Thom Mayne (Tour CFC) : Entretien avec un "prix Nobel" d'architecture

De passage à Casablanca pour visiter le résultat final de la tour CFC qu’il a dessinée et conçue, l'éminent architecte Thom Mayne, considéré comme un déconstructiviste, est revenu pour Medias24, tel un prédicateur, passionné sur la finalité de son travail et de ses messages. Qu’on aime ou qu’on déteste ses (chefs d’)œuvres, le lauréat du prix Pritzker 2005 (le Nobel d'architecture) affirme prendre beaucoup de plaisir à ne laisser personne indifférent tout en espérant faire voyager le public comme peut le faire le jazz dont il compare le processus créatif à celui de l’architecture. L'entretien a été réalisé sur la terrasse de la tour, haute de 27 étages.

Thom Mayne (Tour CFC) : « Mon but est d’interpeler et de déranger » Interview de Thom Mayne, prix Pritzker d'architecture et concepteur de la tour CFC

Le 07 février 2020 à 11:03

Modifié le 10 février 2020 à 12:12

Médias24 : Quand on observe de l’extérieur la tour CFC, on la voit un peu comme une grande question mais sans réponse. Est-ce votre but de susciter de telles interrogations chez le public ?

Thom Mayne : Votre description est parfaite et je la prends comme un compliment car c’est exactement ce que je cherche à faire, interpeler voire même déranger.

Qu’on aime ou qu’on déteste, le résultat final m’importe peu car en fait la seule chose qui me rendrait vraiment triste est que mon travail suscite de l’indifférence.

Manifestement ce n’est pas le cas vu que vous n’arrivez pas à trouver la réponse au point d’interrogation symbolisé par cette tour.

     -Qu’est-ce qui vous fait encore courir après une carrière couronnée par autant de consécrations qui font de vous un des architectes les plus courus de la planète ?

-Pour moi, chaque projet que je finalise développe automatiquement de nouvelles idées de création et donc de nouveaux projets à venir.

C'est comme un voyage qui ouvre sans cesse de nouveaux horizons et potentialités et au final, il n’y a donc jamais de fin.

     -En d’autres termes, vous ne vous arrêterez jamais de créer ?

-Au contraire car au fur et à mesure, le processus de création devient de plus en plus intense et cette intensité fait que le nombre d’idées architecturales qui me viennent n’arrête pas d’augmenter.

Ce qui est incroyable est que j’ai 76 ans, et que je n’ai jamais été aussi occupé de ma vie professionnelle.

     -Vous avez en effet fait beaucoup de chemin entre votre enfance malheureuse perdue dans l'Indiana et aujourd’hui ?

-(Rires), je vois que vous êtes bien renseigné sur mon parcours.

En fait, j'ai simplement fini par trouver une voie qui m’a permis de faire ce que j’aime, à savoir créer et enseigner.

A ce propos, ce sont souvent les trajectoires chaotiques qui forgent les vies les plus intéressantes mais le plus important est de réussir à éviter les écueils.

     -Justement, en parlant de chaos, est-ce que les termes "imparfait, incomplet, ambigu" peuvent résumer votre travail  ?

-Ces qualificatifs s’appliquent non seulement à mon travail d’architecte mais aussi à ma personnalité.

J’ai, en effet, toujours été fasciné par la complexité humaine et par le nombre infini de situations dans la vie avec lesquelles on doit dealer.

C'est pareil dans tous mes projets qui doivent prendre en compte des problèmes sociaux, culturels, politiques, environnementaux et urbanistiques.

Au final, toutes ces problématiques ouvrent forcément des possibilités pour essayer de changer les choses.

     -En élaborant des oeuvres qui interrogent ?

-Effectivement, car hormis leur style personnel, la seule vraie différence entre les architectes réside dans leur manière d’interpeler le public en lui posant symboliquement, à travers leur œuvre, des questions.

     -Même si vous n’apportez pas de réponse ?

-Nous ne sommes pas là pour répondre à des interrogations mais plutôt pour que les gens se posent des questions, bonnes ou mauvaises peu importe.

Tout comme un tableau ou de la musique, chaque œuvre est perçue différemment mais le plus important est qu’elle ne laisse pas de marbre. 

     -Quelle est la finalité de vos œuvres ?

-Ce qui est sûr est que ma démarche ne s’inscrit pas dans une volonté de séduire par la beauté de mes constructions.

Je préfère ouvrir et multiplier les  champs du possible pour intéresser et tâcher d'emmener dans un autre endroit.

De préférence dans une autre dimension pour faire voyager et si possible amener à penser différemment.

Peu importe que mes oeuvres soient jugées moches ou étranges, ce qui est fantastique est plutôt d’amener le public à réagir car j’aime déranger et désarçonner les gens.

Par exemple, certains ont trouvé magnifique la tour CFC tandis que d’autres l’ont qualifiée d’étrange.

Cela me plaît de provoquer des réactions et dans l’idéal des émotions comme peut le faire la musique.

     -Justement, le mélomane que vous êtes fait souvent le parallèle entre création architecturale et jazz...

-Le jazz et l’architecture ont en commun les mathématiques car les jazzophiles ne cessent de compter ou d'identifier les notes de musique et l’architecte en fait autant avec ses calculs pour édifier un bâtiment.

Le processus de création est également similaire car une fois que vous commencez à créer, vous ne savez pas où cela va vous emmener.

Ne pas savoir où vous allez est d’ailleurs le propre de la création.

Un grand artiste dont je ne me souviens pas du nom décrivait de manière fascinante ce processus créatif (Keith Richards, guitariste lead des Rolling Stones): "Au début du processus, tout comme l’architecte, un peintre ou un écrivain ne dispose que d’une feuille de papier vierge et d’un crayon alors que le musicien n'a que son instrument et en face de lui il n'a que le silence".

Tout cela pour dire que le charme et l’originalité d’une création artistique ou architecturale viennent de l'inconnu car si dès le début, vous savez où vous allez, ça ne vaut vraiment pas le coup.

     -Vous avez une approche de mélomane voire de philosophe pour décrire votre métier ?

-Parce que c’est le même processus et parce que c’est un voyage vers l’inconnu que je trouve fantastique.

Quand vous écoutez un fabuleux pianiste comme Keith Jarret, dès qu’il commence à jouer, il vous emmène à un endroit que lui-même ne connaît pas à l’avance et pour moi, c’est cela l’essence de la créativité et de la vie.

Tout le monde aspire à être surpris et à sortir d’une vie linéaire et ennuyante.

A partir de là, seule la création est capable de nous permettre de vivre sur une route symbolique dans un monde que nous inventons sans cesse.

C'est notamment le cas lorsque vous écoutez de la musique car celle-ci fait office de chauffeur qui vous transporte vers une autre réalité.

Ainsi, quand j'ai fini d'écouter un morceau de  Keith Jarret ou de John Coltrane, je me sens vraiment heureux d’exister et d'être en vie tout simplement.

Tout ce que j'espère  est que certaines de mes œuvres donneront le même plaisir de vivre aux amateurs d’architecture contemporaine …

Ci-après, une partie des questions posées à Thom Mayne lors de l'interview filmée réalisée par Médias24:

Interview de Thom Mayne, prix Pritzker d'architecture et concepteur de la tour CFC

Thom Mayne (Tour CFC) : Entretien avec un "prix Nobel" d'architecture

Le 09 février 2020 à11:03

Modifié le 10 février 2020 à 12:12

De passage à Casablanca pour visiter le résultat final de la tour CFC qu’il a dessinée et conçue, l'éminent architecte Thom Mayne, considéré comme un déconstructiviste, est revenu pour Medias24, tel un prédicateur, passionné sur la finalité de son travail et de ses messages. Qu’on aime ou qu’on déteste ses (chefs d’)œuvres, le lauréat du prix Pritzker 2005 (le Nobel d'architecture) affirme prendre beaucoup de plaisir à ne laisser personne indifférent tout en espérant faire voyager le public comme peut le faire le jazz dont il compare le processus créatif à celui de l’architecture. L'entretien a été réalisé sur la terrasse de la tour, haute de 27 étages.

Médias24 : Quand on observe de l’extérieur la tour CFC, on la voit un peu comme une grande question mais sans réponse. Est-ce votre but de susciter de telles interrogations chez le public ?

Thom Mayne : Votre description est parfaite et je la prends comme un compliment car c’est exactement ce que je cherche à faire, interpeler voire même déranger.

Qu’on aime ou qu’on déteste, le résultat final m’importe peu car en fait la seule chose qui me rendrait vraiment triste est que mon travail suscite de l’indifférence.

Manifestement ce n’est pas le cas vu que vous n’arrivez pas à trouver la réponse au point d’interrogation symbolisé par cette tour.

     -Qu’est-ce qui vous fait encore courir après une carrière couronnée par autant de consécrations qui font de vous un des architectes les plus courus de la planète ?

-Pour moi, chaque projet que je finalise développe automatiquement de nouvelles idées de création et donc de nouveaux projets à venir.

C'est comme un voyage qui ouvre sans cesse de nouveaux horizons et potentialités et au final, il n’y a donc jamais de fin.

     -En d’autres termes, vous ne vous arrêterez jamais de créer ?

-Au contraire car au fur et à mesure, le processus de création devient de plus en plus intense et cette intensité fait que le nombre d’idées architecturales qui me viennent n’arrête pas d’augmenter.

Ce qui est incroyable est que j’ai 76 ans, et que je n’ai jamais été aussi occupé de ma vie professionnelle.

     -Vous avez en effet fait beaucoup de chemin entre votre enfance malheureuse perdue dans l'Indiana et aujourd’hui ?

-(Rires), je vois que vous êtes bien renseigné sur mon parcours.

En fait, j'ai simplement fini par trouver une voie qui m’a permis de faire ce que j’aime, à savoir créer et enseigner.

A ce propos, ce sont souvent les trajectoires chaotiques qui forgent les vies les plus intéressantes mais le plus important est de réussir à éviter les écueils.

     -Justement, en parlant de chaos, est-ce que les termes "imparfait, incomplet, ambigu" peuvent résumer votre travail  ?

-Ces qualificatifs s’appliquent non seulement à mon travail d’architecte mais aussi à ma personnalité.

J’ai, en effet, toujours été fasciné par la complexité humaine et par le nombre infini de situations dans la vie avec lesquelles on doit dealer.

C'est pareil dans tous mes projets qui doivent prendre en compte des problèmes sociaux, culturels, politiques, environnementaux et urbanistiques.

Au final, toutes ces problématiques ouvrent forcément des possibilités pour essayer de changer les choses.

     -En élaborant des oeuvres qui interrogent ?

-Effectivement, car hormis leur style personnel, la seule vraie différence entre les architectes réside dans leur manière d’interpeler le public en lui posant symboliquement, à travers leur œuvre, des questions.

     -Même si vous n’apportez pas de réponse ?

-Nous ne sommes pas là pour répondre à des interrogations mais plutôt pour que les gens se posent des questions, bonnes ou mauvaises peu importe.

Tout comme un tableau ou de la musique, chaque œuvre est perçue différemment mais le plus important est qu’elle ne laisse pas de marbre. 

     -Quelle est la finalité de vos œuvres ?

-Ce qui est sûr est que ma démarche ne s’inscrit pas dans une volonté de séduire par la beauté de mes constructions.

Je préfère ouvrir et multiplier les  champs du possible pour intéresser et tâcher d'emmener dans un autre endroit.

De préférence dans une autre dimension pour faire voyager et si possible amener à penser différemment.

Peu importe que mes oeuvres soient jugées moches ou étranges, ce qui est fantastique est plutôt d’amener le public à réagir car j’aime déranger et désarçonner les gens.

Par exemple, certains ont trouvé magnifique la tour CFC tandis que d’autres l’ont qualifiée d’étrange.

Cela me plaît de provoquer des réactions et dans l’idéal des émotions comme peut le faire la musique.

     -Justement, le mélomane que vous êtes fait souvent le parallèle entre création architecturale et jazz...

-Le jazz et l’architecture ont en commun les mathématiques car les jazzophiles ne cessent de compter ou d'identifier les notes de musique et l’architecte en fait autant avec ses calculs pour édifier un bâtiment.

Le processus de création est également similaire car une fois que vous commencez à créer, vous ne savez pas où cela va vous emmener.

Ne pas savoir où vous allez est d’ailleurs le propre de la création.

Un grand artiste dont je ne me souviens pas du nom décrivait de manière fascinante ce processus créatif (Keith Richards, guitariste lead des Rolling Stones): "Au début du processus, tout comme l’architecte, un peintre ou un écrivain ne dispose que d’une feuille de papier vierge et d’un crayon alors que le musicien n'a que son instrument et en face de lui il n'a que le silence".

Tout cela pour dire que le charme et l’originalité d’une création artistique ou architecturale viennent de l'inconnu car si dès le début, vous savez où vous allez, ça ne vaut vraiment pas le coup.

     -Vous avez une approche de mélomane voire de philosophe pour décrire votre métier ?

-Parce que c’est le même processus et parce que c’est un voyage vers l’inconnu que je trouve fantastique.

Quand vous écoutez un fabuleux pianiste comme Keith Jarret, dès qu’il commence à jouer, il vous emmène à un endroit que lui-même ne connaît pas à l’avance et pour moi, c’est cela l’essence de la créativité et de la vie.

Tout le monde aspire à être surpris et à sortir d’une vie linéaire et ennuyante.

A partir de là, seule la création est capable de nous permettre de vivre sur une route symbolique dans un monde que nous inventons sans cesse.

C'est notamment le cas lorsque vous écoutez de la musique car celle-ci fait office de chauffeur qui vous transporte vers une autre réalité.

Ainsi, quand j'ai fini d'écouter un morceau de  Keith Jarret ou de John Coltrane, je me sens vraiment heureux d’exister et d'être en vie tout simplement.

Tout ce que j'espère  est que certaines de mes œuvres donneront le même plaisir de vivre aux amateurs d’architecture contemporaine …

Ci-après, une partie des questions posées à Thom Mayne lors de l'interview filmée réalisée par Médias24:

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