Procès d’Imlil: Kevin Zoller Guervos, alias Abdallah le Suisse

Deuxième article de notre série consacrée aux accusés du procès d' Imlil. Arrivé au Maroc, Kevin Zoller Guervos voulait "approfondir ses connaissances sur l'Islam". En réalité, il s'est lié d'amitié avec le futur bourreau de deux jeunes touristes, a participé à des réunions communes et fantasmé le Jihad au Paint Ball.

Procès d’ Imlil: Kevin Zoller Guervos, alias Abdallah le Suisse

Le 27 avril 2019 à 12:04

Modifié le 28 avril 2019 à 12:31

Il n’était pas là au moment des faits. Il n’a pas porté le couteau, ni coupé de têtes. Kevin Zoller Guervos était pourtant au cœur des investigations sur le double assassinat d’Imlil. Et figure aujourd’hui parmi les accusés au procès qui s’ouvrira le 2 mai au tribunal antiterroriste de Salé. Selon plusieurs témoignages, il a joué un rôle dans la radicalisation et le passage à l'acte des terroristes.

Au cours de l’instruction et lors de l’enquête préliminaire, le nom de l’Hispano-Suisse sera cité par cinq mis en cause (ils sont 24 au total). Tous l'identifient comme "Abdallah le Suisse". Surtout, il sera évoqué avec insistance par l’accusé principal, Abdessamad El Joud, un des bourreaux présumés des deux jeunes touristes danoises, Louisa Vesterager Jespersen et de Maren Ueland.

Dans le récit d’El Joud, dans celui de ses complices et dans les aveux même de Kevin, ce dernier semble avoir été présent dans les moments clés de la radicalisation, au stade où le projet d’attentat commence à se préciser.

Kevin, 25 ans et père d’un petit garçon, sera jugé pour formation d’une association en vue de préparer et de commettre des actes terroristes, entraînement d’individus en vue de rallier une organisation terroriste et apologie à cette même organisation. Entre autres.  C'est chez lui par exemple que se tiendra début 2017, l'une des réunions de coordination et de mobilisation de la future cellule.

Comment en est-il arrivé là ?

L’histoire qui nous intéresse débute vers 2011. Kevin a 19 ans. Spirituellement, il se cherche. Il entame des "recherches personnelles" sur deux religions : L’islam et le christianisme. Il optera pour la première. Persuasif, il va jusqu’à pousser des membres de sa famille à l’imiter.

2014, l’Etat islamique est à son apogée. A Genève, celui qui se fait désormais appeler, au choix, "Abdallah", "Abou Yahya" ou "Muslim" côtoie régulièrement des sympathisants de l’organisation. Lui-même développe une sympathie pour cette entité terroriste. Pourquoi ne pas rallier la Syrie pour y venger le peuple syrien, victime de massacre ?

Pas si vite. Kevin veut d’abord s’installer dans un pays musulman. Meilleur moyen, selon lui, de "parfaire ses connaissances sur l’islam". Une manière aussi de faire sa "hijra", quitter les contrées impies pour aller en terre d'Islam. Son choix se portera malheureusement sur le Maroc.

Mai 2015, il atterrit à Marrakech. De la ville ocre, il se dirige vers Agadir. Il y cherche une école coranique. Aucune ne lui sied. Il entend revenir à Marrakech. A la gare routière, il fait une première rencontre : Mohamed Bou Saleh, de 15 ans son aîné. Avec cet étudiant en sciences islamiques, le courant passe naturellement. Ils partageront la route. Puis le même appartement pendant plus de deux mois.

Bou Saleh est le premier contact d’une série qui mènera "Abdallah" jusqu’à Abdessamad El Joud, dit aussi "Abou Mossaab". Plus tard, ce dernier deviendra "l’émir" d’une cellule impliquée dans une des tueries les plus retentissantes de l’histoire du Maroc.

Entre temps, l’Hispano-Suisse prend le soin de rétablir les liens avec ses anciennes connaissances de la Mosquée Petit-Saconnex, quartier situé à Genève. En attestent ses multiples échanges avec Daniel Demanget, alias "Abdallah". Selon les enquêteurs, cet Espagnol converti à l’islam a rejoint l’EI en 2014. Pas pour une mission humanitaire. Kevin est aussi en communication régulière avec un Genevois nommé Lowic, connu lui aussi sous le pseudonyme de "Abdallah".

Entre les trois "Abdallah", la conversation porte sur l’application de messagerie Telegram. Un classique. Vidéos, images et propagande de Daech sont au centre de ces échanges, réputés intraçables et secrets mais en réalité, ils ne le sont pas totalement.

De quoi raviver, chez Kevin, l’envie de rejoindre l’EI au Cham. Peut-être pourrait-il financer le trajet en cambriolant une des bijouteries de Genève. Auquel cas, l’intéressé n’en sera pas à son coup d’essai. Plus jeune, il a été maintes fois condamné pour des faits de vol, cambriolage, agression etc.. Et puis, aujourd’hui, il dispose d’une excuse absolutoire : "Les biens des mécréants sont licites". On est en plein dans l’idéologie "takfiriste".

Le premier contact avec El Joud se fait en 2016, autour d’un festin. Les discussions concernent "l’excommunication de la société marocaine". On jette aussi l’anathème sur les institutions publiques, ces "Tawaghit", des tyrans qui appliquent "le droit posé" [al qawanine alwadhyia, allusion au droit positif qui est oeuvre humaine] au lieu de la "Sharia".

Là aussi, le courant passe. Et les rencontres se succèdent entre "Abdallah" et Abou Mossab. Dans le domicile de l’un et de l’autre ou, à trois reprises, aux abords du barrage Lalla Takerkoust, dans la région de Marrakech.

Les deux salafistes partagent une ambition commune : rejoindre l’Etat islamique. Pas forcément au Moyen-Orient. C’est pourquoi, ils examineront la possibilité de rallier une des branches de Daech en Afrique. Depuis 2015 et son allégeance au Calife Abu Bakr Al Baghdadi, Boko Haram est désignée province de l’EI (La Wilaya Al Sudan Al Gharbi). Dans l’une de leurs excursions à Lalla Takerkoust, Kevin s’informera auprès de ressortissants subsahariens sur les différentes voies d'accès conduisant au Nigéria.

A défaut de faire le Jihad, on le simule. En 2017, Abdallah financera- à hauteur de 2.000 DH - une partie de Paint Ball dans un club aux environs de Marrakech. A l’occasion, El Joud lui confiera vouloir reproduire la scène contre les "ennemis d’Allah". Si l’occasion se présentait, il ne se servirait pas de munitions de peinture.

L’histoire qui nous intéresse prend fin la même année, à Lalla Takerkoust. Une réunion entre Kevin, El Joud et d’autres individus voit le premier participer à une discussion sur des velléités d’attentat au Maroc. Les parties prenantes évoqueront quelques cibles potentielles : Les forces de l’ordre en tête, les services rattachés à des Etats étrangers (Ambassades, consulats etc.) aussi. Ou encore, plus abordable, des touristes que l’on décapiterait à l’arme blanche.

Voici le 17 décembre 2018. Sans têtes, les cadavres de deux jeunes femmes, visiblement des touristes, sont retrouvés dans un coin perdu de la région de Chamharouch. Le lendemain ou deux jours plus tard, Abdallah reçoit une vidéo sur son portable. Il y voit l’une des victimes subir l’indescriptible. La voix du bourreau est celle d’El Joud, avec qui Kevin dit avoir coupé les ponts une année avant les faits.

Kevin Zoller Guervos a été interpellé le 29 décembre, à son domicile marrakchi. Au juge d’instruction, il déclarera que quelques jours plus tôt, il était en Suisse. Que c'est sa femme qui lui a envoyé la vidéo des meurtres, tournée par El Joud. Et qu'il regrette d'avoir connu ce dernier.

Procès d’Imlil: Kevin Zoller Guervos, alias Abdallah le Suisse

Le 27 avril 2019 à12:05

Modifié le 28 avril 2019 à 12:31

Deuxième article de notre série consacrée aux accusés du procès d' Imlil. Arrivé au Maroc, Kevin Zoller Guervos voulait "approfondir ses connaissances sur l'Islam". En réalité, il s'est lié d'amitié avec le futur bourreau de deux jeunes touristes, a participé à des réunions communes et fantasmé le Jihad au Paint Ball.

Il n’était pas là au moment des faits. Il n’a pas porté le couteau, ni coupé de têtes. Kevin Zoller Guervos était pourtant au cœur des investigations sur le double assassinat d’Imlil. Et figure aujourd’hui parmi les accusés au procès qui s’ouvrira le 2 mai au tribunal antiterroriste de Salé. Selon plusieurs témoignages, il a joué un rôle dans la radicalisation et le passage à l'acte des terroristes.

Au cours de l’instruction et lors de l’enquête préliminaire, le nom de l’Hispano-Suisse sera cité par cinq mis en cause (ils sont 24 au total). Tous l'identifient comme "Abdallah le Suisse". Surtout, il sera évoqué avec insistance par l’accusé principal, Abdessamad El Joud, un des bourreaux présumés des deux jeunes touristes danoises, Louisa Vesterager Jespersen et de Maren Ueland.

Dans le récit d’El Joud, dans celui de ses complices et dans les aveux même de Kevin, ce dernier semble avoir été présent dans les moments clés de la radicalisation, au stade où le projet d’attentat commence à se préciser.

Kevin, 25 ans et père d’un petit garçon, sera jugé pour formation d’une association en vue de préparer et de commettre des actes terroristes, entraînement d’individus en vue de rallier une organisation terroriste et apologie à cette même organisation. Entre autres.  C'est chez lui par exemple que se tiendra début 2017, l'une des réunions de coordination et de mobilisation de la future cellule.

Comment en est-il arrivé là ?

L’histoire qui nous intéresse débute vers 2011. Kevin a 19 ans. Spirituellement, il se cherche. Il entame des "recherches personnelles" sur deux religions : L’islam et le christianisme. Il optera pour la première. Persuasif, il va jusqu’à pousser des membres de sa famille à l’imiter.

2014, l’Etat islamique est à son apogée. A Genève, celui qui se fait désormais appeler, au choix, "Abdallah", "Abou Yahya" ou "Muslim" côtoie régulièrement des sympathisants de l’organisation. Lui-même développe une sympathie pour cette entité terroriste. Pourquoi ne pas rallier la Syrie pour y venger le peuple syrien, victime de massacre ?

Pas si vite. Kevin veut d’abord s’installer dans un pays musulman. Meilleur moyen, selon lui, de "parfaire ses connaissances sur l’islam". Une manière aussi de faire sa "hijra", quitter les contrées impies pour aller en terre d'Islam. Son choix se portera malheureusement sur le Maroc.

Mai 2015, il atterrit à Marrakech. De la ville ocre, il se dirige vers Agadir. Il y cherche une école coranique. Aucune ne lui sied. Il entend revenir à Marrakech. A la gare routière, il fait une première rencontre : Mohamed Bou Saleh, de 15 ans son aîné. Avec cet étudiant en sciences islamiques, le courant passe naturellement. Ils partageront la route. Puis le même appartement pendant plus de deux mois.

Bou Saleh est le premier contact d’une série qui mènera "Abdallah" jusqu’à Abdessamad El Joud, dit aussi "Abou Mossaab". Plus tard, ce dernier deviendra "l’émir" d’une cellule impliquée dans une des tueries les plus retentissantes de l’histoire du Maroc.

Entre temps, l’Hispano-Suisse prend le soin de rétablir les liens avec ses anciennes connaissances de la Mosquée Petit-Saconnex, quartier situé à Genève. En attestent ses multiples échanges avec Daniel Demanget, alias "Abdallah". Selon les enquêteurs, cet Espagnol converti à l’islam a rejoint l’EI en 2014. Pas pour une mission humanitaire. Kevin est aussi en communication régulière avec un Genevois nommé Lowic, connu lui aussi sous le pseudonyme de "Abdallah".

Entre les trois "Abdallah", la conversation porte sur l’application de messagerie Telegram. Un classique. Vidéos, images et propagande de Daech sont au centre de ces échanges, réputés intraçables et secrets mais en réalité, ils ne le sont pas totalement.

De quoi raviver, chez Kevin, l’envie de rejoindre l’EI au Cham. Peut-être pourrait-il financer le trajet en cambriolant une des bijouteries de Genève. Auquel cas, l’intéressé n’en sera pas à son coup d’essai. Plus jeune, il a été maintes fois condamné pour des faits de vol, cambriolage, agression etc.. Et puis, aujourd’hui, il dispose d’une excuse absolutoire : "Les biens des mécréants sont licites". On est en plein dans l’idéologie "takfiriste".

Le premier contact avec El Joud se fait en 2016, autour d’un festin. Les discussions concernent "l’excommunication de la société marocaine". On jette aussi l’anathème sur les institutions publiques, ces "Tawaghit", des tyrans qui appliquent "le droit posé" [al qawanine alwadhyia, allusion au droit positif qui est oeuvre humaine] au lieu de la "Sharia".

Là aussi, le courant passe. Et les rencontres se succèdent entre "Abdallah" et Abou Mossab. Dans le domicile de l’un et de l’autre ou, à trois reprises, aux abords du barrage Lalla Takerkoust, dans la région de Marrakech.

Les deux salafistes partagent une ambition commune : rejoindre l’Etat islamique. Pas forcément au Moyen-Orient. C’est pourquoi, ils examineront la possibilité de rallier une des branches de Daech en Afrique. Depuis 2015 et son allégeance au Calife Abu Bakr Al Baghdadi, Boko Haram est désignée province de l’EI (La Wilaya Al Sudan Al Gharbi). Dans l’une de leurs excursions à Lalla Takerkoust, Kevin s’informera auprès de ressortissants subsahariens sur les différentes voies d'accès conduisant au Nigéria.

A défaut de faire le Jihad, on le simule. En 2017, Abdallah financera- à hauteur de 2.000 DH - une partie de Paint Ball dans un club aux environs de Marrakech. A l’occasion, El Joud lui confiera vouloir reproduire la scène contre les "ennemis d’Allah". Si l’occasion se présentait, il ne se servirait pas de munitions de peinture.

L’histoire qui nous intéresse prend fin la même année, à Lalla Takerkoust. Une réunion entre Kevin, El Joud et d’autres individus voit le premier participer à une discussion sur des velléités d’attentat au Maroc. Les parties prenantes évoqueront quelques cibles potentielles : Les forces de l’ordre en tête, les services rattachés à des Etats étrangers (Ambassades, consulats etc.) aussi. Ou encore, plus abordable, des touristes que l’on décapiterait à l’arme blanche.

Voici le 17 décembre 2018. Sans têtes, les cadavres de deux jeunes femmes, visiblement des touristes, sont retrouvés dans un coin perdu de la région de Chamharouch. Le lendemain ou deux jours plus tard, Abdallah reçoit une vidéo sur son portable. Il y voit l’une des victimes subir l’indescriptible. La voix du bourreau est celle d’El Joud, avec qui Kevin dit avoir coupé les ponts une année avant les faits.

Kevin Zoller Guervos a été interpellé le 29 décembre, à son domicile marrakchi. Au juge d’instruction, il déclarera que quelques jours plus tôt, il était en Suisse. Que c'est sa femme qui lui a envoyé la vidéo des meurtres, tournée par El Joud. Et qu'il regrette d'avoir connu ce dernier.

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