Samir Bennis

Conseiller politique à Washington D.C., rédacteur en chef de Morocco World News.

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Sahara : une formalisation des relations Maroc-Israël est improbable Ville de Laâyoune (sud du Maroc).

Sahara: une formalisation des relations Maroc-Israël est improbable

Le 14 février 2020 à 11:24

Modifié le 14 février 2020 à 13:56

La semaine dernière, le site american Axios publiait un reportage soutenant qu'Israël serait en train d'œuvrer en faveur du Maroc en faisant pression sur l’administration du président Trump pour que celle-ci supporte ouvertement la souveraineté marocaine sur le Sahara. En contrepartie, selon le reportage, Israël aurait demandé une normalisation des relations avec le Maroc. Entre-temps, la diplomatie marocaine n’a pas encore démenti ces rumeurs.

Mais en restant silencieux, le gouvernement marocain laisse la voie libre à certains observateurs d’affirmer qu'il y aurait un accord discret entre le Maroc et Israël. Des diplomates des deux pays seraient en train de travailler dans les coulisses pour formaliser leurs relations bilatérales. La déclaration de Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères du Maroc, soutenant que les Marocains ne devraient pas être plus "Palestiniens que les Palestiniens eux-mêmes", renforce l’impression que se font déjà certains sur une cordialité non officielle avec Israël.

La réaction du gouvernement marocain à "l’accord du siècle" du président Trump a seulement ajouté de l’huile sur le feu, confortant ces observateurs dans leurs certitudes. Quoique la déclaration du gouvernement ait exprimé le soutien du Maroc au droit des Palestiniens d'établir un Etat indépendant, elle n’a aucunement demandé le retrait d'Israël des territoires qu’il occupe depuis 1967. Elle ne contient pas non plus le genre de langage explicite dont le Maroc fait traditionnellement usage lorsqu’il s’agit de défendre les droits légitimes du peuple palestinien.

Encore plus frappante, la déclaration marocaine fait valoir que le plan américain contient des principes, notamment la solution à deux Etats, qui sont en accord avec la position du Maroc.

Toutefois, une lecture plus attentive du plan de Trump révèle qu’en fait non seulement il ne respecte aucune des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, il constitue même une violation flagrante de la solution à deux Etats puisqu'il reconnaît et légitime l'annexion par Israël des territoires qu’il occupe depuis 1967.  

Le plan reconnaît aussi Jérusalem comme capitale indivisible d'Israël, privant ainsi les Palestiniens d’exercer leur souveraineté sur une quelconque partie de la ville sainte. Avec ce plan, les Palestiniens n’ont de droit que sur des territoires adjacents à la ville. Territoires qu’on leur demande ironiquement d’appeler "Al-Qods" (Jérusalem), ou quelque autre nom arabe qu’ils voudraient bien se choisir pour ces territoires en dehors de Jérusalem.

L'ambiguïté de la déclaration marocaine fait que la position du Royaume est désormais sujette à interprétation. Une lecture possible est que le Maroc entend supporter le plan de Trump comme étant la base d’une éventuelle solution à la question palestinienne.

Etant donné le silence de Rabat et de Washington sur le reportage d’Axios, on se demande si l'ambiguïté marocaine n’est pas une stratégie pour gagner du temps sans s’attirer la colère de Trump; ou s’il existe vraiment à Rabat des velléités de normalisation avec Israël en échange d’un soutien plus prononcé des USA pour la position marocaine sur la question du Sahara.

En concluant une telle entente avec l’administration de Trump et Israël, le Maroc donnerait une opportunité en or au front polisario et à l'Algérie d'établir un parallèle, aussi faux soit-il, entre la question du Sahara et la cause palestinienne.

Dans un passé assez récent, des ennemis et détracteurs du Royaume ont essayé d’appliquer à la question du Sahara le langage de la défense de la cause palestinienne, faisant usage d’expressions comme "territoire occupé" et décrivant le Maroc comme "puissance occupante" au Sahara. Jusqu'à ce jour de tels efforts ont toujours échoué, étant donné les différences historique, démographique, ethnique et légale entre les deux conflits.  

Au cas où le Maroc en viendrait à marchander son attachement à la cause palestinienne contre un avantage quelconque dans le dossier du Sahara, il se mettrait dans la même catégorie qu'Israël. Il deviendrait, en conséquence, objet de campagnes de boycott d’organisations internationales de la société civile. De telles campagnes auraient des effets désastreux sur la réputation internationale du Maroc, ce qui amènerait beaucoup de pays à soutenir le front polisario.

Que la communauté internationale perçoive le conflit du Sahara comme étant un conflit à basse intensité, et qu’en conséquence le sujet bénéficie d’une présence assez négligeable dans les médias internationaux, ont jusqu’ici permis au Maroc de maintenir le statu quo et de faire des percées diplomatiques considérables.

Si, toutefois, le Maroc prenait le risque d'une entente avec Israël en vue de booster sa position sur le Sahara, il se retrouverait sous les projecteurs et le regard accusateur de la presse internationale, l’exposant à un degré sans précédent de pression médiatique, politique et diplomatique.

La normalisation contredit la position du Maroc sur la Palestine

En normalisant ses relations avec Israël, le Maroc court aussi le risque de donner libre cours à la frénésie dans les rues marocaines. La grande majorité des Marocains sont contre toute normalisation des relations avec Israël en tant que ce dernier ne reconnaît pas les droits les plus fondamentaux du peuple palestinien.

Bien que la marocanité du Sahara soit la question politique prépondérante pour le Maroc, la cause palestinienne revêt aussi une très grande importance dans la conscience collective des Marocains. Ce, bien entendu, pour des raisons historiques ainsi que pour les connotations religieuses que prend souvent le conflit israélo-palestinien.

En plus, le gouvernement marocain a traditionnellement été catégorique dans son soutien à la Palestine en se mettant à la tête des nations qui ont toujours défendu le droit des Palestiniens à un Etat indépendant ayant pour capitale Jérusalem-Est. Cette position a été exprimée à plusieurs occasions par le Roi Mohammed VI et par le gouvernement marocain.

Le Maroc était par exemple l’un des premiers pays à explicitement rejeter la décision du président Trump de déplacer l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Dans un message à ce dernier en décembre 2017, le Roi du Maroc soulignait que le statut légal de Jérusalem demeure au cœur du conflit israélo-palestinien. Le monarque a exprimé la même position dans une lettre au secrétaire général de l’ONU.

En novembre 2019, le Roi a réitéré sa position dans un message au président du comité de l’ONU sur l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien. En décembre dernier, le Roi envoyait une note de la même nature à la conférence tenue à Rabat à l’occasion du 50e anniversaire de l’Organisation de la coopération islamique.    

Dans toutes ces lettres, le Roi a réaffirmé la position inébranlable et constante du Maroc sur le dossier palestinien. Il a notamment appelé à la mise en œuvre des résolutions du Conseil de sécurité, y compris la reconnaissance de Jérusalem-Est comme la capitale d’un Etat palestinien indépendant, ainsi que le retrait d'Israël des territoires occupés depuis 1967.  

Dans la foulée du reportage d’Axios, d’aucuns ont estimé que le Maroc ne devrait pas hésiter à normaliser les relations avec Israël, tant que cela lui garantissait une retentissante victoire diplomatique dans sa lutte pour le Sahara.

Le soutien de Washington n’est pas suffisant pour mettre fin au conflit du Sahara

L’argument selon lequel un axe Maroc-USA-Israël changerait complètement la donne dans la question du Sahara est un tour de passe-passe diplomatique. Il fait montre d’une extrême ignorance des enjeux du conflit ainsi que du fonctionnement de l’ONU.

Même si les USA en venaient à soutenir le Maroc, il leur serait impossible d'imposer une telle position aux membres du Conseil de sécurité, ou de changer d’un revers de la main les dynamiques diplomatiques en jeu depuis 2007. Ainsi, qu’il soutienne le Maroc ou le polisario, Washington est sûr de buter contre une résistance farouche des autres membres de l’ONU.

Une reconnaissance américaine de la souveraineté du Maroc sur le Sahara serait sans doute une remarquable victoire pour la diplomatie marocaine. En plus d'être un coup de pouce immédiat pour la diplomatie du Royaume, un tel développement serait aussi, au moins dans le court terme, une défaite cuisante pour l’Algérie et le polisario. Toutefois, dans le moyen-long terme, un tel scénario nuirait à l’image du Maroc.

Par ailleurs, le soutien de Washington ne déboucherait nullement sur solution immédiate pour le Sahara. Même si le président Trump décidait de reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara, une telle décision n’aurait pas de répercussions légales majeures, sauf si les USA réussissaient à convaincre les autres membres du Conseil de sécurité que le seul moyen de mettre un terme à ce conflit est d’amorcer des négociations directes entre le Maroc et l'Algérie, dont le rôle reste déterminant dans la crise du Sahara.

Toutefois, un tel scénario est hautement improbable, vu les différents agendas politiques des membres permanents du Conseil de l’ONU. En supposant que la France se rallie aux USA pour soutenir le Maroc, il est très peu probable que la Russie lâche son allié algérien. D’un autre côté, l’on voit très mal le Royaume-Uni et la Chine soutenir Washington sur la marocanité du Sahara.

L’histoire récente du conflit du Sahara est peut-être la plus forte indication qu’une telle approche ne débouchera pas sur une solution définitive du conflit. Si l'Amérique avait vraiment l’intention d’œuvrer pour la défense de la marocanité du Sahara (et il est peu probable que ce soit actuellement le cas) ce ne serait pas la première fois que Washington fasse usage de son influence internationale pour soutenir la position marocaine.

Après que le Maroc ait soumis son plan d’autonomie au Conseil de sécurité en avril 2007, l’administration du président Bush avait essayé de persuader les autres membres du Conseil onusien de supporter la position marocaine.

Pendant les négociations pour l'adoption des résolutions 1754 et 1783, en avril et octobre 2007 respectivement, Condoleeza Rice, alors secrétaire d’Etat américain, a mis la pression sur le polisario et les autres membres du Conseil onusien en vue de l’adoption d’une résolution qui reconnaîtrait la proposition marocaine comme étant la seule base pour une éventuelle solution politique. Ses efforts ont, cependant, échoué à cause de l'opposition de la Russie, de l’Espagne et du Royaume- Uni.  

Plus d'un an après ce premier revers, en avril 2008, Rice essaya à nouveau de faire adopter une résolution en faveur de la position marocaine. Cette fois-ci, elle travailla notamment sur un projet de texte dont la finalisation s'étendait en trois étapes.

D’abord, elle demanda au secrétaire général de l’ONU d'affirmer dans son rapport annuel que la proposition du Maroc devrait être la seule base viable pour une solution durable au conflit du Sahara. Ensuite, elle invita les autres Etat-membres du Conseil de sécurité à faire des déclarations soutenant le plan marocain. Enfin, elle envisageait d’inviter des délégations du Maroc et du polisario à des négociations directes à Washington.

La diplomate américaine subit, cependant, un second revers dû à l’opposition catégorique de quelques membres du Conseil onusien et du refus du secrétaire général d’inclure dans son rapport annuel les propositions qu'il avait reçues de Rice. Même la France, sur le soutien duquel le Maroc comptait certainement, n'avait pas fait de déclarations dans le sens d’une adhésion explicite à l'initiative américaine.  

Il est donc invraisemblable, vu l’histoire complexe du conflit et les agendas politiques divergents des membres permanents du Conseil onusien, que ce dernier supporte Washington sur une éventuelle reconnaissance de la souveraineté marocaine au Sahara.

D’autre part, il faut signaler les divisions politiques internes américaines très pointues en ces temps, à cause de l'usage que fait Trump de son pouvoir de président. De la propension de Trump à prendre des décisions unilatérales à son ardente détermination à défier toutes les politiques du temps d’Obama, son soutien à la position marocaine sur le Sahara fermerait la voie d’un futur soutien d’un président issu du Parti démocrate. Que ce soit en 2020 ou 2024.

La farouche opposition du Parti démocrate à la politique internationale de Trump, y compris sa condamnation de son plan de paix pour le conflit israélo-palestinien, laisse présager qu’une des premières actions de tout futur président démocrate serait de rompre avec l’héritage de Trump et restaurer ainsi le pragmatisme traditionnel de la politique étrangère américaine. Dans un tel scénario, il est fort probable que Washington reconsidère sa position sur le Sahara, ce qui porterait atteinte aux intérêts du Maroc.

On surestime l’influence d'Israël sur Trump

Ceux qui supportent la normalisation avec Israël comme un moyen d’influencer la politique marocaine de l’administration de Trump se font une idée très exagérée de l’influence que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu exercerait sur Trump et son administration.

On peut comprendre qu’une telle analyse soit fondée sur les multiples décisions pro-israéliennes qu’a prises Trump depuis son arrivée au pouvoir. Cependant, en prenant ces décisions, ce dernier était principalement motivé par son propre agenda et non par celui de Netanyahu.

Trump sait pertinemment que défendre Israël est d’une importance capitale pour les évangélistes américains. Représentant 70 millions de la population américaine, ces derniers constituent pour Trump un bastion incontournable, une importante base électorale dont il faut maintenir le soutien. Soutenir Israël est aussi une priorité pour le milliardaire américain Sheldon Adelson, principal donateur de la campagne de Trump pendant les présidentielles de 2016.

Il faut donc comprendre les décisions pro-israéliennes de Trump comme étant une façon de maintenir le soutien de cette frange très influente de la politique américaine. Le président américain se plie ainsi aux orientations idéologiques et religieuses de sa base d'électeurs et de donateurs conservateurs en vue les rassurer et de s'assurer en retour leur soutien.  

Trump n’a, cependant, pas posé que des actes en faveur Israël. Dans une démarche contraire aux intérêts sécuritaires d'Israël, il n’a pas hésité à retirer les forces américaines du nord de la Syrie, laissant Israël dans une confrontation directe avec l’Iran et le Hezbollah. Malgré les requêtes répétées de Netanyahu à cet effet, Trump n’a pas riposté aux attaques sur les infrastructures pétrolières saoudiennes en septembre 2019. Plus important encore, le président américain a même résolument ignoré la demande de Netanyahu de débloquer l’aide financière aux forces de sécurité palestiniennes.

Un article de décembre 2019, publié dans l’influent magazine Foreign Policy, abonde dans ce sens. L'auteur de l’article, Andrew Miller, ancien directeur du dossier israélien au Conseil national de la sécurité de l’administration d’Obama, y affirme que l'indifférence de Trump à la sécurité nationale d'Israël avait créé un certain degré d'anxiété dans le camp israélien. Selon Miller, beaucoup en Israël avaient alors soutenu que Trump est un allié peu fiable lorsqu’il s’agit de dissuader l’Iran et de préserver la sécurité d'Israël.

Le Maroc adopte un discours ambigu pour s’éviter la grogne de Trump

Partant de toutes ces considérations, il apparaît que le Maroc n’a pas à s'engager dans une entente douteuse avec Trump et Israël. Cela dit, on pourrait avancer deux raisons pour expliquer le silence marocain en face de reportages de presse parlant de normalisation avec Israël.

La première est que le Maroc envisagerait réellement de normaliser ses relations diplomatiques avec Israël, contredisant ainsi sa position jusqu’ici constante quant à la défense de la cause palestinienne. Dans ce cas, un tel virage du Maroc servirait le Premier ministre israélien. Celui-ci compte sur de telles victoires diplomatiques pour dévier l’attention de l’opinion publique israéliennes des scandales de corruption qui pèsent sur son avenir politique.

Que le Maroc ait ou non l’intention de normaliser ses relations avec Israël, le climat créé par le reportage d'Axios est déjà en train de jouer en faveur de Netanyahu. Il profite largement à Netanyahu de paraître comme le seul leader israélien capable de préserver les intérêts d'Israël à travers un double jeu: légitimer l'annexion des territoires palestiniens et mettre un terme à l’isolation diplomatique d'Israël dans la région.

La seconde raison, et certainement la plus plausible, est que le Maroc est conscient qu’il n'a pas affaire à une administration américaine conventionnelle, dont la diplomatie est mue par le pragmatisme et le respect du droit international.

Il s’agit, au contraire, d’une administration américaine dirigée par un président impulsif et vindicatif, qui se moque des intérêts de ses alliés et qui n’a d'égards que pour ses propres intérêts et pour ceux de ses proches qui lui sont indéfectiblement dévoués.  

En raison de l'attachement du président Trump à son "accord du siècle" et à ses liens étroits avec le milliardaire Sheldon Adelson, défenseur zélé d'Israël, il se peut que le Maroc ait choisi la voie du langage polysémique dont le but est de persuader les deux parties de son soutien pour leurs positions respectives.    

Une telle approche, dont l’exemple le plus frappant reste la déclaration du Maroc après la présentation officielle du "plan de paix" de Trump, est aussi une façon pour le Royaume d'éviter de s’attirer la colère de Trump, chose qui serait néfaste pour les intérêts marocains, plus particulièrement sur la question du Sahara.

Peu importe que la récente frénésie médiatique soit basée sur des faits, ou qu’elle soit simplement un pion dans l’agenda personnel de Netanyahu, la diplomatie marocaine devra faire preuve de courage, de sagesse, et de vision dans la gestion de sa politique étrangère.

Il est surtout impératif que le Maroc évite de soutenir des accords injustes, qui à la longue serviraient à ternir une favorable réputation internationale durement acquise, mettant ainsi en péril les percées diplomatiques que le Royaume a réalisées ces dernières décennies dans le cadre de sa lutte pour la marocanité du Sahara.

Tags : Sahara
Samir Bennis

Conseiller politique à Washington D.C., rédacteur en chef de Morocco World News.

Ville de Laâyoune (sud du Maroc).

Sahara: une formalisation des relations Maroc-Israël est improbable

Le 14 février 2020 à11:24

Modifié le 14 février 2020 à 13:56

La semaine dernière, le site american Axios publiait un reportage soutenant qu'Israël serait en train d'œuvrer en faveur du Maroc en faisant pression sur l’administration du président Trump pour que celle-ci supporte ouvertement la souveraineté marocaine sur le Sahara. En contrepartie, selon le reportage, Israël aurait demandé une normalisation des relations avec le Maroc. Entre-temps, la diplomatie marocaine n’a pas encore démenti ces rumeurs.

Mais en restant silencieux, le gouvernement marocain laisse la voie libre à certains observateurs d’affirmer qu'il y aurait un accord discret entre le Maroc et Israël. Des diplomates des deux pays seraient en train de travailler dans les coulisses pour formaliser leurs relations bilatérales. La déclaration de Nasser Bourita, ministre des Affaires étrangères du Maroc, soutenant que les Marocains ne devraient pas être plus "Palestiniens que les Palestiniens eux-mêmes", renforce l’impression que se font déjà certains sur une cordialité non officielle avec Israël.

La réaction du gouvernement marocain à "l’accord du siècle" du président Trump a seulement ajouté de l’huile sur le feu, confortant ces observateurs dans leurs certitudes. Quoique la déclaration du gouvernement ait exprimé le soutien du Maroc au droit des Palestiniens d'établir un Etat indépendant, elle n’a aucunement demandé le retrait d'Israël des territoires qu’il occupe depuis 1967. Elle ne contient pas non plus le genre de langage explicite dont le Maroc fait traditionnellement usage lorsqu’il s’agit de défendre les droits légitimes du peuple palestinien.

Encore plus frappante, la déclaration marocaine fait valoir que le plan américain contient des principes, notamment la solution à deux Etats, qui sont en accord avec la position du Maroc.

Toutefois, une lecture plus attentive du plan de Trump révèle qu’en fait non seulement il ne respecte aucune des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, il constitue même une violation flagrante de la solution à deux Etats puisqu'il reconnaît et légitime l'annexion par Israël des territoires qu’il occupe depuis 1967.  

Le plan reconnaît aussi Jérusalem comme capitale indivisible d'Israël, privant ainsi les Palestiniens d’exercer leur souveraineté sur une quelconque partie de la ville sainte. Avec ce plan, les Palestiniens n’ont de droit que sur des territoires adjacents à la ville. Territoires qu’on leur demande ironiquement d’appeler "Al-Qods" (Jérusalem), ou quelque autre nom arabe qu’ils voudraient bien se choisir pour ces territoires en dehors de Jérusalem.

L'ambiguïté de la déclaration marocaine fait que la position du Royaume est désormais sujette à interprétation. Une lecture possible est que le Maroc entend supporter le plan de Trump comme étant la base d’une éventuelle solution à la question palestinienne.

Etant donné le silence de Rabat et de Washington sur le reportage d’Axios, on se demande si l'ambiguïté marocaine n’est pas une stratégie pour gagner du temps sans s’attirer la colère de Trump; ou s’il existe vraiment à Rabat des velléités de normalisation avec Israël en échange d’un soutien plus prononcé des USA pour la position marocaine sur la question du Sahara.

En concluant une telle entente avec l’administration de Trump et Israël, le Maroc donnerait une opportunité en or au front polisario et à l'Algérie d'établir un parallèle, aussi faux soit-il, entre la question du Sahara et la cause palestinienne.

Dans un passé assez récent, des ennemis et détracteurs du Royaume ont essayé d’appliquer à la question du Sahara le langage de la défense de la cause palestinienne, faisant usage d’expressions comme "territoire occupé" et décrivant le Maroc comme "puissance occupante" au Sahara. Jusqu'à ce jour de tels efforts ont toujours échoué, étant donné les différences historique, démographique, ethnique et légale entre les deux conflits.  

Au cas où le Maroc en viendrait à marchander son attachement à la cause palestinienne contre un avantage quelconque dans le dossier du Sahara, il se mettrait dans la même catégorie qu'Israël. Il deviendrait, en conséquence, objet de campagnes de boycott d’organisations internationales de la société civile. De telles campagnes auraient des effets désastreux sur la réputation internationale du Maroc, ce qui amènerait beaucoup de pays à soutenir le front polisario.

Que la communauté internationale perçoive le conflit du Sahara comme étant un conflit à basse intensité, et qu’en conséquence le sujet bénéficie d’une présence assez négligeable dans les médias internationaux, ont jusqu’ici permis au Maroc de maintenir le statu quo et de faire des percées diplomatiques considérables.

Si, toutefois, le Maroc prenait le risque d'une entente avec Israël en vue de booster sa position sur le Sahara, il se retrouverait sous les projecteurs et le regard accusateur de la presse internationale, l’exposant à un degré sans précédent de pression médiatique, politique et diplomatique.

La normalisation contredit la position du Maroc sur la Palestine

En normalisant ses relations avec Israël, le Maroc court aussi le risque de donner libre cours à la frénésie dans les rues marocaines. La grande majorité des Marocains sont contre toute normalisation des relations avec Israël en tant que ce dernier ne reconnaît pas les droits les plus fondamentaux du peuple palestinien.

Bien que la marocanité du Sahara soit la question politique prépondérante pour le Maroc, la cause palestinienne revêt aussi une très grande importance dans la conscience collective des Marocains. Ce, bien entendu, pour des raisons historiques ainsi que pour les connotations religieuses que prend souvent le conflit israélo-palestinien.

En plus, le gouvernement marocain a traditionnellement été catégorique dans son soutien à la Palestine en se mettant à la tête des nations qui ont toujours défendu le droit des Palestiniens à un Etat indépendant ayant pour capitale Jérusalem-Est. Cette position a été exprimée à plusieurs occasions par le Roi Mohammed VI et par le gouvernement marocain.

Le Maroc était par exemple l’un des premiers pays à explicitement rejeter la décision du président Trump de déplacer l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem. Dans un message à ce dernier en décembre 2017, le Roi du Maroc soulignait que le statut légal de Jérusalem demeure au cœur du conflit israélo-palestinien. Le monarque a exprimé la même position dans une lettre au secrétaire général de l’ONU.

En novembre 2019, le Roi a réitéré sa position dans un message au président du comité de l’ONU sur l’exercice des droits inaliénables du peuple palestinien. En décembre dernier, le Roi envoyait une note de la même nature à la conférence tenue à Rabat à l’occasion du 50e anniversaire de l’Organisation de la coopération islamique.    

Dans toutes ces lettres, le Roi a réaffirmé la position inébranlable et constante du Maroc sur le dossier palestinien. Il a notamment appelé à la mise en œuvre des résolutions du Conseil de sécurité, y compris la reconnaissance de Jérusalem-Est comme la capitale d’un Etat palestinien indépendant, ainsi que le retrait d'Israël des territoires occupés depuis 1967.  

Dans la foulée du reportage d’Axios, d’aucuns ont estimé que le Maroc ne devrait pas hésiter à normaliser les relations avec Israël, tant que cela lui garantissait une retentissante victoire diplomatique dans sa lutte pour le Sahara.

Le soutien de Washington n’est pas suffisant pour mettre fin au conflit du Sahara

L’argument selon lequel un axe Maroc-USA-Israël changerait complètement la donne dans la question du Sahara est un tour de passe-passe diplomatique. Il fait montre d’une extrême ignorance des enjeux du conflit ainsi que du fonctionnement de l’ONU.

Même si les USA en venaient à soutenir le Maroc, il leur serait impossible d'imposer une telle position aux membres du Conseil de sécurité, ou de changer d’un revers de la main les dynamiques diplomatiques en jeu depuis 2007. Ainsi, qu’il soutienne le Maroc ou le polisario, Washington est sûr de buter contre une résistance farouche des autres membres de l’ONU.

Une reconnaissance américaine de la souveraineté du Maroc sur le Sahara serait sans doute une remarquable victoire pour la diplomatie marocaine. En plus d'être un coup de pouce immédiat pour la diplomatie du Royaume, un tel développement serait aussi, au moins dans le court terme, une défaite cuisante pour l’Algérie et le polisario. Toutefois, dans le moyen-long terme, un tel scénario nuirait à l’image du Maroc.

Par ailleurs, le soutien de Washington ne déboucherait nullement sur solution immédiate pour le Sahara. Même si le président Trump décidait de reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara, une telle décision n’aurait pas de répercussions légales majeures, sauf si les USA réussissaient à convaincre les autres membres du Conseil de sécurité que le seul moyen de mettre un terme à ce conflit est d’amorcer des négociations directes entre le Maroc et l'Algérie, dont le rôle reste déterminant dans la crise du Sahara.

Toutefois, un tel scénario est hautement improbable, vu les différents agendas politiques des membres permanents du Conseil de l’ONU. En supposant que la France se rallie aux USA pour soutenir le Maroc, il est très peu probable que la Russie lâche son allié algérien. D’un autre côté, l’on voit très mal le Royaume-Uni et la Chine soutenir Washington sur la marocanité du Sahara.

L’histoire récente du conflit du Sahara est peut-être la plus forte indication qu’une telle approche ne débouchera pas sur une solution définitive du conflit. Si l'Amérique avait vraiment l’intention d’œuvrer pour la défense de la marocanité du Sahara (et il est peu probable que ce soit actuellement le cas) ce ne serait pas la première fois que Washington fasse usage de son influence internationale pour soutenir la position marocaine.

Après que le Maroc ait soumis son plan d’autonomie au Conseil de sécurité en avril 2007, l’administration du président Bush avait essayé de persuader les autres membres du Conseil onusien de supporter la position marocaine.

Pendant les négociations pour l'adoption des résolutions 1754 et 1783, en avril et octobre 2007 respectivement, Condoleeza Rice, alors secrétaire d’Etat américain, a mis la pression sur le polisario et les autres membres du Conseil onusien en vue de l’adoption d’une résolution qui reconnaîtrait la proposition marocaine comme étant la seule base pour une éventuelle solution politique. Ses efforts ont, cependant, échoué à cause de l'opposition de la Russie, de l’Espagne et du Royaume- Uni.  

Plus d'un an après ce premier revers, en avril 2008, Rice essaya à nouveau de faire adopter une résolution en faveur de la position marocaine. Cette fois-ci, elle travailla notamment sur un projet de texte dont la finalisation s'étendait en trois étapes.

D’abord, elle demanda au secrétaire général de l’ONU d'affirmer dans son rapport annuel que la proposition du Maroc devrait être la seule base viable pour une solution durable au conflit du Sahara. Ensuite, elle invita les autres Etat-membres du Conseil de sécurité à faire des déclarations soutenant le plan marocain. Enfin, elle envisageait d’inviter des délégations du Maroc et du polisario à des négociations directes à Washington.

La diplomate américaine subit, cependant, un second revers dû à l’opposition catégorique de quelques membres du Conseil onusien et du refus du secrétaire général d’inclure dans son rapport annuel les propositions qu'il avait reçues de Rice. Même la France, sur le soutien duquel le Maroc comptait certainement, n'avait pas fait de déclarations dans le sens d’une adhésion explicite à l'initiative américaine.  

Il est donc invraisemblable, vu l’histoire complexe du conflit et les agendas politiques divergents des membres permanents du Conseil onusien, que ce dernier supporte Washington sur une éventuelle reconnaissance de la souveraineté marocaine au Sahara.

D’autre part, il faut signaler les divisions politiques internes américaines très pointues en ces temps, à cause de l'usage que fait Trump de son pouvoir de président. De la propension de Trump à prendre des décisions unilatérales à son ardente détermination à défier toutes les politiques du temps d’Obama, son soutien à la position marocaine sur le Sahara fermerait la voie d’un futur soutien d’un président issu du Parti démocrate. Que ce soit en 2020 ou 2024.

La farouche opposition du Parti démocrate à la politique internationale de Trump, y compris sa condamnation de son plan de paix pour le conflit israélo-palestinien, laisse présager qu’une des premières actions de tout futur président démocrate serait de rompre avec l’héritage de Trump et restaurer ainsi le pragmatisme traditionnel de la politique étrangère américaine. Dans un tel scénario, il est fort probable que Washington reconsidère sa position sur le Sahara, ce qui porterait atteinte aux intérêts du Maroc.

On surestime l’influence d'Israël sur Trump

Ceux qui supportent la normalisation avec Israël comme un moyen d’influencer la politique marocaine de l’administration de Trump se font une idée très exagérée de l’influence que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu exercerait sur Trump et son administration.

On peut comprendre qu’une telle analyse soit fondée sur les multiples décisions pro-israéliennes qu’a prises Trump depuis son arrivée au pouvoir. Cependant, en prenant ces décisions, ce dernier était principalement motivé par son propre agenda et non par celui de Netanyahu.

Trump sait pertinemment que défendre Israël est d’une importance capitale pour les évangélistes américains. Représentant 70 millions de la population américaine, ces derniers constituent pour Trump un bastion incontournable, une importante base électorale dont il faut maintenir le soutien. Soutenir Israël est aussi une priorité pour le milliardaire américain Sheldon Adelson, principal donateur de la campagne de Trump pendant les présidentielles de 2016.

Il faut donc comprendre les décisions pro-israéliennes de Trump comme étant une façon de maintenir le soutien de cette frange très influente de la politique américaine. Le président américain se plie ainsi aux orientations idéologiques et religieuses de sa base d'électeurs et de donateurs conservateurs en vue les rassurer et de s'assurer en retour leur soutien.  

Trump n’a, cependant, pas posé que des actes en faveur Israël. Dans une démarche contraire aux intérêts sécuritaires d'Israël, il n’a pas hésité à retirer les forces américaines du nord de la Syrie, laissant Israël dans une confrontation directe avec l’Iran et le Hezbollah. Malgré les requêtes répétées de Netanyahu à cet effet, Trump n’a pas riposté aux attaques sur les infrastructures pétrolières saoudiennes en septembre 2019. Plus important encore, le président américain a même résolument ignoré la demande de Netanyahu de débloquer l’aide financière aux forces de sécurité palestiniennes.

Un article de décembre 2019, publié dans l’influent magazine Foreign Policy, abonde dans ce sens. L'auteur de l’article, Andrew Miller, ancien directeur du dossier israélien au Conseil national de la sécurité de l’administration d’Obama, y affirme que l'indifférence de Trump à la sécurité nationale d'Israël avait créé un certain degré d'anxiété dans le camp israélien. Selon Miller, beaucoup en Israël avaient alors soutenu que Trump est un allié peu fiable lorsqu’il s’agit de dissuader l’Iran et de préserver la sécurité d'Israël.

Le Maroc adopte un discours ambigu pour s’éviter la grogne de Trump

Partant de toutes ces considérations, il apparaît que le Maroc n’a pas à s'engager dans une entente douteuse avec Trump et Israël. Cela dit, on pourrait avancer deux raisons pour expliquer le silence marocain en face de reportages de presse parlant de normalisation avec Israël.

La première est que le Maroc envisagerait réellement de normaliser ses relations diplomatiques avec Israël, contredisant ainsi sa position jusqu’ici constante quant à la défense de la cause palestinienne. Dans ce cas, un tel virage du Maroc servirait le Premier ministre israélien. Celui-ci compte sur de telles victoires diplomatiques pour dévier l’attention de l’opinion publique israéliennes des scandales de corruption qui pèsent sur son avenir politique.

Que le Maroc ait ou non l’intention de normaliser ses relations avec Israël, le climat créé par le reportage d'Axios est déjà en train de jouer en faveur de Netanyahu. Il profite largement à Netanyahu de paraître comme le seul leader israélien capable de préserver les intérêts d'Israël à travers un double jeu: légitimer l'annexion des territoires palestiniens et mettre un terme à l’isolation diplomatique d'Israël dans la région.

La seconde raison, et certainement la plus plausible, est que le Maroc est conscient qu’il n'a pas affaire à une administration américaine conventionnelle, dont la diplomatie est mue par le pragmatisme et le respect du droit international.

Il s’agit, au contraire, d’une administration américaine dirigée par un président impulsif et vindicatif, qui se moque des intérêts de ses alliés et qui n’a d'égards que pour ses propres intérêts et pour ceux de ses proches qui lui sont indéfectiblement dévoués.  

En raison de l'attachement du président Trump à son "accord du siècle" et à ses liens étroits avec le milliardaire Sheldon Adelson, défenseur zélé d'Israël, il se peut que le Maroc ait choisi la voie du langage polysémique dont le but est de persuader les deux parties de son soutien pour leurs positions respectives.    

Une telle approche, dont l’exemple le plus frappant reste la déclaration du Maroc après la présentation officielle du "plan de paix" de Trump, est aussi une façon pour le Royaume d'éviter de s’attirer la colère de Trump, chose qui serait néfaste pour les intérêts marocains, plus particulièrement sur la question du Sahara.

Peu importe que la récente frénésie médiatique soit basée sur des faits, ou qu’elle soit simplement un pion dans l’agenda personnel de Netanyahu, la diplomatie marocaine devra faire preuve de courage, de sagesse, et de vision dans la gestion de sa politique étrangère.

Il est surtout impératif que le Maroc évite de soutenir des accords injustes, qui à la longue serviraient à ternir une favorable réputation internationale durement acquise, mettant ainsi en péril les percées diplomatiques que le Royaume a réalisées ces dernières décennies dans le cadre de sa lutte pour la marocanité du Sahara.

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