il entreprend d’apprendre le Coran. L’occasion aussi de rencontrer d’autres "frères engagés".  

Avec eux, il commence par aborder des sujets religieux, plutôt d’ordre général, qui évolueront vers des thématiques plus spécifiques: jihad, guerre en Syrie, etc. Ils sont unanimes pour désigner le régime de Bachar Al Assad comme "mécréant". Et s’accordent sur la nécessité de rallier ce pays pour y faire le "jihad". Car au fil des conversations, El Joud s’est découvert une "forte sympathie" pour les différentes factions armées opérant au Cham.

L’apparition de Da'ech achèvera de le convaincre: Il veut combattre aux côtés de cette organisation terroriste. Lui et trois de ses compagnons entreprennent d’émigrer vers la Syrie mais sont arrêtés en 2014. Jugés, ils seront condamnés à 3 ans de prison ferme en première instance. La peine est ramenée à 13 mois en appel.

A la prison locale de Salé, Abou Mossâab rencontre de nouveaux compagnons, prend part à de nouvelles conversations. Et modifie son discours. Pas dans le sens de la repentance, mais avec un changement de prisme: En attendant de rejoindre la Syrie, pourquoi ne pas frapper ici, dans son propre pays?

"Débauche, dépravation des mœurs, éloignement de la Sharia"…Al Joud et ses codétenus trouvent de multiples raisons d’excommunier le "régime marocain", traité de "Taghout", et d’assassiner ses symboles, considérés comme des "mécréants".

En prison, naît alors un premier projet d’attentat. Il s’agira de cibler des bâtiments sécuritaires et des casernes militaires à Marrakech. Mode opératoire: un camion-benne piégé.

Libéré en 2015, El Joud revient dans sa ville natale (commune Harbil). Il garde un contact régulier avec ses ex compagnons de cellule. Il ne perd pas de vue son ambition de départ: combattre sous la bannière de Da'ech. C’est même son aspiration première. C’est ce qu’il confie à un certain Kevin Zoller Guervos, un ressortissant hispano-suisse radicalisé rencontré en 2016 à Marrakech.

Entre 2015 et 2017, il enchaîne les contacts avec des individus peu ou prou impliqués dans des filières d’envoi de moujahidine en zones de tension. Syrienne, irakienne et même libyenne. Il reçoit aussi plusieurs propositions de recruteurs.

Avant Imlil, plusieurs projets d’attentat

N’ayant pas réussi à rallier Da'ech hors du Maroc, "Abou Assia" se résout à perpétrer un attentat contre le Royaume. Lui et plusieurs "frères" examineront cette possibilité lors de réunions tenues clandestinement à partir de 2017.

Plusieurs de ses rencontres seront organisées avec Younes Ouziad, alias "Nouiass" et Abderrahman Khayali, ses futurs complices. Ils seront rejoints par Rachid Afati. Modification de paradigme: Ils n’en veulent plus seulement au régime ou à ses symboles. Désormais, il s’agit d’excommunier "l’ensemble des composantes de la société marocaine". Leur mot d’ordre, celui qui ne "désavoue pas un mécréant et lui-même un mécréant". Une déclaration de haine et de guerre aux Marocains.

Idéologiquement, pour El Joud, la boucle est bouclée. Maintenant, il s’agira de convertir ses idées en actions.

En 2017, il se lie d’amitié avec Hamid Ayt Ahmed, dit "Abou Safia", qui lui montre une publication où on explique comment préparer des explosifs. Le tout, à base de produits disponibles sur le marché. Ils tenteront plusieurs fois de mettre au point des bombes artisanales. Sans succès.

Plus tard, il se rabattra sur un moyen moins bruyant,tout aussi mortel: le poison. Avec Ouziad, ils concoctent une recette lue sur une encyclopédie dédiée. Désormais, l’idée est de "liquider les agents de "Taghout", les directeurs des administrations publiques rattachée au" régime mécréant", les éléments sécuritaires et de la Gendarmerie royale en appliquant le poison sur les poignets des portes de leurs voitures et de leurs domiciles privés".

El Joud et son comparse achètent les ingrédients d’un cocktail composé de "poison anti-rat, d’une crème et d’un-inflammatoire". Un produit qu’ils ont expérimenté sur un lapin. A ce stade, la pauvre bête est la seule victime à l’actif d’El Joud.

A Ourika contre les touristes ou à la plage de Safi pour sanctionner "la nudité et la débauche"…. Cette année là, les projets se multiplient. Mais ne dépassent jamais ce stade. Cela étant, l’idée d’investir les abords montagneux de la ville ocre se précise. Ils connaissent une importante affluence de visiteurs étrangers, ces "sujets d’Etats occidentaux mécréants participant dans la guerre contre Da'ech".

Objectif: les prendre par surprise et les décapiter. Leur argent et leur vie sont "halal", voler l’une ou l’autre n’est pas interdit, selon l’idéologie "takfiriste".

Mais ces régions sont aussi connues pour la présence de barrages de la Gendarmerie. Eux aussi, on les intimide en utilisant une carabine chargée de deux cartouches (proposition d’un frère), on les "neutralise" et on les décapite. Ensuite, on s’empare de leurs armes de fonction. Mais ce projet n'aboutira pas.

Fin 2018, une cellule opérationnelle prend forme. Elle est composée de Younes Ouziad, Rachid Afati, Abderrahmane Khyali, Abdelaziz Fryat et d’El Joud. Ce dernier est désigné "émir". Il en profite pour discuter les moyens d’exécuter leur projet terroriste au Maroc. L’une des propositions tendra à incendier une oliveraie exploitée par la Sodéa.

Vers décembre, une nouvelle réunion verra El Joud insister sur la nécessité de passer à l’acte. Il appelle ses complices à se faire discrets. Les publications sur les réseaux sociaux sont bannies. A quelques unes de ses connaissances, il envoie dernier message crypté sur l’application Telegram: "Priez pour moi, je m’apprête à faire quelque chose au nom d’Allah". On est à deux semaines du drame de Chamharouch.

La tuerie de "Chamharouch"

On est le 13 décembre 2019. Un tissu noir. De la peinture blanche. Au nombre de quatre, les membres de la cellule improvisent un drapeau frappé de l’emblème de Da'ech. C’est "rayat al ooqab", censée être la bannière du Prophète. On l’utilise pour prêter allégeance (Al Bayaa) au Calife Abou Bakr Al Baghdadi. On la réutilise pour couvrir les cadavres des futures victimes.

Ce jour là, c’est l’émir qui rédige le texte d’allégeance. Et c’est lui qui en lira le contenu devant une caméra de portable. En arrière plan, le drapeau rafistolé. Au premier plan, El Joud, El Khayali, Ouziad et Rachid Afati, tous réunis au domicile du deuxième.  

L’image est de piètre qualité, le son aussi. Tout comme le discours, mâtiné de menaces empruntées à la propagande de Da'ech et ânonné d'une voix monocorde. Deux éléments à retenir: l’allégeance à Al Baghdadi et un projet que les protagonistes disent avoir préparé pour "vous gâcher la vie". On comprend que le "vous" désigne le Maroc et les Marocains.

Le lendemain à l’aube, El Joud se défait de sa barbe abondante, 200 DH en poche, un couteau de grande taille et un deuxième, de taille moyenne, dans un sac à dos. Ses trois complices font de même. Afati a ramené une tente. Pas pour camper.

L’escadron de la mort se dirige vers Imlil, localité montagneuse située à une cinquantaine de kilomètres de Marrakech. Là bas, ils achètent de la nourriture. L’émir se paye 6 cartes de recharges, y compris internet. Le groupe entend bien immortaliser l'abjection. Et surtout, la diffuser.

La traque débutera au mont Toubkal. C’est l’une des destinations les plus prisées des visiteurs étrangers. Des proies potentielles, donc. Deux touristes à bicyclette sont identifiés, puis épargnés. Un jour plus tard, ils jettent leur dévolu sur deux touristes. Afati sort son gros couteau, mais l’Emir s’interpose et objecte. Les deux jeunes femmes sont accompagnées de guides. Quelques heures plus tard, un alpiniste est repéré. El Joud et Ouziad veulent passer à l’acte, mais se rétractent. Présence d’habitants locaux oblige.

Le destin repoussera le drame de deux jours. Au troisième, les futurs bourreaux reviennent à la charge. Cette fois-ci dans les environs du mausolée Chamharouch. Changement de stratagème: deux d’entre eux devront escalader jusqu’au sommet de la montagne, et lancer des pierres en direction de touristes prenant la route adjacente. Les deux autres attendront en bas pour attaquer les victimes par surprise. Cette nouvelle stratégie ne produira aucun résultat. El Khayali jette l’éponge. Il quitte ses compagnons et rebrousse chemin: il sera arrêté le lendemain à Marrakech.

Amputée d’un élément, la cellule poursuit sa route vers Chamharouch. Il est 19h. Il fait presque nuit. El Joud et ses deux complices recherchent un endroit où poser leur tente. C’est là qu’ils aperçoivent leurs futures victimes. Elles seront scrutées et leur lieu de campement repéré. Le trio s’installera à environ 150 mètres de leurs cibles. Qui fera quoi? L’émir et Ouziad porterons les couteaux, Afati son portable et une pile pour filmer l’horreur.

L’exécution aura lieu à partir de minuit. La scène dure pendant presque une heure. Elle est d’une extrême cruauté. Nous nous abstenons d’en décrire les détails.

La fuite et l’arrestation

Peu après une heure du matin, les désormais fugitifs font le chemin retour vers Marrakech. Derrière eux, deux corps décapités, mais aussi leurs objets personnels. L’émir laissera au passage une précieuse piste aux enquêteurs: sa propre carte d’identité.

Arrivé à destination, El Joud aura comme premier réflexe de diffuser les vidéos de l’allégeance et celle de la décapitation. Avant leur propagation sur la toile, ces vidéos seront d’abord partagées dans des groupes sur Telegram auquel il est inscrit. Abou Mossâab sera congratulé par un certains nombre de "ses frères", qui lui confieront leur velléité de passer eux aussi à l’action. Ces derniers ont été identifiés et comptent aujourd’hui parmi les prévenus.

El Joud s’est-il arrêté là? Négatif. Avec son groupe, il tentera le jour même des faits et comme convenu, d’incendier l'oliveraie de la Sodéa. Le lendemain, ils envisagent de répéter leur opération de Chamharouch. Dans les montagnes de Bourrous, ils pisteront des touristes joggeurs mais ne réussiront finalement pas leur entreprise.

Reste la fuite. A un ami visité le 18 décembre, El Joud confiera sa volonté de fuir vers Agadir, puis Laâyoune avant de s’évaporer, avec ses deux complices, dans l’immensité du Sahara. L’ami, un certain El Aquil Zghari, lui conseillera de rejoindre la Mauritanie.

L’émir et ses sujets démarrent l’escapade en prenant un "grand taxi". Mais ce dernier sera intercepté par une patrouille de la police. Simple contrôle d’identité. Afati présente sa carte d’identité. Ouziad n’en a pas. El Joud a abandonné la sienne à Chamharouch. Invités à suivre les policiers au commissariat, ils s’échappent et laissent derrière eux une nouvelle piste: la carte d’identité de Afati. Le lendemain à l’aube, El Joud est arrêté, avec ses complices présumés, dans un car alors qu’il venait de prendre un billet pour Agadir.

Au final, un gars chargé de haine comme un compresseur. Des horizons limités. Un sens critique totalement absent. Des fatwas selon lesquelles les non-musulmans sont des mécréants dont les biens et les vies sont licites. Une incapacité à s'organiser, à planifier, à anticiper, à concevoir de vrais plans. Une multiplication d'échecs de tous les projets, jusqu'à tomber par un tragique hasard sur deux jeunes touristes désarmées au propre comme au figuré, deux victimes sans défense, au milieu de la nuit.

Le démarrage des investigations sur les lieux des deux crimes terroristes.

Procès d'Imlil: Abdessamad El Joud, le bourreau qui rêvait de Syrie

Le 24 avril 2019 à20:02

Modifié le 30 avril 2019 à 12:31

Le procès du double assassinat terroriste d'Imlil s'ouvrira le 2 mai 2019. A partir d'aujourd'hui, Médias24 consacrera une série d'articles aux principaux accusés. Il ne s'agira pas de brosser leur portrait. Les informations seront tirées en grande partie de documents judiciaires. Ils nous permettront de revenir sur les faits, d'en découvrir d'autres et de tracer le processus de radicalisation propre à chaque protagoniste. 

Il a organisé l’assassinat. Il l’a aussi exécuté. Abdessamad El Joud est à la fois le commanditaire et un des bourreaux de Louisa Vesterager Jespersen (Danoise) et de Maren Ueland (Norvégienne), sauvagement décapitées fin 2018 à Imlil (région Marrakech).

El Joud, alias "Abou Mossâab" ou "Abou Assia", sera jugé à partir du 2 mai devant le tribunal antiterroriste de Salé. Au vu des accusations, ce menuisier, 25 ans et père d'une petite fille, risque la peine capitale.

On a entendu sa voix sur la vidéo macabre du meurtre. C’est aussi lui qui s’exprimait dans une autre vidéo, enregistrée quelques jours avant les faits. Il y prêtait allégeance au Califat. Et c’est sa carte d’identité que l’on retrouvera à Chamharouch, à quelques mètres de la scène du crime.

Après son arrestation, c’est en partie après ses déclarations que le BCJI réussira à tirer le bout d’une corde qui la mènera à une cellule composée d’une vingtaine d’individus. Tous sont aujourd’hui accusés d’avoir participé, contribué ou salué l’assassinat des jeunes touristes.

Pour "Abou Mossâab", le processus de radicalisation démarre en 2009. A l’adolescence. El Joud préfère identifier cette période comme étant celle où il s’est "engagé" dans la religion. L’année suivante, il rejoint une mosquée dans la région de "Tlat El Ghriba", où il entreprend d’apprendre le Coran. L’occasion aussi de rencontrer d’autres "frères engagés".  

Avec eux, il commence par aborder des sujets religieux, plutôt d’ordre général, qui évolueront vers des thématiques plus spécifiques: jihad, guerre en Syrie, etc. Ils sont unanimes pour désigner le régime de Bachar Al Assad comme "mécréant". Et s’accordent sur la nécessité de rallier ce pays pour y faire le "jihad". Car au fil des conversations, El Joud s’est découvert une "forte sympathie" pour les différentes factions armées opérant au Cham.

L’apparition de Da'ech achèvera de le convaincre: Il veut combattre aux côtés de cette organisation terroriste. Lui et trois de ses compagnons entreprennent d’émigrer vers la Syrie mais sont arrêtés en 2014. Jugés, ils seront condamnés à 3 ans de prison ferme en première instance. La peine est ramenée à 13 mois en appel.

A la prison locale de Salé, Abou Mossâab rencontre de nouveaux compagnons, prend part à de nouvelles conversations. Et modifie son discours. Pas dans le sens de la repentance, mais avec un changement de prisme: En attendant de rejoindre la Syrie, pourquoi ne pas frapper ici, dans son propre pays?

"Débauche, dépravation des mœurs, éloignement de la Sharia"…Al Joud et ses codétenus trouvent de multiples raisons d’excommunier le "régime marocain", traité de "Taghout", et d’assassiner ses symboles, considérés comme des "mécréants".

En prison, naît alors un premier projet d’attentat. Il s’agira de cibler des bâtiments sécuritaires et des casernes militaires à Marrakech. Mode opératoire: un camion-benne piégé.

Libéré en 2015, El Joud revient dans sa ville natale (commune Harbil). Il garde un contact régulier avec ses ex compagnons de cellule. Il ne perd pas de vue son ambition de départ: combattre sous la bannière de Da'ech. C’est même son aspiration première. C’est ce qu’il confie à un certain Kevin Zoller Guervos, un ressortissant hispano-suisse radicalisé rencontré en 2016 à Marrakech.

Entre 2015 et 2017, il enchaîne les contacts avec des individus peu ou prou impliqués dans des filières d’envoi de moujahidine en zones de tension. Syrienne, irakienne et même libyenne. Il reçoit aussi plusieurs propositions de recruteurs.

Avant Imlil, plusieurs projets d’attentat

N’ayant pas réussi à rallier Da'ech hors du Maroc, "Abou Assia" se résout à perpétrer un attentat contre le Royaume. Lui et plusieurs "frères" examineront cette possibilité lors de réunions tenues clandestinement à partir de 2017.

Plusieurs de ses rencontres seront organisées avec Younes Ouziad, alias "Nouiass" et Abderrahman Khayali, ses futurs complices. Ils seront rejoints par Rachid Afati. Modification de paradigme: Ils n’en veulent plus seulement au régime ou à ses symboles. Désormais, il s’agit d’excommunier "l’ensemble des composantes de la société marocaine". Leur mot d’ordre, celui qui ne "désavoue pas un mécréant et lui-même un mécréant". Une déclaration de haine et de guerre aux Marocains.

Idéologiquement, pour El Joud, la boucle est bouclée. Maintenant, il s’agira de convertir ses idées en actions.

En 2017, il se lie d’amitié avec Hamid Ayt Ahmed, dit "Abou Safia", qui lui montre une publication où on explique comment préparer des explosifs. Le tout, à base de produits disponibles sur le marché. Ils tenteront plusieurs fois de mettre au point des bombes artisanales. Sans succès.

Plus tard, il se rabattra sur un moyen moins bruyant,tout aussi mortel: le poison. Avec Ouziad, ils concoctent une recette lue sur une encyclopédie dédiée. Désormais, l’idée est de "liquider les agents de "Taghout", les directeurs des administrations publiques rattachée au" régime mécréant", les éléments sécuritaires et de la Gendarmerie royale en appliquant le poison sur les poignets des portes de leurs voitures et de leurs domiciles privés".

El Joud et son comparse achètent les ingrédients d’un cocktail composé de "poison anti-rat, d’une crème et d’un-inflammatoire". Un produit qu’ils ont expérimenté sur un lapin. A ce stade, la pauvre bête est la seule victime à l’actif d’El Joud.

A Ourika contre les touristes ou à la plage de Safi pour sanctionner "la nudité et la débauche"…. Cette année là, les projets se multiplient. Mais ne dépassent jamais ce stade. Cela étant, l’idée d’investir les abords montagneux de la ville ocre se précise. Ils connaissent une importante affluence de visiteurs étrangers, ces "sujets d’Etats occidentaux mécréants participant dans la guerre contre Da'ech".

Objectif: les prendre par surprise et les décapiter. Leur argent et leur vie sont "halal", voler l’une ou l’autre n’est pas interdit, selon l’idéologie "takfiriste".

Mais ces régions sont aussi connues pour la présence de barrages de la Gendarmerie. Eux aussi, on les intimide en utilisant une carabine chargée de deux cartouches (proposition d’un frère), on les "neutralise" et on les décapite. Ensuite, on s’empare de leurs armes de fonction. Mais ce projet n'aboutira pas.

Fin 2018, une cellule opérationnelle prend forme. Elle est composée de Younes Ouziad, Rachid Afati, Abderrahmane Khyali, Abdelaziz Fryat et d’El Joud. Ce dernier est désigné "émir". Il en profite pour discuter les moyens d’exécuter leur projet terroriste au Maroc. L’une des propositions tendra à incendier une oliveraie exploitée par la Sodéa.

Vers décembre, une nouvelle réunion verra El Joud insister sur la nécessité de passer à l’acte. Il appelle ses complices à se faire discrets. Les publications sur les réseaux sociaux sont bannies. A quelques unes de ses connaissances, il envoie dernier message crypté sur l’application Telegram: "Priez pour moi, je m’apprête à faire quelque chose au nom d’Allah". On est à deux semaines du drame de Chamharouch.

La tuerie de "Chamharouch"

On est le 13 décembre 2019. Un tissu noir. De la peinture blanche. Au nombre de quatre, les membres de la cellule improvisent un drapeau frappé de l’emblème de Da'ech. C’est "rayat al ooqab", censée être la bannière du Prophète. On l’utilise pour prêter allégeance (Al Bayaa) au Calife Abou Bakr Al Baghdadi. On la réutilise pour couvrir les cadavres des futures victimes.

Ce jour là, c’est l’émir qui rédige le texte d’allégeance. Et c’est lui qui en lira le contenu devant une caméra de portable. En arrière plan, le drapeau rafistolé. Au premier plan, El Joud, El Khayali, Ouziad et Rachid Afati, tous réunis au domicile du deuxième.  

L’image est de piètre qualité, le son aussi. Tout comme le discours, mâtiné de menaces empruntées à la propagande de Da'ech et ânonné d'une voix monocorde. Deux éléments à retenir: l’allégeance à Al Baghdadi et un projet que les protagonistes disent avoir préparé pour "vous gâcher la vie". On comprend que le "vous" désigne le Maroc et les Marocains.

Le lendemain à l’aube, El Joud se défait de sa barbe abondante, 200 DH en poche, un couteau de grande taille et un deuxième, de taille moyenne, dans un sac à dos. Ses trois complices font de même. Afati a ramené une tente. Pas pour camper.

L’escadron de la mort se dirige vers Imlil, localité montagneuse située à une cinquantaine de kilomètres de Marrakech. Là bas, ils achètent de la nourriture. L’émir se paye 6 cartes de recharges, y compris internet. Le groupe entend bien immortaliser l'abjection. Et surtout, la diffuser.

La traque débutera au mont Toubkal. C’est l’une des destinations les plus prisées des visiteurs étrangers. Des proies potentielles, donc. Deux touristes à bicyclette sont identifiés, puis épargnés. Un jour plus tard, ils jettent leur dévolu sur deux touristes. Afati sort son gros couteau, mais l’Emir s’interpose et objecte. Les deux jeunes femmes sont accompagnées de guides. Quelques heures plus tard, un alpiniste est repéré. El Joud et Ouziad veulent passer à l’acte, mais se rétractent. Présence d’habitants locaux oblige.

Le destin repoussera le drame de deux jours. Au troisième, les futurs bourreaux reviennent à la charge. Cette fois-ci dans les environs du mausolée Chamharouch. Changement de stratagème: deux d’entre eux devront escalader jusqu’au sommet de la montagne, et lancer des pierres en direction de touristes prenant la route adjacente. Les deux autres attendront en bas pour attaquer les victimes par surprise. Cette nouvelle stratégie ne produira aucun résultat. El Khayali jette l’éponge. Il quitte ses compagnons et rebrousse chemin: il sera arrêté le lendemain à Marrakech.

Amputée d’un élément, la cellule poursuit sa route vers Chamharouch. Il est 19h. Il fait presque nuit. El Joud et ses deux complices recherchent un endroit où poser leur tente. C’est là qu’ils aperçoivent leurs futures victimes. Elles seront scrutées et leur lieu de campement repéré. Le trio s’installera à environ 150 mètres de leurs cibles. Qui fera quoi? L’émir et Ouziad porterons les couteaux, Afati son portable et une pile pour filmer l’horreur.

L’exécution aura lieu à partir de minuit. La scène dure pendant presque une heure. Elle est d’une extrême cruauté. Nous nous abstenons d’en décrire les détails.

La fuite et l’arrestation

Peu après une heure du matin, les désormais fugitifs font le chemin retour vers Marrakech. Derrière eux, deux corps décapités, mais aussi leurs objets personnels. L’émir laissera au passage une précieuse piste aux enquêteurs: sa propre carte d’identité.

Arrivé à destination, El Joud aura comme premier réflexe de diffuser les vidéos de l’allégeance et celle de la décapitation. Avant leur propagation sur la toile, ces vidéos seront d’abord partagées dans des groupes sur Telegram auquel il est inscrit. Abou Mossâab sera congratulé par un certains nombre de "ses frères", qui lui confieront leur velléité de passer eux aussi à l’action. Ces derniers ont été identifiés et comptent aujourd’hui parmi les prévenus.

El Joud s’est-il arrêté là? Négatif. Avec son groupe, il tentera le jour même des faits et comme convenu, d’incendier l'oliveraie de la Sodéa. Le lendemain, ils envisagent de répéter leur opération de Chamharouch. Dans les montagnes de Bourrous, ils pisteront des touristes joggeurs mais ne réussiront finalement pas leur entreprise.

Reste la fuite. A un ami visité le 18 décembre, El Joud confiera sa volonté de fuir vers Agadir, puis Laâyoune avant de s’évaporer, avec ses deux complices, dans l’immensité du Sahara. L’ami, un certain El Aquil Zghari, lui conseillera de rejoindre la Mauritanie.

L’émir et ses sujets démarrent l’escapade en prenant un "grand taxi". Mais ce dernier sera intercepté par une patrouille de la police. Simple contrôle d’identité. Afati présente sa carte d’identité. Ouziad n’en a pas. El Joud a abandonné la sienne à Chamharouch. Invités à suivre les policiers au commissariat, ils s’échappent et laissent derrière eux une nouvelle piste: la carte d’identité de Afati. Le lendemain à l’aube, El Joud est arrêté, avec ses complices présumés, dans un car alors qu’il venait de prendre un billet pour Agadir.

Au final, un gars chargé de haine comme un compresseur. Des horizons limités. Un sens critique totalement absent. Des fatwas selon lesquelles les non-musulmans sont des mécréants dont les biens et les vies sont licites. Une incapacité à s'organiser, à planifier, à anticiper, à concevoir de vrais plans. Une multiplication d'échecs de tous les projets, jusqu'à tomber par un tragique hasard sur deux jeunes touristes désarmées au propre comme au figuré, deux victimes sans défense, au milieu de la nuit.

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