Procès d'Imlil: Hicham Nazih, le souci du spectacle

Troisième et avant dernier article de notre série sur les accusés du procès d' Imlil. Hicham Nazih est considéré comme un des principaux membres de la cellule. Salafiste biberonné à la propagande de l'EI et endurci par un premier séjour en prison, il voulait reproduire les mêmes scènes de décapitation et rêve de voir le Califat instauré au Maroc. 

Procès d'Imlil: Hicham Nazih, le souci du spectacle

Le 29 avril 2019 à 18:50

Modifié le 30 avril 2019 à 15:08

Hicham Nazih n’a pas décapité les deux jeunes touristes. Mais il aurait voulu le faire. Et de son aveu, il allait tenter une attaque similaire s’il n’avait pas été interpellé quelques jours après le drame d’Imlil.

A 28 ans, cet extrémiste convaincu sera jugé à partir du 2 mai dans le cadre de la cellule impliquée dans l’assassinat, en décembre 2018, de Louisa Vesterager Jespersen (Danoise) et de Maren Ueland (Norvégienne).

Dans la liste des mis en cause, l’intéressé est classé 5ème. Juste après Abdessamd El Joud, Youness Ouziad, Rachid Afati et Abderrahman Khayati. Le premier est l’émir du groupe, bourreau présumé d’une des victimes. Le deuxième est suspecté d’avoir assassiné la jeune norvégienne. Le troisième a filmé la scène. Le quatrième faisait partie de l’escapade meurtrière, mais s’en est retiré quelques heures avant les faits.

Cités constamment par ces derniers, Nazih est l’un des principaux membres de la cellule. Quel a été son rôle ? Et quel a été son parcours ?

Nous sommes en 2014. Nazih est incarcéré à la prison de Salé. Il y purge une peine de 2 ans pour une affaire de terrorisme. Le scénario qui s’ensuit est un classique. Des rencontres "instructives" avec des "frères" (dont Abdessamd El Joud, avec qui il partage la même ville natale Marrakech). De longues discussions sur le "Jihad", la guerre en Syrie et Daech. Et déjà, un premier projet d’attentat : Dans une conversation avec El Joud, Nazih confiera son ambition de frapper le Maroc. Le camion-benne piégé, c’était son idée.

En prison, l’intérêt commun pour l’Etat Islamique a rapproché El Joud et Nazih. Relâchés en 2016, ils se retrouvent autour de cette même "passion". Quand ils se croisent à Jemaa El-fna (Marrakech), El Joud avait déjà enrôlé des individus pour les besoins d’une cellule en devenir. Certains, comme Younes Ouziad, prendront part à l’excursion macabre d’Imlil.

Lire aussi :

Abdessamad El Joud, le bourreau qui rêvait de Syrie

Le rêve syrien passe par les Etats-Unis

Nazih se joint volontiers à la troupe. Comme tous ses camarades, rallier l’EI en Syrie est alors son aspiration première. Il veut y aller. Mais pas sans sa "Naâma", une Américaine dont il s’est amouraché à partir de 2017... sur l’application Instagram. La jeune femme divorcée développe elle-même un penchant pour "l’Organisation". Elle demande à Nazih de la rejoindre à Seattle, avant d’opérer ensemble leur "Hijra" au Cham.

Oui, mais l’intéressé a des antécédents de terrorisme. Obtenir un visa pour les Etats-Unis est impossible. C’est Naâma qui devrait venir à lui jusqu’à Marrakech, où ils se marieraient avant de décoller vers la Syrie. Cette proposition de Nazih ne trouvera pas d’écho chez la concernée. Qui n’y donnera pas suite.

Pas de Naâma ni de Syrie. La suite s’annonce d’elle-même. Nazih revoit ses projets. Désormais, il faut frapper le régime marocain "Taghout", donc "mécréant".  D’autant que les autres membres de la cellule ne seront pas, eux non plus, en mesure de réaliser leur rêve : celui de combattre auprès de l’EI dans son fief. Et d’autant que chez Daech, les méthodes ont aussi évolué.

On est en 2017. La coalition internationale resserre de plus en plus l’étau sur l’organisation terroriste, qui voit son périmètre d’action rétrécir en conséquence. A ses sympathisants de par le monde, les consignes ressemblent alors à ce qui suit: Restez chez vous, semez-y la terreur, vous nous serez plus utiles.

Avec El Joud et d’autres comparses, Nazih enchaîne les réunions secrètes. Ils réfléchissent aux moyens d’agir. Une fois, ils examineront leur projet lors d’une sortie dans les régions montagneuses d’Asni et Imlil, situées à une dizaine de kilomètres de Marrakech. El Joud, Nazih, Ouziad et un quatrième individu participent à cette excursion qui va durer 4 jours. Les trois premiers, vidéos de décapitation, fatwas de Daech et psalmodies de chants guerriers seront au programme. Le quatrième, Ouziad aperçoit deux touristes. Il sort un petit couteau. Il compte charger. Mais ses amis l’en dissuadent, eux même dissuadés par la présence de bergers. Des témoins potentiels.

Où l’on apprend qu’un attentat aurait pu avoir lieu plusieurs mois avant les faits.

"Mon employeur, ce mécréant"

Dans l’esprit des concernés, cet épisode inscrira les touristes comme cible de choix. Mais ce n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Nazih et ses amis énumèrent une liste sans fin d’objectifs : L’église des Saints-Martyrs à Marrakech en attaquant des fidèles à l’arme blanche ; attaquer, moyennant les mêmes armes, les visiteurs d'un établissement touristique ; viser la synagogue de la même ville ; assassiner un des cheikhs de la "Salafia traditionnelle", considéré comme proche du Taghout car il appelle à voter pour les élections ; tuer des agents d’autorité, l’un opérant dans la zone de Tamensourt, l’autre dans le quartier industriel ; louer un véhicule, l’utiliser comme bélier pour foncer sur les piétons, etc..

La réalisation de ces projets devra se faire avec "professionnalisme", conviennent les membres du groupe. Entendez : Les attentats seront filmés et répandus, si possible, de manière virale. Nazih recommande l’acquisition d’une caméra numérique haute définition, des costumes noirs pour le futur commando et oranges pour les probables otages, qu’ils comptent décapiter face caméra. L’intéressé a le souci du spectacle. On reconnait la signature Daech. Oter des vies n’est qu’un moyen. Semer la peur est la fin.  

Il faudra aussi des armes. Le groupe dresse une liste où se côtoient  gros couteaux, bombes lacrymogènes et matraque électriques. On évoque aussi des produits explosifs conçus à partir d’ingrédients difficilement accesibles sur le marché.

Oui, mais il faut de l’argent. Le groupe évalue les futures charges à 20.000 DH. Nazih propose d’en assumer une part. Cela tombe bien. Son père s’apprête à céder un lot de terrain dont il est propriétaire. Nazih travaille comme chauffeur pour le compte d’un vendeur de meubles au quartier Guéliz. Son employeur est français. Avec l’aide de ses complices, Nazih se dit prêt à liquider et piller cet "étranger" dont le sang et les biens son licites. Dans l’idéologie "takfiriste", on a des concepts pour tout. Dans le cas de figure, on invoque Al faye (futin obtenu sans combattre) wa Al Istihlal (rendre quelque chose licite alors qu’elle est interdite).

Nous sommes le 12 décembre 2018. Le dernier attentat au Maroc a eu lieu 7 ans plus tôt, à Marrakech. Des projets d’attentats, il y en a eu des dizaines. Jusque là, ils ont tous avorté. Ce jour là, Nazih converse avec Ouziad sur l’application Whatsapp. Il lui demande où se trouve un certain "Hamid El Mardi". Plus tard, on découvrira qu’il s’agit d’un nom de code. Et qu’il désigne Abdessamad El Joud. Le lendemain, ce dernier et trois autres membres de la cellule prêtent allégeance au Calife autoproclamé Abu Bakr Al Baghdadi. La suite est connue de tous.

Nazih fut l’un des premiers à recevoir la vidéo de la décapitation, diffusée d’abord sur l’application Telegram. Il l’a visionnée puis montrée à un ami. Aux enquêteurs, il confiera avoir apprécié la mise en scène. Ses "frères" ont fait ce qu’il a longtemps fantasmé de faire, et qu’il avait projeté d’accomplir s’il n’avait pas été arrêté. Hicham Nazih est même catégorique: en dépit de son arrestation, il ambitionne toujours de châtier le Maroc. Un pays qu’il veut voir "envahi  par l’Etat Islamique". 

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Kevin Zoller Guervos, alias "Abdallah le Suisse"

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Troisième et avant dernier article de notre série sur les accusés du procès d' Imlil. Hicham Nazih est considéré comme un des principaux membres de la cellule. Salafiste biberonné à la propagande de l'EI et endurci par un premier séjour en prison, il voulait reproduire les mêmes scènes de décapitation et rêve de voir le Califat instauré au Maroc. 

Hicham Nazih n’a pas décapité les deux jeunes touristes. Mais il aurait voulu le faire. Et de son aveu, il allait tenter une attaque similaire s’il n’avait pas été interpellé quelques jours après le drame d’Imlil.

A 28 ans, cet extrémiste convaincu sera jugé à partir du 2 mai dans le cadre de la cellule impliquée dans l’assassinat, en décembre 2018, de Louisa Vesterager Jespersen (Danoise) et de Maren Ueland (Norvégienne).

Dans la liste des mis en cause, l’intéressé est classé 5ème. Juste après Abdessamd El Joud, Youness Ouziad, Rachid Afati et Abderrahman Khayati. Le premier est l’émir du groupe, bourreau présumé d’une des victimes. Le deuxième est suspecté d’avoir assassiné la jeune norvégienne. Le troisième a filmé la scène. Le quatrième faisait partie de l’escapade meurtrière, mais s’en est retiré quelques heures avant les faits.

Cités constamment par ces derniers, Nazih est l’un des principaux membres de la cellule. Quel a été son rôle ? Et quel a été son parcours ?

Nous sommes en 2014. Nazih est incarcéré à la prison de Salé. Il y purge une peine de 2 ans pour une affaire de terrorisme. Le scénario qui s’ensuit est un classique. Des rencontres "instructives" avec des "frères" (dont Abdessamd El Joud, avec qui il partage la même ville natale Marrakech). De longues discussions sur le "Jihad", la guerre en Syrie et Daech. Et déjà, un premier projet d’attentat : Dans une conversation avec El Joud, Nazih confiera son ambition de frapper le Maroc. Le camion-benne piégé, c’était son idée.

En prison, l’intérêt commun pour l’Etat Islamique a rapproché El Joud et Nazih. Relâchés en 2016, ils se retrouvent autour de cette même "passion". Quand ils se croisent à Jemaa El-fna (Marrakech), El Joud avait déjà enrôlé des individus pour les besoins d’une cellule en devenir. Certains, comme Younes Ouziad, prendront part à l’excursion macabre d’Imlil.

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Le rêve syrien passe par les Etats-Unis

Nazih se joint volontiers à la troupe. Comme tous ses camarades, rallier l’EI en Syrie est alors son aspiration première. Il veut y aller. Mais pas sans sa "Naâma", une Américaine dont il s’est amouraché à partir de 2017... sur l’application Instagram. La jeune femme divorcée développe elle-même un penchant pour "l’Organisation". Elle demande à Nazih de la rejoindre à Seattle, avant d’opérer ensemble leur "Hijra" au Cham.

Oui, mais l’intéressé a des antécédents de terrorisme. Obtenir un visa pour les Etats-Unis est impossible. C’est Naâma qui devrait venir à lui jusqu’à Marrakech, où ils se marieraient avant de décoller vers la Syrie. Cette proposition de Nazih ne trouvera pas d’écho chez la concernée. Qui n’y donnera pas suite.

Pas de Naâma ni de Syrie. La suite s’annonce d’elle-même. Nazih revoit ses projets. Désormais, il faut frapper le régime marocain "Taghout", donc "mécréant".  D’autant que les autres membres de la cellule ne seront pas, eux non plus, en mesure de réaliser leur rêve : celui de combattre auprès de l’EI dans son fief. Et d’autant que chez Daech, les méthodes ont aussi évolué.

On est en 2017. La coalition internationale resserre de plus en plus l’étau sur l’organisation terroriste, qui voit son périmètre d’action rétrécir en conséquence. A ses sympathisants de par le monde, les consignes ressemblent alors à ce qui suit: Restez chez vous, semez-y la terreur, vous nous serez plus utiles.

Avec El Joud et d’autres comparses, Nazih enchaîne les réunions secrètes. Ils réfléchissent aux moyens d’agir. Une fois, ils examineront leur projet lors d’une sortie dans les régions montagneuses d’Asni et Imlil, situées à une dizaine de kilomètres de Marrakech. El Joud, Nazih, Ouziad et un quatrième individu participent à cette excursion qui va durer 4 jours. Les trois premiers, vidéos de décapitation, fatwas de Daech et psalmodies de chants guerriers seront au programme. Le quatrième, Ouziad aperçoit deux touristes. Il sort un petit couteau. Il compte charger. Mais ses amis l’en dissuadent, eux même dissuadés par la présence de bergers. Des témoins potentiels.

Où l’on apprend qu’un attentat aurait pu avoir lieu plusieurs mois avant les faits.

"Mon employeur, ce mécréant"

Dans l’esprit des concernés, cet épisode inscrira les touristes comme cible de choix. Mais ce n’est qu’une possibilité parmi d’autres. Nazih et ses amis énumèrent une liste sans fin d’objectifs : L’église des Saints-Martyrs à Marrakech en attaquant des fidèles à l’arme blanche ; attaquer, moyennant les mêmes armes, les visiteurs d'un établissement touristique ; viser la synagogue de la même ville ; assassiner un des cheikhs de la "Salafia traditionnelle", considéré comme proche du Taghout car il appelle à voter pour les élections ; tuer des agents d’autorité, l’un opérant dans la zone de Tamensourt, l’autre dans le quartier industriel ; louer un véhicule, l’utiliser comme bélier pour foncer sur les piétons, etc..

La réalisation de ces projets devra se faire avec "professionnalisme", conviennent les membres du groupe. Entendez : Les attentats seront filmés et répandus, si possible, de manière virale. Nazih recommande l’acquisition d’une caméra numérique haute définition, des costumes noirs pour le futur commando et oranges pour les probables otages, qu’ils comptent décapiter face caméra. L’intéressé a le souci du spectacle. On reconnait la signature Daech. Oter des vies n’est qu’un moyen. Semer la peur est la fin.  

Il faudra aussi des armes. Le groupe dresse une liste où se côtoient  gros couteaux, bombes lacrymogènes et matraque électriques. On évoque aussi des produits explosifs conçus à partir d’ingrédients difficilement accesibles sur le marché.

Oui, mais il faut de l’argent. Le groupe évalue les futures charges à 20.000 DH. Nazih propose d’en assumer une part. Cela tombe bien. Son père s’apprête à céder un lot de terrain dont il est propriétaire. Nazih travaille comme chauffeur pour le compte d’un vendeur de meubles au quartier Guéliz. Son employeur est français. Avec l’aide de ses complices, Nazih se dit prêt à liquider et piller cet "étranger" dont le sang et les biens son licites. Dans l’idéologie "takfiriste", on a des concepts pour tout. Dans le cas de figure, on invoque Al faye (futin obtenu sans combattre) wa Al Istihlal (rendre quelque chose licite alors qu’elle est interdite).

Nous sommes le 12 décembre 2018. Le dernier attentat au Maroc a eu lieu 7 ans plus tôt, à Marrakech. Des projets d’attentats, il y en a eu des dizaines. Jusque là, ils ont tous avorté. Ce jour là, Nazih converse avec Ouziad sur l’application Whatsapp. Il lui demande où se trouve un certain "Hamid El Mardi". Plus tard, on découvrira qu’il s’agit d’un nom de code. Et qu’il désigne Abdessamad El Joud. Le lendemain, ce dernier et trois autres membres de la cellule prêtent allégeance au Calife autoproclamé Abu Bakr Al Baghdadi. La suite est connue de tous.

Nazih fut l’un des premiers à recevoir la vidéo de la décapitation, diffusée d’abord sur l’application Telegram. Il l’a visionnée puis montrée à un ami. Aux enquêteurs, il confiera avoir apprécié la mise en scène. Ses "frères" ont fait ce qu’il a longtemps fantasmé de faire, et qu’il avait projeté d’accomplir s’il n’avait pas été arrêté. Hicham Nazih est même catégorique: en dépit de son arrestation, il ambitionne toujours de châtier le Maroc. Un pays qu’il veut voir "envahi  par l’Etat Islamique". 

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