Témoignage (Abbas Bouderka, IER). Lorsque le Roi nous a dit: Foncez !

VERBATIM. L’ex-condamné à mort, Mbarek Abbas Bouderka revient sur le processus de réconciliation entamée par le pays il y a 20 ans. Pour le militant des droits de l’Homme, l’expérience marocaine dans ce domaine est inédite.

Le 24 juillet 2019 à 19:32

Modifié le 25 juillet 2019 à 10:57

Lors de la conférence organisée, mercredi 17 juillet à Rabat, par le RNI à l’occasion des 20 ans de règne du Roi Mohammed VI, Mbarek Abbas Bouderka, ancien exilé politique de l'USFP, ex-condamné à mort et membre de l'Instance Équité et Réconciliation (IER) s’est confié sur son expérience personnelle au sein de cette commission ainsi que sur l’évolution du processus de réconciliation mis en place par le Maroc.

Pour ce militant, au-delà des acquis dans ce domaine, le Maroc peut toujours avancer en s’autorisant à faire son autocritique.

Médias24 a précédemment publié les interventions, lors de cet événement, de Nadia Bernoussi, professeur de droit constitutionnel et membre de la commission de révision de la Constitution en 2011, Youssef Saâdani, directeur des études économiques à la CDG, Ali Bouabid, délégué général de la fondation Abderrahim Bouabid et Karim El Aynaoui, directeur du think tank Policy Center for The New South.

Ci-après, des extraits de l’intervention de Mbarek Abbas Bouderka lors de cette conférence.

“Sans la volonté de l’État, l’expérience marocaine de l’Instance Equité et Réconciliation n’aurait pas réussi“

“Je pense que le Maroc est le seul pays dans le monde arabe et musulman qui a conduit une initiative telle que l’Instance Équité et Réconciliation (IER). Nous aurions souhaité que nos frères tunisiens arrivent, eux aussi, à conduire cette expérience, sachant que nous leur avons apporté toute notre aide, mais ça n’a pas été le cas. Je crois que quand il n’y a pas de volonté de l’État, la réussite de ce genre d’initiatives devient impossible.

S’il n’y avait pas une véritable volonté de la part de Sa Majesté et de l’État, l’expérience marocaine de l’Instance Équité et Réconciliation n’aurait pas abouti“, tranche Mbarek Bouderka.

Un processus inédit

Ce militant de gauche raconte son expérience en livrant une grille de lecture historique des 20 dernières années.

“Le Roi Mohammed VI a accédé au Trône en juillet 1999. En août de la même année, il a nommé l’Instance indépendante d'arbitrage pour l'indemnisation qui ne devait avoir, a priori, pour mission que l’étude de cas de disparitions forcées et qui au final s’est chargée également des dossiers liés aux détentions arbitraires.

“En septembre (de la même année), il y a eu le retour d’Abraham Serfaty, qui était un événement politique important, puisqu’il était le seul parmi les exilés qui ont été graciés en 1994, à n’avoir pas été autorisé à recevoir son passeport afin de rentrer au Maroc.

“En novembre, Driss Basri a été déchargé de ses fonctions. En 2000, après la confirmation de Abderrahmane El Yousfi à la tête du gouvernement, plusieurs centaines de fonctionnaires et des personnes qui ont été licenciées suite à leur engagement politique et syndical ont été réintégrés à leurs postes, avec tous les avantages de l’ancienneté. En 2002, le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) a été accrédité conformément aux Principes de Paris, adoptés par l’Assemblée générale des Nations unies en 1993“.

"La création de la Commission de Vérité était essentielle pour que les années de plomb ne soient pas oubliées"

“Dans ce Conseil, nous avons présenté un document pour la création de la Commission de Vérité. Cette proposition a été soumise aux discussions devant les membres. Un tiers des membres ont refusé ce document, en expliquant que nous n’avions pas besoin d’une réconciliation, alors que le reste était convaincu qu’il était nécessaire de mettre en place cette commission.

“Ceux qui disaient qu’il ne fallait pas créer cette commission avaient raison parce que le Maroc n’est pas semblable aux autres pays qui ont vécu la chute d’un régime et la montée d’un autre et avait donc besoin de cette Commission de vérité. Nous, au Maroc, nous avons toujours eu le même régime. Mais, il était essentiel que les années de plomb ne soient pas oubliées, d’où la nécessité de la Commission de vérité.

“Omar Azziman, qui était à l’époque président du Conseil, a constitué une commission qui rassemblait aussi bien ceux qui étaient pour cette entité que ceux contre. Par malchance, alors que nous étions pour la création de cette commission, il y a eu les attentats de Casablanca de 2003. Dans une audience publique, Mahjoubi Aherdane m’avait posé une question en disant, M. Bouderka, est-ce que nous allons dédommager et nous excuser auprès des personnes qui commettent des actes terroristes ? J’ai répondu : ces gens-là, s’ils sont séquestrés, torturés sans avoir droit à un procès équitable, on doit leur présenter nos excuses et les dédommager.

“La recommandation de créer la Commission de vérité a été ensuite approuvée par les membres et validée par Sa Majesté“.

Retrouver les victimes : Un travail de fourmi

Suite à la création de cette Commission, “nous avons reçu plus de 25.000 dossiers. C’est un chiffre très important. Un seul dossier nécessite beaucoup de travail, notamment quand il s’agit de reconstituer les événements et d’auditionner les témoins…etc.  On s’est dit alors que nous allions commencer par un groupe connu, celui des personnes mortes à Kelaât M’Gouna et Agdz et dont le nombre s’élevait à 50. Nous sommes allés au ministère de l’Intérieur pour qu'il nous aide dans cette mission. Trois gouverneurs ont été, alors, convoqués à Ouarzazate, Zagora et Errachidia pour nous aider à retrouver ces 50 tombes. Et on s’est mis d’accord sur le fait qu’après deux semaines, on aurait leurs emplacements.

“Après deux semaines, nous n’avions retrouvé que l’emplacement de 7 tombes. On leur a demandé alors de nous occuper nous-mêmes de la tâche de localisation des tombes. Avec l’aide des autorités, la commission a réussi cette mission. On a donc retrouvé 57 tombes au total. Les 7 tombes en plus appartenaient à des personnes qui ont été détenues à Casablanca et transférées à Taghounit, avant d’être oubliées là-bas.

“Nous savions que le travail de l’Instance allait être adopté par les politiques. Nous avons donc appelé les grands témoins et organisé plusieurs rencontres avec les partis politiques. Lors de la rencontre avec le RNI, Ahmed Osman nous avait reçus afin que cette expérience soit portée par les politiques et les syndicalistes. Et nous avons alors présenté notre travail“, déclare Mbarek Bouderka.

Engagement sans faille en faveur d’un procès équitable

“Parmi les moments forts de l’Instance, figurent les séances d’auditions publiques lorsque les victimes viennent raconter leur souffrance.

“La question suivante nous avait été alors posée par Mohamed Cheikh Biadillah et un ambassadeur : pourquoi ceux qui ont voulu faire tomber l’avion de Sa Majesté (Roi Hassan II) ont eu droit à la parole lors de ces auditions publiques ? Nous avons répondu que la parole ne leur a pas été donnée parce qu’ils ont voulu faire tomber l’avion, mais parce qu’ils ont été présentés devant le tribunal militaire et que des jugements ont été prononcés à leur encontre. Malgré cela, ils ont été kidnappés de la prison centrale et transférés à Tazmamart. Et pendant 18 ans, ils n’ont jamais vu le soleil et ont été privés de tout.

“Après toutes ces violations, est-ce que le Maroc a donc acté une véritable réconciliation ? Je dois dire que nous avions affronté des obstacles auxquels même les ministères de la Justice et de l’Intérieur ainsi que les autorités n’ont pu faire face“.

Mbarek Bouderka donne des exemples de cette expérience inédite : “Lorsque les militaires ont décidé de sortir de Tazmamart, il y avait trois immeubles - dans ce village où l’on a interdit d’allumer des bougies, de célébrer des fêtes de mariage et de recevoir des invités- que nous avons souhaité leur donner. On nous a alors refusé cette proposition en disant que dans les traditions des militaires au monde entier, on ne sort pas d’une caserne que lorsque tout soit détruit. Nous nous sommes, donc, tournés vers Sa Majesté et ils nous ont laissé, finalement, ces casernes militaires“.

Implication au plus haut niveau de l’État

“La deuxième intervention de Sa Majesté était lorsque nous avons retrouvé le cimetière de 1981 à Casablanca - un cimetière collectif de ceux que Driss Basri avaient surnommés Chouhada’ al koumira (les martyrs de la baguette de pain)- et que nous avons voulu ouvrir. Les autorités ont eu des craintes parce que les événements liés à ce cimetière sont considérés comme un crime contre l’humanité. Et lorsque nous avons demandé son avis, Sa Majesté qui était alors au Japon nous a répondu avec sa célèbre expression : Foncez !.

“La troisième intervention du Souverain concerne l’organisation de séances d’auditions publiques. Nous nous sommes, à l’époque, mis d’accord sur le fait que ces auditions commenceraient à 18h30 et se termineraient à 19h50 puisqu’il y avait le journal télévisé. L’intervention de Sa Majesté a permis l’enregistrement et le maintien de ces séances d’auditions », raconte ce militant des droits de l’Homme.

Pour ce qui est de l’avenir et comment éviter d’autres années de plomb, Mbarek Bouderka affirme que : “Au sein de l’Instance, nous avons élaboré plusieurs recommandations que Sa Majesté considère comme pertinentes“.

“Le processus de réconciliation est toujours en marche“

“La plupart de ces recommandations sont dans la Constitution. Parmi ces recommandations, figure la stratégie nationale de lutte contre l’impunité. Parce que toutes les critiques qui nous ont été adressées sont en lien avec le fait que le Maroc n’a pas poursuivi en justice les bourreaux de cette époque. Mais nous ne sommes pas des juges. Nous n’avons pas le droit de poursuivre en justice des personnes.

“Nous avons cependant dit aux victimes que si vous connaissez la personne qui vous a torturée, il y a la justice. Et nous savons que tous les procès durant les années de plomb n’étaient pas équitables. Et donc, nous avons dédommagé toutes les victimes, y compris celles qui ont été torturées. Toutes ces recommandations, nous les avons mises en place et la plupart ont été appliquées.

“La réconciliation est toujours en marche. Nous traitons toujours des dossiers. La présidente de l’Instance traitera au cours de la semaine prochaine près de 500 dédommagements.

“Nous ne nous sommes pas arrêtés à déterminer le dommage individuel, mais nous nous sommes également intéressés à l’insertion sociale, notamment des enfants de victimes qui n’ont pas pu suivre une scolarité normale.

“Pour certaines régions comme le Rif, Figuig et l’Atlas qui ont été le théâtre d’événements malheureux, avec de surcroît, un sous-développement économique et d’autres qui ont été des zones de détentions arbitraires telles que Agdz, Tagounit et Tazmamart, nous avons établi le dommage collectif. Au total, elles sont 11 régions concernées. Nous travaillons toujours sur le constat de ces dommages.

"Pas de démocratie sans des partis politiques forts et une véritable opposition"

En intervenant sur la question de la révision de la Constitution, Mbarek Bouderka, estime que “la Constitution n’est pas le Coran. Elle peut être modifiée. On doit la réviser de temps à autre. On ne peut pas se considérer comme une véritable démocratie, si on n’a pas des partis politiques forts avec des programmes, des objectifs clairs et une réelle compétition.

“On ne peut pas bâtir une démocratie s’il n’y a pas une opposition forte et une presse indépendante qui joue pleinement son rôle de quatrième pouvoir. Et on doit accepter les critiques. Il n’y a pas de limites à la démocratie et aux droits de l’Homme. Nous pouvons toujours avancer dans ce cadre. Il n’y a pas de honte à avoir des idées critiques vis-à-vis de notre réalité. Ces dernières 20 années, plusieurs réalisations ont été actées, mais nous devons avoir plus d’ambitions pour l’avenir“.

Témoignage (Abbas Bouderka, IER). Lorsque le Roi nous a dit: Foncez !

Le 24 juillet 2019 à20:32

Modifié le 25 juillet 2019 à 10:57

VERBATIM. L’ex-condamné à mort, Mbarek Abbas Bouderka revient sur le processus de réconciliation entamée par le pays il y a 20 ans. Pour le militant des droits de l’Homme, l’expérience marocaine dans ce domaine est inédite.

Lors de la conférence organisée, mercredi 17 juillet à Rabat, par le RNI à l’occasion des 20 ans de règne du Roi Mohammed VI, Mbarek Abbas Bouderka, ancien exilé politique de l'USFP, ex-condamné à mort et membre de l'Instance Équité et Réconciliation (IER) s’est confié sur son expérience personnelle au sein de cette commission ainsi que sur l’évolution du processus de réconciliation mis en place par le Maroc.

Pour ce militant, au-delà des acquis dans ce domaine, le Maroc peut toujours avancer en s’autorisant à faire son autocritique.

Médias24 a précédemment publié les interventions, lors de cet événement, de Nadia Bernoussi, professeur de droit constitutionnel et membre de la commission de révision de la Constitution en 2011, Youssef Saâdani, directeur des études économiques à la CDG, Ali Bouabid, délégué général de la fondation Abderrahim Bouabid et Karim El Aynaoui, directeur du think tank Policy Center for The New South.

Ci-après, des extraits de l’intervention de Mbarek Abbas Bouderka lors de cette conférence.

“Sans la volonté de l’État, l’expérience marocaine de l’Instance Equité et Réconciliation n’aurait pas réussi“

“Je pense que le Maroc est le seul pays dans le monde arabe et musulman qui a conduit une initiative telle que l’Instance Équité et Réconciliation (IER). Nous aurions souhaité que nos frères tunisiens arrivent, eux aussi, à conduire cette expérience, sachant que nous leur avons apporté toute notre aide, mais ça n’a pas été le cas. Je crois que quand il n’y a pas de volonté de l’État, la réussite de ce genre d’initiatives devient impossible.

S’il n’y avait pas une véritable volonté de la part de Sa Majesté et de l’État, l’expérience marocaine de l’Instance Équité et Réconciliation n’aurait pas abouti“, tranche Mbarek Bouderka.

Un processus inédit

Ce militant de gauche raconte son expérience en livrant une grille de lecture historique des 20 dernières années.

“Le Roi Mohammed VI a accédé au Trône en juillet 1999. En août de la même année, il a nommé l’Instance indépendante d'arbitrage pour l'indemnisation qui ne devait avoir, a priori, pour mission que l’étude de cas de disparitions forcées et qui au final s’est chargée également des dossiers liés aux détentions arbitraires.

“En septembre (de la même année), il y a eu le retour d’Abraham Serfaty, qui était un événement politique important, puisqu’il était le seul parmi les exilés qui ont été graciés en 1994, à n’avoir pas été autorisé à recevoir son passeport afin de rentrer au Maroc.

“En novembre, Driss Basri a été déchargé de ses fonctions. En 2000, après la confirmation de Abderrahmane El Yousfi à la tête du gouvernement, plusieurs centaines de fonctionnaires et des personnes qui ont été licenciées suite à leur engagement politique et syndical ont été réintégrés à leurs postes, avec tous les avantages de l’ancienneté. En 2002, le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) a été accrédité conformément aux Principes de Paris, adoptés par l’Assemblée générale des Nations unies en 1993“.

"La création de la Commission de Vérité était essentielle pour que les années de plomb ne soient pas oubliées"

“Dans ce Conseil, nous avons présenté un document pour la création de la Commission de Vérité. Cette proposition a été soumise aux discussions devant les membres. Un tiers des membres ont refusé ce document, en expliquant que nous n’avions pas besoin d’une réconciliation, alors que le reste était convaincu qu’il était nécessaire de mettre en place cette commission.

“Ceux qui disaient qu’il ne fallait pas créer cette commission avaient raison parce que le Maroc n’est pas semblable aux autres pays qui ont vécu la chute d’un régime et la montée d’un autre et avait donc besoin de cette Commission de vérité. Nous, au Maroc, nous avons toujours eu le même régime. Mais, il était essentiel que les années de plomb ne soient pas oubliées, d’où la nécessité de la Commission de vérité.

“Omar Azziman, qui était à l’époque président du Conseil, a constitué une commission qui rassemblait aussi bien ceux qui étaient pour cette entité que ceux contre. Par malchance, alors que nous étions pour la création de cette commission, il y a eu les attentats de Casablanca de 2003. Dans une audience publique, Mahjoubi Aherdane m’avait posé une question en disant, M. Bouderka, est-ce que nous allons dédommager et nous excuser auprès des personnes qui commettent des actes terroristes ? J’ai répondu : ces gens-là, s’ils sont séquestrés, torturés sans avoir droit à un procès équitable, on doit leur présenter nos excuses et les dédommager.

“La recommandation de créer la Commission de vérité a été ensuite approuvée par les membres et validée par Sa Majesté“.

Retrouver les victimes : Un travail de fourmi

Suite à la création de cette Commission, “nous avons reçu plus de 25.000 dossiers. C’est un chiffre très important. Un seul dossier nécessite beaucoup de travail, notamment quand il s’agit de reconstituer les événements et d’auditionner les témoins…etc.  On s’est dit alors que nous allions commencer par un groupe connu, celui des personnes mortes à Kelaât M’Gouna et Agdz et dont le nombre s’élevait à 50. Nous sommes allés au ministère de l’Intérieur pour qu'il nous aide dans cette mission. Trois gouverneurs ont été, alors, convoqués à Ouarzazate, Zagora et Errachidia pour nous aider à retrouver ces 50 tombes. Et on s’est mis d’accord sur le fait qu’après deux semaines, on aurait leurs emplacements.

“Après deux semaines, nous n’avions retrouvé que l’emplacement de 7 tombes. On leur a demandé alors de nous occuper nous-mêmes de la tâche de localisation des tombes. Avec l’aide des autorités, la commission a réussi cette mission. On a donc retrouvé 57 tombes au total. Les 7 tombes en plus appartenaient à des personnes qui ont été détenues à Casablanca et transférées à Taghounit, avant d’être oubliées là-bas.

“Nous savions que le travail de l’Instance allait être adopté par les politiques. Nous avons donc appelé les grands témoins et organisé plusieurs rencontres avec les partis politiques. Lors de la rencontre avec le RNI, Ahmed Osman nous avait reçus afin que cette expérience soit portée par les politiques et les syndicalistes. Et nous avons alors présenté notre travail“, déclare Mbarek Bouderka.

Engagement sans faille en faveur d’un procès équitable

“Parmi les moments forts de l’Instance, figurent les séances d’auditions publiques lorsque les victimes viennent raconter leur souffrance.

“La question suivante nous avait été alors posée par Mohamed Cheikh Biadillah et un ambassadeur : pourquoi ceux qui ont voulu faire tomber l’avion de Sa Majesté (Roi Hassan II) ont eu droit à la parole lors de ces auditions publiques ? Nous avons répondu que la parole ne leur a pas été donnée parce qu’ils ont voulu faire tomber l’avion, mais parce qu’ils ont été présentés devant le tribunal militaire et que des jugements ont été prononcés à leur encontre. Malgré cela, ils ont été kidnappés de la prison centrale et transférés à Tazmamart. Et pendant 18 ans, ils n’ont jamais vu le soleil et ont été privés de tout.

“Après toutes ces violations, est-ce que le Maroc a donc acté une véritable réconciliation ? Je dois dire que nous avions affronté des obstacles auxquels même les ministères de la Justice et de l’Intérieur ainsi que les autorités n’ont pu faire face“.

Mbarek Bouderka donne des exemples de cette expérience inédite : “Lorsque les militaires ont décidé de sortir de Tazmamart, il y avait trois immeubles - dans ce village où l’on a interdit d’allumer des bougies, de célébrer des fêtes de mariage et de recevoir des invités- que nous avons souhaité leur donner. On nous a alors refusé cette proposition en disant que dans les traditions des militaires au monde entier, on ne sort pas d’une caserne que lorsque tout soit détruit. Nous nous sommes, donc, tournés vers Sa Majesté et ils nous ont laissé, finalement, ces casernes militaires“.

Implication au plus haut niveau de l’État

“La deuxième intervention de Sa Majesté était lorsque nous avons retrouvé le cimetière de 1981 à Casablanca - un cimetière collectif de ceux que Driss Basri avaient surnommés Chouhada’ al koumira (les martyrs de la baguette de pain)- et que nous avons voulu ouvrir. Les autorités ont eu des craintes parce que les événements liés à ce cimetière sont considérés comme un crime contre l’humanité. Et lorsque nous avons demandé son avis, Sa Majesté qui était alors au Japon nous a répondu avec sa célèbre expression : Foncez !.

“La troisième intervention du Souverain concerne l’organisation de séances d’auditions publiques. Nous nous sommes, à l’époque, mis d’accord sur le fait que ces auditions commenceraient à 18h30 et se termineraient à 19h50 puisqu’il y avait le journal télévisé. L’intervention de Sa Majesté a permis l’enregistrement et le maintien de ces séances d’auditions », raconte ce militant des droits de l’Homme.

Pour ce qui est de l’avenir et comment éviter d’autres années de plomb, Mbarek Bouderka affirme que : “Au sein de l’Instance, nous avons élaboré plusieurs recommandations que Sa Majesté considère comme pertinentes“.

“Le processus de réconciliation est toujours en marche“

“La plupart de ces recommandations sont dans la Constitution. Parmi ces recommandations, figure la stratégie nationale de lutte contre l’impunité. Parce que toutes les critiques qui nous ont été adressées sont en lien avec le fait que le Maroc n’a pas poursuivi en justice les bourreaux de cette époque. Mais nous ne sommes pas des juges. Nous n’avons pas le droit de poursuivre en justice des personnes.

“Nous avons cependant dit aux victimes que si vous connaissez la personne qui vous a torturée, il y a la justice. Et nous savons que tous les procès durant les années de plomb n’étaient pas équitables. Et donc, nous avons dédommagé toutes les victimes, y compris celles qui ont été torturées. Toutes ces recommandations, nous les avons mises en place et la plupart ont été appliquées.

“La réconciliation est toujours en marche. Nous traitons toujours des dossiers. La présidente de l’Instance traitera au cours de la semaine prochaine près de 500 dédommagements.

“Nous ne nous sommes pas arrêtés à déterminer le dommage individuel, mais nous nous sommes également intéressés à l’insertion sociale, notamment des enfants de victimes qui n’ont pas pu suivre une scolarité normale.

“Pour certaines régions comme le Rif, Figuig et l’Atlas qui ont été le théâtre d’événements malheureux, avec de surcroît, un sous-développement économique et d’autres qui ont été des zones de détentions arbitraires telles que Agdz, Tagounit et Tazmamart, nous avons établi le dommage collectif. Au total, elles sont 11 régions concernées. Nous travaillons toujours sur le constat de ces dommages.

"Pas de démocratie sans des partis politiques forts et une véritable opposition"

En intervenant sur la question de la révision de la Constitution, Mbarek Bouderka, estime que “la Constitution n’est pas le Coran. Elle peut être modifiée. On doit la réviser de temps à autre. On ne peut pas se considérer comme une véritable démocratie, si on n’a pas des partis politiques forts avec des programmes, des objectifs clairs et une réelle compétition.

“On ne peut pas bâtir une démocratie s’il n’y a pas une opposition forte et une presse indépendante qui joue pleinement son rôle de quatrième pouvoir. Et on doit accepter les critiques. Il n’y a pas de limites à la démocratie et aux droits de l’Homme. Nous pouvons toujours avancer dans ce cadre. Il n’y a pas de honte à avoir des idées critiques vis-à-vis de notre réalité. Ces dernières 20 années, plusieurs réalisations ont été actées, mais nous devons avoir plus d’ambitions pour l’avenir“.

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