Situation socio-économique: Le diagnostic alarmant de Jouahri

Emploi, investissements, gouvernance… le dernier rapport annuel de Bank Al-Maghrib, présenté au Roi, alerte sur la situation socio-économique au Maroc et sur la dégradation de la confiance des citoyens.

Situation socio-économique: Le diagnostic alarmant de Jouahri

Le 31 juillet 2019 à 17:43

Modifié le 01 août 2019 à 12:46

Reçu le 29 juillet par le Roi Mohammed VI, Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib, a présenté au Souverain le rapport annuel de la banque centrale sur la situation économique, monétaire et financière au titre de l'exercice 2018.

Au-delà des aspects monétaires et financiers, le rapport de BAM passe en revue les principaux indicateurs socio-économiques au Maroc. Franches, lucides et alarmantes, les conclusions en ce sens sont contenues dans la note introductive du gouverneur.

"Notre pays aura connu une conjoncture difficile en 2018. Il n’a pas pu ainsi réduire ses déficits économiques et sociaux à un moment où il fait face au plan interne à des attentes sociales de plus en plus élevées et au niveau externe à un environnement caractérisé par des mutations profondes aux implications incertaines", note le gouverneur.

Le Maroc pays émergent, pas pour demain

"Après des performances remarquables au cours de la première décennie du millénaire, notre pays connaît des difficultés persistantes ces dernières années", note le Wali. Il qualifie de "préoccupant" l’affaiblissement des activités non agricoles, une tendance constatée depuis 2013.

"La progression de leur valeur ajoutée oscille autour de 2,3% contre 4,6% entre 2000 et 2012 et la croissance globale reste rythmée par l’alternance de bonnes et mauvaises campagnes agricoles, avec un taux annuel moyen limité à 3,3%", selon M. Jouahri.

A ce rythme, "l’émergence" du Maroc serait "difficile à concrétiser même sur un horizon lointain".

Dégradation de la confiance du citoyen

La gouvernance des politiques publiques demeure lacunaire. "L’absence de cohérence, d’efficacité dans la mise en œuvre et d’évaluation objective" explique ce constat de BAM.

S’il est naturel qu’une telle situation affecte "les performances économiques et sociales", M. Jouahri alerte contre une conséquence encore plus inquiétante: "une dégradation de la confiance du citoyen dans l’administration publique et dans les corps intermédiaires". Une désaffection accentuée par "la faible qualité des services publics notamment ceux de santé et d’éducation".

Le wali de la banque centrale étaye en citant des exemples récents : "les nombreuses hésitations ayant caractérisé l’action publique ces derniers temps, telles que les polémiques autour de la loi-cadre de l’éducation, la gestion du dossier des enseignants contractuels, les tergiversations sur la question des marges sur les produits pétroliers ou encore le niveau de contribution fiscale de certaines professions, sont perçues par la population comme un manque de préoccupation de ses intérêts légitimes."

Emploi, des citoyens découragés

Cette situation impacte directement le marché de l’emploi. Les postes créés sont pour l’essentiel concentrés autour des "activités  tertiaires, notamment le commerce et les services personnels où l’informel est largement répandu".

De même, "l’apparente résistance à la hausse du chômage n’est qu’une conséquence de l’accélération de la baisse du taux d’activité qui, elle-même, ne serait que le reflet du découragement de certaines franges de la population en âge de travailler", ajoute Abdellatif Jouahri.  

Digital, fuite des cerveaux et main-d’œuvre peu préparée

La révolution digitale est une autre paire de manches. Irréversible, ce processus rehausse "de manière radicale les exigences du marché du travail". Pour "la main-d’œuvre peu préparée aux métiers de demain", cette mutation compromet fortement les chances d’accès à l’emploi.

Par ailleurs, le wali de la banque centrale alerte sur le "problème non moins inquiétant" de la fuite des cerveaux. Au Maroc, ce phénomène concerne justement les profils opérant dans les secteurs IT (Technologies de l’information). Il se traduit chaque année par "l’exode de cohortes de diplômés qui se voient offrir de meilleures conditions de travail".

Education : les divergences perpétuent les contre-performances  

L’incertitude couvre aussi le secteur éducatif, la déclinaison de la vision stratégique 2030 étant marquée par "la lenteur et les divergences",  note M. Jouahri. On y trouve une allusion, notamment, à la récente polémique entourant l’adoption du projet de loi-cadre sur l’enseignement.

Or, une telle situation risque "de perpétuer les contre-performances, déjà alarmantes, de notre système d’éducation et de formation". Résultat : "des générations de nos enfants et de nos jeunes condamnées à l’exclusion économique et sociale". 

Secteur privé: un tissu fragmenté, rongé par la corruption et l’informel

La situation de la croissance et de l’emploi est une conséquence directe de "l’atonie" de l’investissement privé.  Malgré les nombreuses incitations et les efforts déployés en faveur de notre système productif, "les données disponibles montrent un tissu fragmenté, fragile et affaibli par l’informel, les pratiques déloyales, la corruption et les délais de paiement".

De même, ce tissu "est dominé à hauteur de 90% par les très petites unités et reste faiblement rentable, avec plus des deux tiers des entreprises qui déclarent un résultat fiscal nul ou déficitaire et une proportion de 1% qui génère plus des huit dixièmes des recettes de l’IS."

Investissements étrangers : repenser les leviers d’attractivité

La situation de l’équilibre extérieur reste aussi fragile. Malgré la "bonne performance des exportations", ce secteur reste tributaire des fluctuations des marchés mondiaux.

De même, "notre modèle basé sur l’ouverture, la libéralisation et l’attractivité aux investissements étrangers, par le biais d’incitations fiscales, risque de pâtir du resserrement des normes internationales dans le domaine de la fiscalité".

Privatisations, absence d’évaluation objective

Par ailleurs, la relance prévue du programme des privatisations peut se justifier à plusieurs égards, même si l’absence d’évaluation objective des vagues précédentes et l’issue de certaines entreprises privatisées militent pour une préparation minutieuse et un suivi étroit de ce programme

Régionalisation: une élite locale compétente est nécessaire

La mise en œuvre de la régionalisation avancée devrait connaître un certain "progrès" grâce, notamment, à l’adoption de la charte nationale de déconcentration administrative. Mais "la réussite de ce chantier structurant dépend de l’émergence d’une élite locale ayant les compétences requises pour la gestion administrative et financière et pour la conception de politiques de développement local pertinentes."

Registre social unique : éviter les erreurs du Ramed

En matière sociale, le wali qualifie de "prometteuse" la refonte en cours de la politique publique axée sur "le ciblage des ménages à travers un registre social unique". Mais "les délais pour le développement d’un tel registre, la fiabilité et l’actualité des informations pour établir le profil socio-économique de la population comportent des risques non négligeables", souligne M. Jouahari.  En effet, "l’expérience vécue avec le déploiement du RAMED" illustre "la difficulté de cerner la population réellement éligible".

Situation socio-économique: Le diagnostic alarmant de Jouahri

Le 31 juillet 2019 à17:46

Modifié le 01 août 2019 à 12:46

Emploi, investissements, gouvernance… le dernier rapport annuel de Bank Al-Maghrib, présenté au Roi, alerte sur la situation socio-économique au Maroc et sur la dégradation de la confiance des citoyens.

Reçu le 29 juillet par le Roi Mohammed VI, Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib, a présenté au Souverain le rapport annuel de la banque centrale sur la situation économique, monétaire et financière au titre de l'exercice 2018.

Au-delà des aspects monétaires et financiers, le rapport de BAM passe en revue les principaux indicateurs socio-économiques au Maroc. Franches, lucides et alarmantes, les conclusions en ce sens sont contenues dans la note introductive du gouverneur.

"Notre pays aura connu une conjoncture difficile en 2018. Il n’a pas pu ainsi réduire ses déficits économiques et sociaux à un moment où il fait face au plan interne à des attentes sociales de plus en plus élevées et au niveau externe à un environnement caractérisé par des mutations profondes aux implications incertaines", note le gouverneur.

Le Maroc pays émergent, pas pour demain

"Après des performances remarquables au cours de la première décennie du millénaire, notre pays connaît des difficultés persistantes ces dernières années", note le Wali. Il qualifie de "préoccupant" l’affaiblissement des activités non agricoles, une tendance constatée depuis 2013.

"La progression de leur valeur ajoutée oscille autour de 2,3% contre 4,6% entre 2000 et 2012 et la croissance globale reste rythmée par l’alternance de bonnes et mauvaises campagnes agricoles, avec un taux annuel moyen limité à 3,3%", selon M. Jouahri.

A ce rythme, "l’émergence" du Maroc serait "difficile à concrétiser même sur un horizon lointain".

Dégradation de la confiance du citoyen

La gouvernance des politiques publiques demeure lacunaire. "L’absence de cohérence, d’efficacité dans la mise en œuvre et d’évaluation objective" explique ce constat de BAM.

S’il est naturel qu’une telle situation affecte "les performances économiques et sociales", M. Jouahri alerte contre une conséquence encore plus inquiétante: "une dégradation de la confiance du citoyen dans l’administration publique et dans les corps intermédiaires". Une désaffection accentuée par "la faible qualité des services publics notamment ceux de santé et d’éducation".

Le wali de la banque centrale étaye en citant des exemples récents : "les nombreuses hésitations ayant caractérisé l’action publique ces derniers temps, telles que les polémiques autour de la loi-cadre de l’éducation, la gestion du dossier des enseignants contractuels, les tergiversations sur la question des marges sur les produits pétroliers ou encore le niveau de contribution fiscale de certaines professions, sont perçues par la population comme un manque de préoccupation de ses intérêts légitimes."

Emploi, des citoyens découragés

Cette situation impacte directement le marché de l’emploi. Les postes créés sont pour l’essentiel concentrés autour des "activités  tertiaires, notamment le commerce et les services personnels où l’informel est largement répandu".

De même, "l’apparente résistance à la hausse du chômage n’est qu’une conséquence de l’accélération de la baisse du taux d’activité qui, elle-même, ne serait que le reflet du découragement de certaines franges de la population en âge de travailler", ajoute Abdellatif Jouahri.  

Digital, fuite des cerveaux et main-d’œuvre peu préparée

La révolution digitale est une autre paire de manches. Irréversible, ce processus rehausse "de manière radicale les exigences du marché du travail". Pour "la main-d’œuvre peu préparée aux métiers de demain", cette mutation compromet fortement les chances d’accès à l’emploi.

Par ailleurs, le wali de la banque centrale alerte sur le "problème non moins inquiétant" de la fuite des cerveaux. Au Maroc, ce phénomène concerne justement les profils opérant dans les secteurs IT (Technologies de l’information). Il se traduit chaque année par "l’exode de cohortes de diplômés qui se voient offrir de meilleures conditions de travail".

Education : les divergences perpétuent les contre-performances  

L’incertitude couvre aussi le secteur éducatif, la déclinaison de la vision stratégique 2030 étant marquée par "la lenteur et les divergences",  note M. Jouahri. On y trouve une allusion, notamment, à la récente polémique entourant l’adoption du projet de loi-cadre sur l’enseignement.

Or, une telle situation risque "de perpétuer les contre-performances, déjà alarmantes, de notre système d’éducation et de formation". Résultat : "des générations de nos enfants et de nos jeunes condamnées à l’exclusion économique et sociale". 

Secteur privé: un tissu fragmenté, rongé par la corruption et l’informel

La situation de la croissance et de l’emploi est une conséquence directe de "l’atonie" de l’investissement privé.  Malgré les nombreuses incitations et les efforts déployés en faveur de notre système productif, "les données disponibles montrent un tissu fragmenté, fragile et affaibli par l’informel, les pratiques déloyales, la corruption et les délais de paiement".

De même, ce tissu "est dominé à hauteur de 90% par les très petites unités et reste faiblement rentable, avec plus des deux tiers des entreprises qui déclarent un résultat fiscal nul ou déficitaire et une proportion de 1% qui génère plus des huit dixièmes des recettes de l’IS."

Investissements étrangers : repenser les leviers d’attractivité

La situation de l’équilibre extérieur reste aussi fragile. Malgré la "bonne performance des exportations", ce secteur reste tributaire des fluctuations des marchés mondiaux.

De même, "notre modèle basé sur l’ouverture, la libéralisation et l’attractivité aux investissements étrangers, par le biais d’incitations fiscales, risque de pâtir du resserrement des normes internationales dans le domaine de la fiscalité".

Privatisations, absence d’évaluation objective

Par ailleurs, la relance prévue du programme des privatisations peut se justifier à plusieurs égards, même si l’absence d’évaluation objective des vagues précédentes et l’issue de certaines entreprises privatisées militent pour une préparation minutieuse et un suivi étroit de ce programme

Régionalisation: une élite locale compétente est nécessaire

La mise en œuvre de la régionalisation avancée devrait connaître un certain "progrès" grâce, notamment, à l’adoption de la charte nationale de déconcentration administrative. Mais "la réussite de ce chantier structurant dépend de l’émergence d’une élite locale ayant les compétences requises pour la gestion administrative et financière et pour la conception de politiques de développement local pertinentes."

Registre social unique : éviter les erreurs du Ramed

En matière sociale, le wali qualifie de "prometteuse" la refonte en cours de la politique publique axée sur "le ciblage des ménages à travers un registre social unique". Mais "les délais pour le développement d’un tel registre, la fiabilité et l’actualité des informations pour établir le profil socio-économique de la population comportent des risques non négligeables", souligne M. Jouahari.  En effet, "l’expérience vécue avec le déploiement du RAMED" illustre "la difficulté de cerner la population réellement éligible".

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