Ruptures de stocks de médicaments: la situation s'aggrave

Les ruptures de stocks de médicaments concernent de plus en plus de références pharmaceutiques et durent plus longtemps. Elles peuvent avoir des conséquences graves pour les malades. Tout le secteur de la santé semble désarmé face à cette situation qui s'éternise.

Ruptures de stocks de médicaments: la situation s'aggrave

Le 22 mai 2019 à 21:09

Modifié le 23 mai 2019 à 07:06

Les parents de nouveau-nés sont confrontés depuis quelques mois à l'indisponibilité de la vitamine K dans les pharmacies. Le médicament Konakion MM Paediatric, administré aux nouveau-nés pour prévenir et traiter les hémorragies sévères du nouveau né est, en effet, en rupture de stock.

"La dernière fois que j’ai vendu ce médicament, c’était en février dernier. Depuis, nous assistons à une absence généralisée de cette molécule dans tout le pays. Je recommande généralement à nos clients d’essayer de se le procurer en Europe ou à Sebta, s’ils le peuvent", annonce ce pharmacien.

La rupture de stock ne concerne pas uniquement ce médicament. Ce phénomène touche de plus en plus de références, plus fréquemment et pour des durées plus longues.

"Je ne peux pas citer tous les médicaments qui sont aujourd’hui en rupture de stock. Il y en a plus d’une centaine. Mais je donne à titre d’exemple : le Cardioaspirine (Aide en cas de maladies cardiaques, cérébrales et vasculaires), le Benadryl (traitement des symptômes causés par les allergies), le Primolut-nor (traitement des troubles liés à une insuffisance en progestérone), le Celebrex 200 mg et 100 mg (traitement de l'arthrose), le Ponstyl comprimés (traitement symptomatique des douleurs d'intensité légère à modérée), la Vitamine K, le Microdiol (contraceptif)…etc.", soutient cet autre pharmacien.

Contacté par Médias24 pour expliquer ce phénomène qui persiste, le ministère de tutelle est resté injoignable. Le département de la Santé a toujours minimisé l’ampleur des ruptures de stocks de médicament : il affirme que sur les 7.002 médicaments présents sur le marché, la rupture ne concerne que 1% ou 2%.

Rupture ou pénurie ?

Tous les pharmaciens contactés nous ont assuré que l’origine de ces ruptures de stock n’est pas connue à leur niveau. "Personne ne nous explique la source de ces ruptures de stock. On ne sait même pas quand le marché sera réapprovisionné à nouveau avec les médicaments manquants. En attendant, le malade reste dans le flou le plus total", note ce pharmacien.

Doit-on parler plutôt de pénurie de médicaments ? À cette question, le président de la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM), Mohamed Lahbabi répond : « Aujourd’hui, il est certes difficile pour le pharmacien d'exécuter toutes les ordonnances des malades. On arrive aujourd’hui à satisfaire de 70% à 80% seulement des prescriptions (Ndlr : autrement dit, 20% à 30% des besoins des malades ne sont pas satisfaits). Mais je préfère parler de rupture plutôt que de pénurie. Dans les pharmacies, il y a à la fois des ruptures occasionnelles et des retraits définitifs de produits. Il y a eu récemment beaucoup de ruptures et plusieurs retraits. Mais, on ne peut pas quantifier le pourcentage de rupture pour l’instant".

Question de vie et de mort

Face à cette situation, les pharmaciens pointent du doigt la question du stock de sécurité qui, selon eux, n’est pas respecté par les industriels. Pour rappel, les laboratoires pharmaceutiques au Maroc sont tenus de maintenir un stock de sécurité de 3 mois. Un objectif intenable selon certains opérateurs.

Pour Mohamed Lahbabi, les ruptures de stock deviennent alarmantes dans le cas de médicaments dont dépend la vie des malades. C’est le cas, par exemple, du Sintrom (anti-coagulant, médicament prescrit aux cardiaques), Madopar (traitement pour les cas atteints de la maladie de Parkinson) qui sont souvent en rupture.

Selon des pharmaciens, Sintrom est le seul traitement qui existe en prévention d'accident thrombo-embolique en cas de cardiopathie emboligène. Et il n’a pas de générique. Son absence des tiroirs des pharmaciens est à chaque fois problématique pour les malades atteints de maladies cardiaques.

Le sérum anti-tétanique est, lui aussi, en rupture de stock. Et ce traitement ne dispose pas non plus de générique. "On ne peut pas présenter de substitutions aux patients qui prennent le Sintrom, par exemple. Pour d’autres traitements, quand il y a une rupture de stock, on essaie de joindre le médecin traitant pour tenter de trouver un traitement de substitution. Mais encore faut-il réussir à le joindre", souligne Mohamed Lahbabi.

Contrairement à ce qui se fait en France, donner, en cas de rupture de stock, un générique ou un substitut du médicament prescrit (avec la même molécule et le même dosage) au malade par le pharmacien, n’est pas une pratique permise au Maroc. Elle est considérée comme une atteinte au pouvoir de prescription du médecin.

Conjoncture internationale et vulnérabilité locale

Il faut savoir que ce phénomène touche autant les produits importés que ceux fabriqués localement. Mais quelle explication alors à ces ruptures répétitives et relativement longues de certains médicaments ?

"L’approvisionnement en médicaments importés tels que Vitamine K et Madopar est très difficile à maîtriser. Il y a des ruptures mondiales. Aujourd’hui, les multinationales vont vers la centralisation de la fabrication pour répondre à la demande mondiale et le Maroc a un quota dans la demande mondiale. On n’est pas un gros marché et donc on fait partie de ceux qui sont les moins servis, notamment quand le prix accordé est bas et que le fournisseur n’a aucun intérêt à exporter vers le Maroc alors qu’il peut vendre plus cher ailleurs", explique un opérateur.

"Il faut comprendre que cela dépasse le contexte local. C’est une question de prix à l’international, et les prix accordés au Maroc sont parmi les plus bas pour certains produits. C’est pour cela qu’on défend la fabrication locale pour avoir cette sécurité de l’approvisionnement et cette souveraineté de notre marché du médicament".

Pour les produits fabriqués localement, cet opérateur avance comme argument la rupture de matières premières à l’international. "La Chine qui est le premier producteur des matières premières est en train de revoir sa stratégie environnementale. Le pays arrête des usines pendant 2 à 3 mois pour respecter les normes, et donc il y a une raréfaction des matières premières avec une flambée des prix. Ce n’est pas un phénomène spécifique au Maroc. Vu l’étroitesse du marché, le prix de revient de la matière première augmente plus fortement qu’ailleurs où les volumes sont plus grands. Les industriels n'arrivent pas à suivre", insiste ce professionnel de l’industrie pharmaceutique.

Selon le président de la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM), "tout a commencé en 2014, année de promulgation du décret relatif à la fixation des prix de médicaments. Depuis, le secteur connaît plusieurs ruptures. Et pour cause, ce décret tient compte des baisses de prix de médicaments dans les pays du benchmark international mais pas des hausses quand elles surviennent". Un postulat partagé par la majorité des professionnels du secteur pour qui ce décret a été une véritable catastrophe pour l’écosystème du médicament : pharmaciens, distributeurs et industriels.

S’adapter ou périr

Layla Laassel Sentissi, directrice exécutive de l’AMIP (Association marocaine de l'industrie pharmaceutique), estime que la problématique des prix risque de faire disparaitre tout un pan de l’industrie locale : "Il faut prendre conscience que sur certains produits fabriqués localement, les prix sont très bas. Les industriels continuent à les fabriquer, mais quelques-uns vont être obligés d’arrêter à un moment. Ces industriels n’arrêtent pas de demander une révision des prix à la hausse selon le décret".

"Quand on parle d’augmentation, ça ne veut pas dire qu’on va tripler le prix. La liste de médicaments que nous avons déposée au ministère pour une révision est composée de produits dont les prix sont trop bas et inférieurs aux pays de benchmarck. La disparition de ces produits coûtera plus cher aux citoyens puisque l’alternative thérapeutique se révèlera bien plus onéreuse. C’est une équation simple et pourtant nos autorités n’ont pas le courage d’annoncer ces petites augmentations".

En attendant que tous les facteurs internationaux et locaux suivent une trajectoire normale, ce sont les patients qui font les frais d’un écosystème du médicament qui peine à trouver l’équilibre, dans un climat général d’insécurité et de doute.

>>Lire aussi: Médicaments : Vers une révision du mode de fixation des prix ?

Ruptures de stocks de médicaments: la situation s'aggrave

Le 22 mai 2019 à21:46

Modifié le 23 mai 2019 à 07:06

Les ruptures de stocks de médicaments concernent de plus en plus de références pharmaceutiques et durent plus longtemps. Elles peuvent avoir des conséquences graves pour les malades. Tout le secteur de la santé semble désarmé face à cette situation qui s'éternise.

Les parents de nouveau-nés sont confrontés depuis quelques mois à l'indisponibilité de la vitamine K dans les pharmacies. Le médicament Konakion MM Paediatric, administré aux nouveau-nés pour prévenir et traiter les hémorragies sévères du nouveau né est, en effet, en rupture de stock.

"La dernière fois que j’ai vendu ce médicament, c’était en février dernier. Depuis, nous assistons à une absence généralisée de cette molécule dans tout le pays. Je recommande généralement à nos clients d’essayer de se le procurer en Europe ou à Sebta, s’ils le peuvent", annonce ce pharmacien.

La rupture de stock ne concerne pas uniquement ce médicament. Ce phénomène touche de plus en plus de références, plus fréquemment et pour des durées plus longues.

"Je ne peux pas citer tous les médicaments qui sont aujourd’hui en rupture de stock. Il y en a plus d’une centaine. Mais je donne à titre d’exemple : le Cardioaspirine (Aide en cas de maladies cardiaques, cérébrales et vasculaires), le Benadryl (traitement des symptômes causés par les allergies), le Primolut-nor (traitement des troubles liés à une insuffisance en progestérone), le Celebrex 200 mg et 100 mg (traitement de l'arthrose), le Ponstyl comprimés (traitement symptomatique des douleurs d'intensité légère à modérée), la Vitamine K, le Microdiol (contraceptif)…etc.", soutient cet autre pharmacien.

Contacté par Médias24 pour expliquer ce phénomène qui persiste, le ministère de tutelle est resté injoignable. Le département de la Santé a toujours minimisé l’ampleur des ruptures de stocks de médicament : il affirme que sur les 7.002 médicaments présents sur le marché, la rupture ne concerne que 1% ou 2%.

Rupture ou pénurie ?

Tous les pharmaciens contactés nous ont assuré que l’origine de ces ruptures de stock n’est pas connue à leur niveau. "Personne ne nous explique la source de ces ruptures de stock. On ne sait même pas quand le marché sera réapprovisionné à nouveau avec les médicaments manquants. En attendant, le malade reste dans le flou le plus total", note ce pharmacien.

Doit-on parler plutôt de pénurie de médicaments ? À cette question, le président de la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM), Mohamed Lahbabi répond : « Aujourd’hui, il est certes difficile pour le pharmacien d'exécuter toutes les ordonnances des malades. On arrive aujourd’hui à satisfaire de 70% à 80% seulement des prescriptions (Ndlr : autrement dit, 20% à 30% des besoins des malades ne sont pas satisfaits). Mais je préfère parler de rupture plutôt que de pénurie. Dans les pharmacies, il y a à la fois des ruptures occasionnelles et des retraits définitifs de produits. Il y a eu récemment beaucoup de ruptures et plusieurs retraits. Mais, on ne peut pas quantifier le pourcentage de rupture pour l’instant".

Question de vie et de mort

Face à cette situation, les pharmaciens pointent du doigt la question du stock de sécurité qui, selon eux, n’est pas respecté par les industriels. Pour rappel, les laboratoires pharmaceutiques au Maroc sont tenus de maintenir un stock de sécurité de 3 mois. Un objectif intenable selon certains opérateurs.

Pour Mohamed Lahbabi, les ruptures de stock deviennent alarmantes dans le cas de médicaments dont dépend la vie des malades. C’est le cas, par exemple, du Sintrom (anti-coagulant, médicament prescrit aux cardiaques), Madopar (traitement pour les cas atteints de la maladie de Parkinson) qui sont souvent en rupture.

Selon des pharmaciens, Sintrom est le seul traitement qui existe en prévention d'accident thrombo-embolique en cas de cardiopathie emboligène. Et il n’a pas de générique. Son absence des tiroirs des pharmaciens est à chaque fois problématique pour les malades atteints de maladies cardiaques.

Le sérum anti-tétanique est, lui aussi, en rupture de stock. Et ce traitement ne dispose pas non plus de générique. "On ne peut pas présenter de substitutions aux patients qui prennent le Sintrom, par exemple. Pour d’autres traitements, quand il y a une rupture de stock, on essaie de joindre le médecin traitant pour tenter de trouver un traitement de substitution. Mais encore faut-il réussir à le joindre", souligne Mohamed Lahbabi.

Contrairement à ce qui se fait en France, donner, en cas de rupture de stock, un générique ou un substitut du médicament prescrit (avec la même molécule et le même dosage) au malade par le pharmacien, n’est pas une pratique permise au Maroc. Elle est considérée comme une atteinte au pouvoir de prescription du médecin.

Conjoncture internationale et vulnérabilité locale

Il faut savoir que ce phénomène touche autant les produits importés que ceux fabriqués localement. Mais quelle explication alors à ces ruptures répétitives et relativement longues de certains médicaments ?

"L’approvisionnement en médicaments importés tels que Vitamine K et Madopar est très difficile à maîtriser. Il y a des ruptures mondiales. Aujourd’hui, les multinationales vont vers la centralisation de la fabrication pour répondre à la demande mondiale et le Maroc a un quota dans la demande mondiale. On n’est pas un gros marché et donc on fait partie de ceux qui sont les moins servis, notamment quand le prix accordé est bas et que le fournisseur n’a aucun intérêt à exporter vers le Maroc alors qu’il peut vendre plus cher ailleurs", explique un opérateur.

"Il faut comprendre que cela dépasse le contexte local. C’est une question de prix à l’international, et les prix accordés au Maroc sont parmi les plus bas pour certains produits. C’est pour cela qu’on défend la fabrication locale pour avoir cette sécurité de l’approvisionnement et cette souveraineté de notre marché du médicament".

Pour les produits fabriqués localement, cet opérateur avance comme argument la rupture de matières premières à l’international. "La Chine qui est le premier producteur des matières premières est en train de revoir sa stratégie environnementale. Le pays arrête des usines pendant 2 à 3 mois pour respecter les normes, et donc il y a une raréfaction des matières premières avec une flambée des prix. Ce n’est pas un phénomène spécifique au Maroc. Vu l’étroitesse du marché, le prix de revient de la matière première augmente plus fortement qu’ailleurs où les volumes sont plus grands. Les industriels n'arrivent pas à suivre", insiste ce professionnel de l’industrie pharmaceutique.

Selon le président de la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM), "tout a commencé en 2014, année de promulgation du décret relatif à la fixation des prix de médicaments. Depuis, le secteur connaît plusieurs ruptures. Et pour cause, ce décret tient compte des baisses de prix de médicaments dans les pays du benchmark international mais pas des hausses quand elles surviennent". Un postulat partagé par la majorité des professionnels du secteur pour qui ce décret a été une véritable catastrophe pour l’écosystème du médicament : pharmaciens, distributeurs et industriels.

S’adapter ou périr

Layla Laassel Sentissi, directrice exécutive de l’AMIP (Association marocaine de l'industrie pharmaceutique), estime que la problématique des prix risque de faire disparaitre tout un pan de l’industrie locale : "Il faut prendre conscience que sur certains produits fabriqués localement, les prix sont très bas. Les industriels continuent à les fabriquer, mais quelques-uns vont être obligés d’arrêter à un moment. Ces industriels n’arrêtent pas de demander une révision des prix à la hausse selon le décret".

"Quand on parle d’augmentation, ça ne veut pas dire qu’on va tripler le prix. La liste de médicaments que nous avons déposée au ministère pour une révision est composée de produits dont les prix sont trop bas et inférieurs aux pays de benchmarck. La disparition de ces produits coûtera plus cher aux citoyens puisque l’alternative thérapeutique se révèlera bien plus onéreuse. C’est une équation simple et pourtant nos autorités n’ont pas le courage d’annoncer ces petites augmentations".

En attendant que tous les facteurs internationaux et locaux suivent une trajectoire normale, ce sont les patients qui font les frais d’un écosystème du médicament qui peine à trouver l’équilibre, dans un climat général d’insécurité et de doute.

>>Lire aussi: Médicaments : Vers une révision du mode de fixation des prix ?

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