Saaid Amzazi : "La crise a montré l’urgence de l'émergence de l'école numérique"

INTERVIEW. Confronté à la crise du Covid-19 qui a abouti à la fermeture de toutes les écoles et universités du Maroc, le ministre de l’Education nationale a fait le bilan des trois mois de confinement pour Médias24. Proche de la fin de son mandat, Saaid Amzazi avance que la réforme décisive pour réduire les inégalités criantes de l’accès à une éducation de qualité pour tous, qui ont été soulignées par la pandémie, passera nécessairement par la digitalisation de l’enseignement.

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Le 22 juin 2020 à 15:03

Modifié le 23 juin 2020 à 14:42

- Médias24 : Pensez-vous avoir relevé le défi de la gestion du confinement de millions d’apprenants ? Et sachant que vous allez certainement répondre par l’affirmative, pour quelles raisons ?

- Saaïd Amzazi : En fait, il vaut mieux parler du défi de la continuité pédagogique plutôt que de celui du confinement qui est une mesure d'ordre sanitaire.

Il nous a fallu mettre en place, du jour au lendemain, une continuité pédagogique à distance avec un enseignement qui devait être offert à toute la communauté à savoir de très nombreux écoliers, lycéens et étudiants.

Ainsi, dès le lundi 16 mars, date du premier jour de l’état d’urgence sanitaire, nous avons été en mesure de trouver des solutions éducatives, soit à peine trois jours après la suspension des cours qui a eu lieu le vendredi 13 mars

Pour cela, nous avons dû mobiliser les compétences humaines à notre disposition et nous organiser pour être en mesure de produire suffisamment de programmes pour couvrir tous les niveaux d'enseignement.

Je vous laisse imaginer la difficulté, sachant qu'il ne s'agissait pas d'offrir un service à quelques milliers d'étudiants ou élèves, mais à l’ensemble des apprenants soit pas moins de 10 millions de personnes.

Au début, soit le lundi 16 mars, on a commencé par cibler et prioriser uniquement les niveaux certificatifs, qui devaient passer un examen en fin d'année, pour leur assurer un enseignement de substitution.

Une semaine après, nous avons compris que cette démarche était insuffisante et qu'il fallait absolument couvrir tous les niveaux.

Nous avons alors redoublé d'efforts grâce à l’adhésion du corps enseignant qui malgré les difficultés de déplacement a fait preuve d’un grand engagement.

A partir de là, la production a commencé à augmenter en passant de 600 contenus éducatifs à plus de 6.000 actuellement qui couvrent désormais tous les niveaux d’enseignement.

Pour résumer, ce qu’on a pu réaliser en 3 mois est vraiment phénoménal car on n’avait pas pu le faire en 5 ans.

- Y a-t-il eu des couacs ?

Au démarrage, nous étions dans une production massive qui n’était pas forcément qualitative mais cela a pu être surmonté après l'analyse et l'évaluation des contenus qui étaient de qualité inégale et dont certains ont dû être écartés.

La contrainte majeure a été le problème d'accès à ces contenus pour certains apprenants car on s'est rapidement rendu compte qu’une frange de la population n'avait pas d'ordinateur, de tablette ou même de smartphone, connectés au réseau.

- Vous dîtes une frange, il s’agit plutôt de la majorité...

On ne peut pas dire que la majorité des apprenants ne sont pas connectés

- C’est pourtant le cas dans le monde rural...

Il est vrai que pour cette catégorie particulière d'élèves et d'étudiants nous avons dû innover pour leur trouver des solutions.

En plus des taux d'équipement et d'accès à internet, encore insuffisants dans le monde rural, il a fallu trouver des solutions à des situations où l'encadrement pédagogique est quasi inexistant dans certaines familles.

En effet, si certains apprenants sont bien encadrés par leurs proches pour organiser leurs journées d'enseignement à distance, d'autres se sont retrouvés livrés à eux-mêmes et n’ont par conséquent pas pu développer des compétences ou des réflexes d'auto-apprentissage.

Sachant que quand les élèves sont déconnectés de la réalité de leur classe, ils ne font rien, il n'a donc pas été aisé de créer, rapidement, des classes virtuelles et de produire une offre pour tous les niveaux et pour ceux qui disposaient d’ordinateurs connectés.

Heureusement, les apprenants ont pu garder le contact avec les professeurs qui se sont vraiment impliqués et ont fait preuve d'innovation en créant de nombreux groupes d'apprentissage virtuel sur WhatsApp, Facebook ou encore à travers l'application Teams.

Pour remédier aux difficultés des apprenants non connectés, nous avons choisi de diffuser, via le canal de la télévision publique, des programmes éducatifs complets. Comme en principe tous les Marocains ont une télévision, on a donc décidé de mettre le paquet sur ce média de masse.

Là-encore, c’était un challenge car ce n'était pas les mêmes contenus éducatifs que nous proposions dans le portail numérique.

Il a donc fallu enregistrer le programme d'enseignement télévisé "TelmidTice" qui regroupe les leçons de l’ensemble du programme annuel, en partant du préscolaire jusqu'en terminale puis en remontant jusqu’au niveau de l'université.

Il faut saluer la SNRT dont les équipes ont fait preuve d'une grande mobilisation, aux côtés du ministère, non seulement pour transmettre ces contenus mais également en mettant à notre disposition une importante logistique technique (12 caméras, régies…).

C’est grâce à cet élan de solidarité de tous les acteurs que toutes les matières de tous les niveaux ont pu être couvertes et dispensées aux 10 millions de jeunes dès la deuxième semaine de confinement avec en prime un retour extraordinaire des familles.

Pour ceux qui n'ont ni ordinateur ni télévision, nous avons, fin mai, créé avec des éditeurs un manuel contenant le programme officiel du 3ème trimestre.  

Tiré à un million d'exemplaires et distribué gratuitement dans toute la ruralitéce manuel a permis d'assurer la continuité pédagogique et de remédier aux éventuelles lacunes.

-La crise a souligné les fragilités des secteurs de la santé et l'éducation. Doit-on s'attendre à une énième réforme ?

-C'est dans la guerre que le génie se révèle.

Face à un ennemi inconnu de l'humanité, il a fallu improviser des solutions et mener des actions basées sur le volontarisme et le pragmatisme.

Sous les directives avant-gardistes de Sa Majesté, le gouvernement a réussi à maîtriser la propagation de ce virus et tout laisse penser que cette pandémie est en train de reculer et devrait même disparaître à terme.

Grâce à cette crise, tout le monde reconnaît l'importance des secteurs de la santé et de l'éducation et l'extrême urgence de disposer de systèmes qualitatifs qui soient réactifs.

De notre côté, des leçons ont été tirées pour éviter de se retrouver face à une nouvelle pandémie qui nous poussera à bricoler des solutions.

Nous allons donc institutionnaliser l'avenir via un projet structurant basé sur la digitalisation de l'école, l'université et de la formation professionnelle.

-Pour financer ce projet, avez-vous demandé et obtenu une rallonge budgétaire dans la loi de finances rectificative ?

Sachant que les projets d'investissement qui n'ont pas été réalisés pendant les trois derniers mois et les budgets inutilisés de fonctionnement (missions à l'étranger, événements …) ont été gelés par le ministère des Finances, nous espérons qu’ils seront reprogrammés dans la loi de finances rectificative.

-Combien représente le budget gelé ?

5 milliards de dirhams.

-Dans l’idéal, combien vous faut-il pour financer toutes les urgences liées au coronavirus et de l’après-crise ?

Sachant que le gouvernement a des contraintes énormes et que l'impact de la crise sera négatif voire très violent sur l'économie nationale, notre ministère ne demande rien de plus, dans le cadre de la LFR, que de récupérer son budget gelé en sus bien sûr des postes budgétaires.

-Maintenir les recrutements prévus avant la crise ?

Absolument, car septembre c'est demain et nous attendons plus d'un million de nouveaux élèves, d’étudiants et de stagiaires dans le cadre de la formation professionnelle.

Un chiffre ventilé entre 650.000 dans l'Education nationale, 250.000 dans l’enseignement supérieur et 150.000 en formation professionnelle.

Ce million de personnes, il va falloir l'accueillir dans des nouvelles écoles et amphithéâtres où il faudra lui offrir un encadrement digne avec des nouveaux enseignants.

A partir de là, le nombre de postes budgétaires précédemment alloué ne doit pas être affecté et nous avons donc absolument besoin des 5 MMDH et des budgets pour les recrutements programmés qui ont été gelés.

-Une éducation de qualité n’est donc qu'une histoire de moyens financiers ?

Il est évident que l'argent est le nerf de la guerre et que nous avons encore de gros besoins pour s’inscrire dans l'objectif de généralisation de l'enseignement au Maroc.

La généralisation a un coût important car chaque année, il faut construire de nouveaux établissements sans parler des recrutements nécessaires. 

En effet, tous les ans, plus de 1,5 MMDH sont consacrés à la construction d’écoles, au remplacement de préfabriqués, aux réparations … et ceci uniquement pour le département de l’Education nationale.

Si le côté pédagogique est tout aussi important par le biais d’une bonne formation initiale des enseignants, nous disposons d’à peine 100 millions de dirhams pour la formation continue alors qu'en réalité son coût annuel est estimé à 1 milliard de dirhams.

Ceci dit, ce n'est pas qu’une question d'argent mais aussi d'ingénierie pédagogique et de gouvernance pour pouvoir fluidifier les mécanismes et simplifier les procédures avec un arsenal législatif, car on ne peut pas mener une politique de qualité sans assisse juridique.

Il y a donc un vrai chantier législatif qui passera par l'adoption de toutes les dispositions de la loi-cadre 51-17.

- La réforme prévue par cette loi cadre a-t-elle été affectée par la crise sanitaire ?

Absolument pas. En effet, si la loi n'a été adoptée qu'en août 2019, nous avons déjà commencé à déployer ses mesures à travers un certain nombre de décrets et de lois relatives à son contenu.

- Il n'y aura donc aucun retard ?

Encore une fois, nous n'avons pas attendu que tous ses textes soient votés pour avancer. Ainsi, dès 2018, nous avons commencé à généraliser le préscolaire et à réviser les programmes d'enseignement. 

- Les écarts restent énormes dans la digitalisation, comment les réduire concrètement ?

La digitalisation de l’enseignement passe par plusieurs priorités dont la formation des enseignants qui a démarré, il y a presque 10 ans.

Si 200.000 ont déjà été formés aux outils de bureautique, il faut désormais axer leur formation sur la production de contenu afin d'améliorer la pédagogie numérique.

On ne veut pas que les enseignants utilisent internet et les ordinateurs de manière ponctuelle mais que toutes les activités de la classe passent par le numérique et pour cela, il faut absolument accélérer le rythme de la formation qui est fondamental.

S’il faut généraliser l’accès aux apprenants il faut également le faire pour les enseignants qui ne sont pas équipés d’ordinateur à leur domicile car on ne peut pas imposer une façon de faire sans leur donner au préalable la possibilité d'être connectés au réseau avec leur propre ordinateur.

La Fondation Mohammed VI des œuvres sociales leur a ainsi proposé des ordinateurs à des prix préférentiels et subventionnés par l'État avec une connexion gratuite d’une année. Nous allons d'ailleurs développer ce genre d’initiative avec l’ANRT et le ministère du Commerce et de l'Industrie.

Idem pour les apprenants qui doivent disposer de matériel et de connexion. Pour les aider, on a vu lors de cette crise de belles initiatives des conseils provinciaux et de plusieurs associations qui ont fait plusieurs dons de tablettes.

Là-encore, le gouvernement est appelé à innover pour proposer aux familles démunies un produit adapté. Ces dernières apporteront une contribution symbolique et la subvention étatique permettra d'offrir un accès au matériel et à la connexion au plus grand nombre.  

Ainsi, pour l'accès au réseau, nous avons déjà établi des partenariats avec l’ANRT et les trois opérateurs téléphoniques nationaux pour une gratuité de tous les sites et des portails d'éducation.

C'est vrai que toutes les vidéos en streaming n'étaient pas concernées mais nous avons téléchargé tous les contenus sur un serveur mis à disposition par l'OCP via l’Université Mohammed VI Polytechnique, et aujourd'hui, l'accès est devenu gratuit pour tous les contenus.

-C'est plutôt normal que les contenus éducatifs ne soient pas payants...

Au début, nous avons eu ce problème, car l'accès internet aux contenus éducatifs n'était pas gratuit.

De plus, les opérateurs téléphoniques ne pouvaient pas offrir la gratuité à tout le monde à cause d’un risque de saturation du réseau.

En période de confinement, il y a eu des problèmes de débit et de bande passante sachant que le réseau marocain n'était pas prêt à recevoir 20 à 30 millions d'internautes.

Il y a donc eu un effort considérable et nous avons trouvé des solutions adaptées avec des systèmes de proxy qui permettent d'accéder à tous les produits éducatifs pour les télécharger gratuitement.

-A quel horizon tous les apprenants auront enfin une tablette ou un ordinateur ?

Nous avons un budget qui permet d'équiper nos établissements d’enseignement mais pas de leur offrir des tablettes ou des ordinateurs.

Plusieurs fondations ont offert des tablettes sans parler des conseils provinciaux, de l'UNICEF, l'UNESCO, l’ISESCO …qui se sont aussi mobilisés ; mais cette bonne volonté annuelle ne dépasse pas les 100.000 tablettes, alors que le besoin réel, aujourd'hui, dépasse le million.

-Cela demandera donc une décennie ?

Absolument pas, il faut que cela se fasse à court-terme, soit au maximum dans les 3 ans à venir.

-Quid des parents d'élèves des écoles privées qui ont eu du mal à payer leurs factures ?

-L'Education nationale a joué un rôle de médiateur sachant que la loi 06-00 qui encadre nos rapports avec les écoles privées nous donne une autorité sur elles (autorisation, suivi pédagogique …).

Nous nous sommes d’abord intéressés à la continuité pédagogique de l'enseignement à distance dispensé par ces établissements, pour savoir s’ils offraient véritablement un service digne de leur facture.

Après enquête, il s’est avéré que la majorité avait dispensé un enseignement en ligne de bonne qualité, même si pour certains cela n'a pu se faire qu'après la deuxième, voire la troisième semaine de confinement.

Nous avons trouvé des compromis entre ces deux partenaires, liées par un contrat, et certaines écoles ont mis en place des réductions pour ceux qui ont eu des baisses de salaire, ou des rééchelonnements pour ceux qui ont perdu leur emploi ; mais certains ont été réfractaires à la discussion.

-Cela va-t-il provoquer un exode du secteur privé vers les écoles publiques ?

-Je ne crois pas à un exode massif mais il faut rappeler que des dizaines de milliers d'élèves du privé migrent chaque année vers le système public. Ainsi, en 2019, ce sont près de 50.000 élèves du privé qui ont rejoint le secteur public.

Ceci dit, il ne faut pas voir les écoles privées comme des entités concurrentes mais comme des partenaires complémentaires.

-Des parents d'élèves dénoncent une qualité d'enseignement médiocre et des écoles intéressées avant tout par le lucre...

Dans ce conglomérat, il y a de tout, à savoir des toutes petites entreprises et des gros groupes, mais la crise a montré que près de 80% des établissements privés connaissaient actuellement une situation très précaire.

-Y a-t-il eu des sanctions de votre ministère envers les défaillants ?

Pour ceux qui n’ont pas respecté leur contrat de continuité pédagogique, nous avons en effet un pouvoir de sanction qui peut aller jusqu'au retrait de l'autorisation d'exercer.

Nous menons donc des inspections pour évaluer la situation. Et pour l’instant, ce sont 4 à 5% des écoles qui n’ont pas assuré la continuité pédagogique.

-Face aux inégalités flagrantes soulignées par la crise, quelles sont vos nouvelles priorités ?

Nous n'avons pas attendu cette crise pour nous apercevoir qu'il y avait de grandes disparités sociales et territoriales.

-Oui, mais aujourd’hui, les Marocains n’acceptent plus une éducation à 2 vitesses…

C'est exact, mais le service public s’est particulièrement distingué pendant cette crise et quoi qu’on en pense, il y a davantage de personnes qui lui font confiance, notamment dans le secteur de la santé qui a beaucoup surpris.

Notre priorité est donc de réduire les disparités sociales et territoriales, notamment en dotant le milieu rural d’une discrimination positive pour un accès à l'éducation dans les meilleures conditions possibles.

Selon moi, la plus grande réforme d’avenir pour éliminer, le plus rapidement possible, les inégalités, passera obligatoirement par la numérisation notamment dans les régions les plus cloisonnées.

-La crise a-t-elle provoqué une pause dans la grande réforme de l'éducation nationale ?

Au contraire, il y a eu une vraie tendance à l'accélération car, encore une fois, c'est dans ces moments de crise que les grands changements peuvent s'opérer de manière plus aisée.

De plus, nous sommes tenus par la loi-cadre de respecter le temps de réforme avec chaque action qui a une durée déterminée (3 ans, 5 ans…).

Si la crise a montré aux citoyens l'importance de nos réformes, l'EN doit encore se surpasser pour offrir une école d'égalité et d'équité au plus grand nombre.

- Nous ne sommes donc plus à l'horizon 2030 ?

La grande réforme de l'EN et de l'enseignement a été réfléchie pour une période de 15 ans, mais aujourd'hui nous sommes dans le déploiement de mesures ponctuelles et nous ne sommes pas tenus d’attendre 2030 pour, par exemple, généraliser le préscolaire avant 2027.

De plus, cette crise a également montré l'importance de la recherche scientifique avec l'action fortement médiatisée de nombreux enseignants-chercheurs, mathématiciens, modélisateurs …

De nombreuses publications sont apparues sans parler de l'innovation technologique 100% marocaine comme les respirateurs artificiels, les laboratoires nationaux qui ont séquencé les souches du virus, les tentatives de vaccins et d’essais thérapeutiques pour pouvoir dépasser la crise.

C’est la raison pour laquelle le ministère a lancé un programme de soutien à la recherche scientifique pour reconnaître tout ce qui a été accompli et montrer que nous avons un véritable potentiel en la matière.

-Quelle valeur aura le baccalauréat 2020 sachant que ses titulaires seront jugés sur le présentiel ?

Sachant que plusieurs pays ont annulé cet examen, la décision de le maintenir a été difficile. Il aurait été plus simple de l'annuler ; mais chez nous le baccalauréat est une étape cruciale dans la vie des lycéens et de leur famille, car tout le monde attend cette consécration des études secondaires.

C'est pourquoi, nous l'avons donc maintenu et sommes en train de mener toutes les actions pour qu'il se passe dans les meilleures conditions, aussi bien en termes de préparation pédagogique des candidats que d’ordre sanitaire.

C'est pour une question d'égalité des chances que nous avons décidé que le baccalauréat puisse se faire uniquement sur les parties présentielles, c'est-à-dire du 5 septembre au 14 mars, mais selon moi, il aura exactement la même valeur que celle du baccalauréat des années précédentes.

-C'est plutôt court pour un diplôme aussi décisif ?

C'est quand même 75 % du programme qui a été dispensé avant la crise et les 25% restants le seront intégralement par l'enseignement numérique à distance et à travers la télévision.

De plus, durant tout ce mois de juin, nous avons proposé de nombreuses séances de révision et de rattrapage avec des exercices de préparation au baccalauréat.

En principe, il n'y aura donc aucun problème pour que les candidats passent leur baccalauréat en juillet.

En attendant, sachant que la rentrée universitaire aura lieu à la mi-octobre et que les étudiants de l'université vont passer leurs examens en septembre, les futurs bacheliers seront pris en main durant tout le mois de septembre pour remédier à d’éventuelles lacunes.

-Vous ne donnerez pas de consignes d'indulgence pour les correcteurs ?

Nous ne fonctionnons absolument pas de cette manière.

En effet, il y a un cadre institutionnel de référence qui définit les droits et les obligations des parties soumises à l'examen du baccalauréat.

Sachant que les commissions d'élaboration d'examen du baccalauréat démarrent dès le mois de septembre, soit depuis déjà 9 mois, les commissions travailleront avec la même exigence.

La seule consigne qui a été donnée est que les compositions puissent prendre en compte la partie présentielle jusqu'au 14 mars dernier, mais, encore une fois, avec les mêmes exigences qu'auparavant.

-En cas d'explosion du taux de réussite de l'édition 2020, cela se vérifiera-t-il facilement ?

Il n’y aura pas d’explosion du pourcentage de réussite au baccalauréat même s'il faut préciser que lors des 3 dernières années, ce taux n’a pas cessé d’évoluer positivement.

En effet, pendant longtemps et jusqu’à 2016, il stagnait à 50 %, et en 2019 on est arrivé à 73 % soit 23 points de plus en seulement 3 années.

-Quid des rentrées scolaire et universitaire, en cas de nouvelle vague massive de contamination ?

Tous les scénarios ont été étudiés y compris celui d’un nouveau confinement total qui pourrait être appliqué en septembre ou octobre prochain.

Dieu merci, tous les indicateurs montrent qu'il y a une régression importante de la pandémie avec un nombre de cas positifs en constante baisse et un indice de progression RT en recul également.

-C'était le cas en Chine mais Pékin se retrouve presque au point de départ...

C'est vrai, mais ce que Pékin est en train de connaître est différent car pour avoir discuté avec un certain nombre de Chinois, c'est un autre type d'épidémie qu’ils sont en train de vivre dans la capitale chinoise.

N’étant pas à l'abri d'une autre forme de ce virus, la prochaine rentrée scolaire et universitaire devra, en fonction de la situation, soit imposer le 100% distanciation avec un éventuel nouveau confinement total ou alors faire de l'alternance avec du présentiel et du distanciel.

Quoi qu’il arrive, dès le mois de juillet, nous allons accélérer le rythme de production des contenus réservés à l'université et à l'éducation nationale.

Mais l'autre problème concerne les cités universitaires qui accueillaient dans leur internat un certain nombre d'étudiants.

Si la situation épidémiologique l’impose, on devra réduire leur capacité de moitié et maintenir une partie des étudiants chez eux en leur donnant un ordinateur, une connexion et du contenu à distance pour qu'ils puissent étudier à leur domicile familial.

Tout cela pour dire que nous sommes prêts à affronter n'importe quelle situation de crise.

- Sachant qu'il ne vous reste qu'un peu plus d'un an de mandat, est-ce qu'au final vous n'aurez que le temps de panser les plaies de la crise sanitaire et laisser l'avenir de ce secteur à votre successeur ?

Dès le début de mon mandat, il n’a jamais été question de se contenter d'essuyer les plâtres mais plutôt de mener des réformes très profondes pour construire une nouvelle école et une nouvelle université.

- Entre-temps, la crise actuelle a tout bouleversé !

Je ne suis pas d'accord, elle a peut-être retardé certaines échéances mais pas bouleversé au sens propre du terme.

Ainsi, si on a été effectivement en stand-by pendant un moment, cela nous a tout de même permis de produire du contenu qui a facilité l’accélération de la digitalisation de l'enseignement scolaire et universitaire.

Au final, nous avons donc engagé des vraies réformes profondes et tous les chantiers sont toujours ouverts.

-Qui seront maintenus par votre successeur ?

Il est dans l'obligation de les maintenir car il y a une loi cadre qui trace une feuille de route pour l'avenir.

La façon de faire et la priorisation changeront peut-être, mais le plan d'action initial est toujours là.

Mon successeur devra donc forcément adopter un cap identique parce qu'en définitive, ce n'est pas la réforme d'un ministre ou d’un département ministériel mais une réforme pour toute la société marocaine.

En effet, si aujourd'hui, la question de la réforme de l'éducation est essentielle c'est parce qu'elle est d'ordre social.

-Pour être plus précis, une question d'inégalité !

Effectivement, cette question sociétale doit justement dépasser ces inégalités et pour y arriver, cela demandera du pragmatisme.

-Votre bilan sera d'ailleurs jugé par la réduction ou pas des inégalités ?

Absolument d'accord mais il reste encore beaucoup de travail à accomplir d'ici les scrutins de 2021.

-Pour conclure, n'est-ce pas trop pour un seul homme de gérer un super ministère et de devenir le porte-parole du gouvernement ?

-Il ne faut pas voir les départements de l'Education nationale, la Formation professionnelle, l'Enseignement supérieur et la Recherche scientifique comme 4 ministères distincts car il y a une forte convergence entre eux. 

En fait, ce n'est pas un hasard et il est même logique que les 4 aient été attribués à un seul ministère car au final je ne fais que gérer l’avenir du capital humain, de la petite enfance jusqu'à l'âge adulte.

Concernant le porte-parolat du gouvernement, hormis les annonces des autres départements ministériels, il contribue aussi à mettre en valeur l'essence de la grande réforme de l'enseignement donc pour répondre directement, je ne pense vraiment pas être débordé par mes attributions...

Saaid Amzazi : "La crise a montré l’urgence de l'émergence de l'école numérique"

Le 22 juin 2020 à15:03

Modifié le 23 juin 2020 à 14:42

INTERVIEW. Confronté à la crise du Covid-19 qui a abouti à la fermeture de toutes les écoles et universités du Maroc, le ministre de l’Education nationale a fait le bilan des trois mois de confinement pour Médias24. Proche de la fin de son mandat, Saaid Amzazi avance que la réforme décisive pour réduire les inégalités criantes de l’accès à une éducation de qualité pour tous, qui ont été soulignées par la pandémie, passera nécessairement par la digitalisation de l’enseignement.

- Médias24 : Pensez-vous avoir relevé le défi de la gestion du confinement de millions d’apprenants ? Et sachant que vous allez certainement répondre par l’affirmative, pour quelles raisons ?

- Saaïd Amzazi : En fait, il vaut mieux parler du défi de la continuité pédagogique plutôt que de celui du confinement qui est une mesure d'ordre sanitaire.

Il nous a fallu mettre en place, du jour au lendemain, une continuité pédagogique à distance avec un enseignement qui devait être offert à toute la communauté à savoir de très nombreux écoliers, lycéens et étudiants.

Ainsi, dès le lundi 16 mars, date du premier jour de l’état d’urgence sanitaire, nous avons été en mesure de trouver des solutions éducatives, soit à peine trois jours après la suspension des cours qui a eu lieu le vendredi 13 mars

Pour cela, nous avons dû mobiliser les compétences humaines à notre disposition et nous organiser pour être en mesure de produire suffisamment de programmes pour couvrir tous les niveaux d'enseignement.

Je vous laisse imaginer la difficulté, sachant qu'il ne s'agissait pas d'offrir un service à quelques milliers d'étudiants ou élèves, mais à l’ensemble des apprenants soit pas moins de 10 millions de personnes.

Au début, soit le lundi 16 mars, on a commencé par cibler et prioriser uniquement les niveaux certificatifs, qui devaient passer un examen en fin d'année, pour leur assurer un enseignement de substitution.

Une semaine après, nous avons compris que cette démarche était insuffisante et qu'il fallait absolument couvrir tous les niveaux.

Nous avons alors redoublé d'efforts grâce à l’adhésion du corps enseignant qui malgré les difficultés de déplacement a fait preuve d’un grand engagement.

A partir de là, la production a commencé à augmenter en passant de 600 contenus éducatifs à plus de 6.000 actuellement qui couvrent désormais tous les niveaux d’enseignement.

Pour résumer, ce qu’on a pu réaliser en 3 mois est vraiment phénoménal car on n’avait pas pu le faire en 5 ans.

- Y a-t-il eu des couacs ?

Au démarrage, nous étions dans une production massive qui n’était pas forcément qualitative mais cela a pu être surmonté après l'analyse et l'évaluation des contenus qui étaient de qualité inégale et dont certains ont dû être écartés.

La contrainte majeure a été le problème d'accès à ces contenus pour certains apprenants car on s'est rapidement rendu compte qu’une frange de la population n'avait pas d'ordinateur, de tablette ou même de smartphone, connectés au réseau.

- Vous dîtes une frange, il s’agit plutôt de la majorité...

On ne peut pas dire que la majorité des apprenants ne sont pas connectés

- C’est pourtant le cas dans le monde rural...

Il est vrai que pour cette catégorie particulière d'élèves et d'étudiants nous avons dû innover pour leur trouver des solutions.

En plus des taux d'équipement et d'accès à internet, encore insuffisants dans le monde rural, il a fallu trouver des solutions à des situations où l'encadrement pédagogique est quasi inexistant dans certaines familles.

En effet, si certains apprenants sont bien encadrés par leurs proches pour organiser leurs journées d'enseignement à distance, d'autres se sont retrouvés livrés à eux-mêmes et n’ont par conséquent pas pu développer des compétences ou des réflexes d'auto-apprentissage.

Sachant que quand les élèves sont déconnectés de la réalité de leur classe, ils ne font rien, il n'a donc pas été aisé de créer, rapidement, des classes virtuelles et de produire une offre pour tous les niveaux et pour ceux qui disposaient d’ordinateurs connectés.

Heureusement, les apprenants ont pu garder le contact avec les professeurs qui se sont vraiment impliqués et ont fait preuve d'innovation en créant de nombreux groupes d'apprentissage virtuel sur WhatsApp, Facebook ou encore à travers l'application Teams.

Pour remédier aux difficultés des apprenants non connectés, nous avons choisi de diffuser, via le canal de la télévision publique, des programmes éducatifs complets. Comme en principe tous les Marocains ont une télévision, on a donc décidé de mettre le paquet sur ce média de masse.

Là-encore, c’était un challenge car ce n'était pas les mêmes contenus éducatifs que nous proposions dans le portail numérique.

Il a donc fallu enregistrer le programme d'enseignement télévisé "TelmidTice" qui regroupe les leçons de l’ensemble du programme annuel, en partant du préscolaire jusqu'en terminale puis en remontant jusqu’au niveau de l'université.

Il faut saluer la SNRT dont les équipes ont fait preuve d'une grande mobilisation, aux côtés du ministère, non seulement pour transmettre ces contenus mais également en mettant à notre disposition une importante logistique technique (12 caméras, régies…).

C’est grâce à cet élan de solidarité de tous les acteurs que toutes les matières de tous les niveaux ont pu être couvertes et dispensées aux 10 millions de jeunes dès la deuxième semaine de confinement avec en prime un retour extraordinaire des familles.

Pour ceux qui n'ont ni ordinateur ni télévision, nous avons, fin mai, créé avec des éditeurs un manuel contenant le programme officiel du 3ème trimestre.  

Tiré à un million d'exemplaires et distribué gratuitement dans toute la ruralitéce manuel a permis d'assurer la continuité pédagogique et de remédier aux éventuelles lacunes.

-La crise a souligné les fragilités des secteurs de la santé et l'éducation. Doit-on s'attendre à une énième réforme ?

-C'est dans la guerre que le génie se révèle.

Face à un ennemi inconnu de l'humanité, il a fallu improviser des solutions et mener des actions basées sur le volontarisme et le pragmatisme.

Sous les directives avant-gardistes de Sa Majesté, le gouvernement a réussi à maîtriser la propagation de ce virus et tout laisse penser que cette pandémie est en train de reculer et devrait même disparaître à terme.

Grâce à cette crise, tout le monde reconnaît l'importance des secteurs de la santé et de l'éducation et l'extrême urgence de disposer de systèmes qualitatifs qui soient réactifs.

De notre côté, des leçons ont été tirées pour éviter de se retrouver face à une nouvelle pandémie qui nous poussera à bricoler des solutions.

Nous allons donc institutionnaliser l'avenir via un projet structurant basé sur la digitalisation de l'école, l'université et de la formation professionnelle.

-Pour financer ce projet, avez-vous demandé et obtenu une rallonge budgétaire dans la loi de finances rectificative ?

Sachant que les projets d'investissement qui n'ont pas été réalisés pendant les trois derniers mois et les budgets inutilisés de fonctionnement (missions à l'étranger, événements …) ont été gelés par le ministère des Finances, nous espérons qu’ils seront reprogrammés dans la loi de finances rectificative.

-Combien représente le budget gelé ?

5 milliards de dirhams.

-Dans l’idéal, combien vous faut-il pour financer toutes les urgences liées au coronavirus et de l’après-crise ?

Sachant que le gouvernement a des contraintes énormes et que l'impact de la crise sera négatif voire très violent sur l'économie nationale, notre ministère ne demande rien de plus, dans le cadre de la LFR, que de récupérer son budget gelé en sus bien sûr des postes budgétaires.

-Maintenir les recrutements prévus avant la crise ?

Absolument, car septembre c'est demain et nous attendons plus d'un million de nouveaux élèves, d’étudiants et de stagiaires dans le cadre de la formation professionnelle.

Un chiffre ventilé entre 650.000 dans l'Education nationale, 250.000 dans l’enseignement supérieur et 150.000 en formation professionnelle.

Ce million de personnes, il va falloir l'accueillir dans des nouvelles écoles et amphithéâtres où il faudra lui offrir un encadrement digne avec des nouveaux enseignants.

A partir de là, le nombre de postes budgétaires précédemment alloué ne doit pas être affecté et nous avons donc absolument besoin des 5 MMDH et des budgets pour les recrutements programmés qui ont été gelés.

-Une éducation de qualité n’est donc qu'une histoire de moyens financiers ?

Il est évident que l'argent est le nerf de la guerre et que nous avons encore de gros besoins pour s’inscrire dans l'objectif de généralisation de l'enseignement au Maroc.

La généralisation a un coût important car chaque année, il faut construire de nouveaux établissements sans parler des recrutements nécessaires. 

En effet, tous les ans, plus de 1,5 MMDH sont consacrés à la construction d’écoles, au remplacement de préfabriqués, aux réparations … et ceci uniquement pour le département de l’Education nationale.

Si le côté pédagogique est tout aussi important par le biais d’une bonne formation initiale des enseignants, nous disposons d’à peine 100 millions de dirhams pour la formation continue alors qu'en réalité son coût annuel est estimé à 1 milliard de dirhams.

Ceci dit, ce n'est pas qu’une question d'argent mais aussi d'ingénierie pédagogique et de gouvernance pour pouvoir fluidifier les mécanismes et simplifier les procédures avec un arsenal législatif, car on ne peut pas mener une politique de qualité sans assisse juridique.

Il y a donc un vrai chantier législatif qui passera par l'adoption de toutes les dispositions de la loi-cadre 51-17.

- La réforme prévue par cette loi cadre a-t-elle été affectée par la crise sanitaire ?

Absolument pas. En effet, si la loi n'a été adoptée qu'en août 2019, nous avons déjà commencé à déployer ses mesures à travers un certain nombre de décrets et de lois relatives à son contenu.

- Il n'y aura donc aucun retard ?

Encore une fois, nous n'avons pas attendu que tous ses textes soient votés pour avancer. Ainsi, dès 2018, nous avons commencé à généraliser le préscolaire et à réviser les programmes d'enseignement. 

- Les écarts restent énormes dans la digitalisation, comment les réduire concrètement ?

La digitalisation de l’enseignement passe par plusieurs priorités dont la formation des enseignants qui a démarré, il y a presque 10 ans.

Si 200.000 ont déjà été formés aux outils de bureautique, il faut désormais axer leur formation sur la production de contenu afin d'améliorer la pédagogie numérique.

On ne veut pas que les enseignants utilisent internet et les ordinateurs de manière ponctuelle mais que toutes les activités de la classe passent par le numérique et pour cela, il faut absolument accélérer le rythme de la formation qui est fondamental.

S’il faut généraliser l’accès aux apprenants il faut également le faire pour les enseignants qui ne sont pas équipés d’ordinateur à leur domicile car on ne peut pas imposer une façon de faire sans leur donner au préalable la possibilité d'être connectés au réseau avec leur propre ordinateur.

La Fondation Mohammed VI des œuvres sociales leur a ainsi proposé des ordinateurs à des prix préférentiels et subventionnés par l'État avec une connexion gratuite d’une année. Nous allons d'ailleurs développer ce genre d’initiative avec l’ANRT et le ministère du Commerce et de l'Industrie.

Idem pour les apprenants qui doivent disposer de matériel et de connexion. Pour les aider, on a vu lors de cette crise de belles initiatives des conseils provinciaux et de plusieurs associations qui ont fait plusieurs dons de tablettes.

Là-encore, le gouvernement est appelé à innover pour proposer aux familles démunies un produit adapté. Ces dernières apporteront une contribution symbolique et la subvention étatique permettra d'offrir un accès au matériel et à la connexion au plus grand nombre.  

Ainsi, pour l'accès au réseau, nous avons déjà établi des partenariats avec l’ANRT et les trois opérateurs téléphoniques nationaux pour une gratuité de tous les sites et des portails d'éducation.

C'est vrai que toutes les vidéos en streaming n'étaient pas concernées mais nous avons téléchargé tous les contenus sur un serveur mis à disposition par l'OCP via l’Université Mohammed VI Polytechnique, et aujourd'hui, l'accès est devenu gratuit pour tous les contenus.

-C'est plutôt normal que les contenus éducatifs ne soient pas payants...

Au début, nous avons eu ce problème, car l'accès internet aux contenus éducatifs n'était pas gratuit.

De plus, les opérateurs téléphoniques ne pouvaient pas offrir la gratuité à tout le monde à cause d’un risque de saturation du réseau.

En période de confinement, il y a eu des problèmes de débit et de bande passante sachant que le réseau marocain n'était pas prêt à recevoir 20 à 30 millions d'internautes.

Il y a donc eu un effort considérable et nous avons trouvé des solutions adaptées avec des systèmes de proxy qui permettent d'accéder à tous les produits éducatifs pour les télécharger gratuitement.

-A quel horizon tous les apprenants auront enfin une tablette ou un ordinateur ?

Nous avons un budget qui permet d'équiper nos établissements d’enseignement mais pas de leur offrir des tablettes ou des ordinateurs.

Plusieurs fondations ont offert des tablettes sans parler des conseils provinciaux, de l'UNICEF, l'UNESCO, l’ISESCO …qui se sont aussi mobilisés ; mais cette bonne volonté annuelle ne dépasse pas les 100.000 tablettes, alors que le besoin réel, aujourd'hui, dépasse le million.

-Cela demandera donc une décennie ?

Absolument pas, il faut que cela se fasse à court-terme, soit au maximum dans les 3 ans à venir.

-Quid des parents d'élèves des écoles privées qui ont eu du mal à payer leurs factures ?

-L'Education nationale a joué un rôle de médiateur sachant que la loi 06-00 qui encadre nos rapports avec les écoles privées nous donne une autorité sur elles (autorisation, suivi pédagogique …).

Nous nous sommes d’abord intéressés à la continuité pédagogique de l'enseignement à distance dispensé par ces établissements, pour savoir s’ils offraient véritablement un service digne de leur facture.

Après enquête, il s’est avéré que la majorité avait dispensé un enseignement en ligne de bonne qualité, même si pour certains cela n'a pu se faire qu'après la deuxième, voire la troisième semaine de confinement.

Nous avons trouvé des compromis entre ces deux partenaires, liées par un contrat, et certaines écoles ont mis en place des réductions pour ceux qui ont eu des baisses de salaire, ou des rééchelonnements pour ceux qui ont perdu leur emploi ; mais certains ont été réfractaires à la discussion.

-Cela va-t-il provoquer un exode du secteur privé vers les écoles publiques ?

-Je ne crois pas à un exode massif mais il faut rappeler que des dizaines de milliers d'élèves du privé migrent chaque année vers le système public. Ainsi, en 2019, ce sont près de 50.000 élèves du privé qui ont rejoint le secteur public.

Ceci dit, il ne faut pas voir les écoles privées comme des entités concurrentes mais comme des partenaires complémentaires.

-Des parents d'élèves dénoncent une qualité d'enseignement médiocre et des écoles intéressées avant tout par le lucre...

Dans ce conglomérat, il y a de tout, à savoir des toutes petites entreprises et des gros groupes, mais la crise a montré que près de 80% des établissements privés connaissaient actuellement une situation très précaire.

-Y a-t-il eu des sanctions de votre ministère envers les défaillants ?

Pour ceux qui n’ont pas respecté leur contrat de continuité pédagogique, nous avons en effet un pouvoir de sanction qui peut aller jusqu'au retrait de l'autorisation d'exercer.

Nous menons donc des inspections pour évaluer la situation. Et pour l’instant, ce sont 4 à 5% des écoles qui n’ont pas assuré la continuité pédagogique.

-Face aux inégalités flagrantes soulignées par la crise, quelles sont vos nouvelles priorités ?

Nous n'avons pas attendu cette crise pour nous apercevoir qu'il y avait de grandes disparités sociales et territoriales.

-Oui, mais aujourd’hui, les Marocains n’acceptent plus une éducation à 2 vitesses…

C'est exact, mais le service public s’est particulièrement distingué pendant cette crise et quoi qu’on en pense, il y a davantage de personnes qui lui font confiance, notamment dans le secteur de la santé qui a beaucoup surpris.

Notre priorité est donc de réduire les disparités sociales et territoriales, notamment en dotant le milieu rural d’une discrimination positive pour un accès à l'éducation dans les meilleures conditions possibles.

Selon moi, la plus grande réforme d’avenir pour éliminer, le plus rapidement possible, les inégalités, passera obligatoirement par la numérisation notamment dans les régions les plus cloisonnées.

-La crise a-t-elle provoqué une pause dans la grande réforme de l'éducation nationale ?

Au contraire, il y a eu une vraie tendance à l'accélération car, encore une fois, c'est dans ces moments de crise que les grands changements peuvent s'opérer de manière plus aisée.

De plus, nous sommes tenus par la loi-cadre de respecter le temps de réforme avec chaque action qui a une durée déterminée (3 ans, 5 ans…).

Si la crise a montré aux citoyens l'importance de nos réformes, l'EN doit encore se surpasser pour offrir une école d'égalité et d'équité au plus grand nombre.

- Nous ne sommes donc plus à l'horizon 2030 ?

La grande réforme de l'EN et de l'enseignement a été réfléchie pour une période de 15 ans, mais aujourd'hui nous sommes dans le déploiement de mesures ponctuelles et nous ne sommes pas tenus d’attendre 2030 pour, par exemple, généraliser le préscolaire avant 2027.

De plus, cette crise a également montré l'importance de la recherche scientifique avec l'action fortement médiatisée de nombreux enseignants-chercheurs, mathématiciens, modélisateurs …

De nombreuses publications sont apparues sans parler de l'innovation technologique 100% marocaine comme les respirateurs artificiels, les laboratoires nationaux qui ont séquencé les souches du virus, les tentatives de vaccins et d’essais thérapeutiques pour pouvoir dépasser la crise.

C’est la raison pour laquelle le ministère a lancé un programme de soutien à la recherche scientifique pour reconnaître tout ce qui a été accompli et montrer que nous avons un véritable potentiel en la matière.

-Quelle valeur aura le baccalauréat 2020 sachant que ses titulaires seront jugés sur le présentiel ?

Sachant que plusieurs pays ont annulé cet examen, la décision de le maintenir a été difficile. Il aurait été plus simple de l'annuler ; mais chez nous le baccalauréat est une étape cruciale dans la vie des lycéens et de leur famille, car tout le monde attend cette consécration des études secondaires.

C'est pourquoi, nous l'avons donc maintenu et sommes en train de mener toutes les actions pour qu'il se passe dans les meilleures conditions, aussi bien en termes de préparation pédagogique des candidats que d’ordre sanitaire.

C'est pour une question d'égalité des chances que nous avons décidé que le baccalauréat puisse se faire uniquement sur les parties présentielles, c'est-à-dire du 5 septembre au 14 mars, mais selon moi, il aura exactement la même valeur que celle du baccalauréat des années précédentes.

-C'est plutôt court pour un diplôme aussi décisif ?

C'est quand même 75 % du programme qui a été dispensé avant la crise et les 25% restants le seront intégralement par l'enseignement numérique à distance et à travers la télévision.

De plus, durant tout ce mois de juin, nous avons proposé de nombreuses séances de révision et de rattrapage avec des exercices de préparation au baccalauréat.

En principe, il n'y aura donc aucun problème pour que les candidats passent leur baccalauréat en juillet.

En attendant, sachant que la rentrée universitaire aura lieu à la mi-octobre et que les étudiants de l'université vont passer leurs examens en septembre, les futurs bacheliers seront pris en main durant tout le mois de septembre pour remédier à d’éventuelles lacunes.

-Vous ne donnerez pas de consignes d'indulgence pour les correcteurs ?

Nous ne fonctionnons absolument pas de cette manière.

En effet, il y a un cadre institutionnel de référence qui définit les droits et les obligations des parties soumises à l'examen du baccalauréat.

Sachant que les commissions d'élaboration d'examen du baccalauréat démarrent dès le mois de septembre, soit depuis déjà 9 mois, les commissions travailleront avec la même exigence.

La seule consigne qui a été donnée est que les compositions puissent prendre en compte la partie présentielle jusqu'au 14 mars dernier, mais, encore une fois, avec les mêmes exigences qu'auparavant.

-En cas d'explosion du taux de réussite de l'édition 2020, cela se vérifiera-t-il facilement ?

Il n’y aura pas d’explosion du pourcentage de réussite au baccalauréat même s'il faut préciser que lors des 3 dernières années, ce taux n’a pas cessé d’évoluer positivement.

En effet, pendant longtemps et jusqu’à 2016, il stagnait à 50 %, et en 2019 on est arrivé à 73 % soit 23 points de plus en seulement 3 années.

-Quid des rentrées scolaire et universitaire, en cas de nouvelle vague massive de contamination ?

Tous les scénarios ont été étudiés y compris celui d’un nouveau confinement total qui pourrait être appliqué en septembre ou octobre prochain.

Dieu merci, tous les indicateurs montrent qu'il y a une régression importante de la pandémie avec un nombre de cas positifs en constante baisse et un indice de progression RT en recul également.

-C'était le cas en Chine mais Pékin se retrouve presque au point de départ...

C'est vrai, mais ce que Pékin est en train de connaître est différent car pour avoir discuté avec un certain nombre de Chinois, c'est un autre type d'épidémie qu’ils sont en train de vivre dans la capitale chinoise.

N’étant pas à l'abri d'une autre forme de ce virus, la prochaine rentrée scolaire et universitaire devra, en fonction de la situation, soit imposer le 100% distanciation avec un éventuel nouveau confinement total ou alors faire de l'alternance avec du présentiel et du distanciel.

Quoi qu’il arrive, dès le mois de juillet, nous allons accélérer le rythme de production des contenus réservés à l'université et à l'éducation nationale.

Mais l'autre problème concerne les cités universitaires qui accueillaient dans leur internat un certain nombre d'étudiants.

Si la situation épidémiologique l’impose, on devra réduire leur capacité de moitié et maintenir une partie des étudiants chez eux en leur donnant un ordinateur, une connexion et du contenu à distance pour qu'ils puissent étudier à leur domicile familial.

Tout cela pour dire que nous sommes prêts à affronter n'importe quelle situation de crise.

- Sachant qu'il ne vous reste qu'un peu plus d'un an de mandat, est-ce qu'au final vous n'aurez que le temps de panser les plaies de la crise sanitaire et laisser l'avenir de ce secteur à votre successeur ?

Dès le début de mon mandat, il n’a jamais été question de se contenter d'essuyer les plâtres mais plutôt de mener des réformes très profondes pour construire une nouvelle école et une nouvelle université.

- Entre-temps, la crise actuelle a tout bouleversé !

Je ne suis pas d'accord, elle a peut-être retardé certaines échéances mais pas bouleversé au sens propre du terme.

Ainsi, si on a été effectivement en stand-by pendant un moment, cela nous a tout de même permis de produire du contenu qui a facilité l’accélération de la digitalisation de l'enseignement scolaire et universitaire.

Au final, nous avons donc engagé des vraies réformes profondes et tous les chantiers sont toujours ouverts.

-Qui seront maintenus par votre successeur ?

Il est dans l'obligation de les maintenir car il y a une loi cadre qui trace une feuille de route pour l'avenir.

La façon de faire et la priorisation changeront peut-être, mais le plan d'action initial est toujours là.

Mon successeur devra donc forcément adopter un cap identique parce qu'en définitive, ce n'est pas la réforme d'un ministre ou d’un département ministériel mais une réforme pour toute la société marocaine.

En effet, si aujourd'hui, la question de la réforme de l'éducation est essentielle c'est parce qu'elle est d'ordre social.

-Pour être plus précis, une question d'inégalité !

Effectivement, cette question sociétale doit justement dépasser ces inégalités et pour y arriver, cela demandera du pragmatisme.

-Votre bilan sera d'ailleurs jugé par la réduction ou pas des inégalités ?

Absolument d'accord mais il reste encore beaucoup de travail à accomplir d'ici les scrutins de 2021.

-Pour conclure, n'est-ce pas trop pour un seul homme de gérer un super ministère et de devenir le porte-parole du gouvernement ?

-Il ne faut pas voir les départements de l'Education nationale, la Formation professionnelle, l'Enseignement supérieur et la Recherche scientifique comme 4 ministères distincts car il y a une forte convergence entre eux. 

En fait, ce n'est pas un hasard et il est même logique que les 4 aient été attribués à un seul ministère car au final je ne fais que gérer l’avenir du capital humain, de la petite enfance jusqu'à l'âge adulte.

Concernant le porte-parolat du gouvernement, hormis les annonces des autres départements ministériels, il contribue aussi à mettre en valeur l'essence de la grande réforme de l'enseignement donc pour répondre directement, je ne pense vraiment pas être débordé par mes attributions...

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