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Samedi 6 octobre 2018 à 09h20
Hassan Faouzi

Géographe. Sociologue

 

Face aux défis écologiques, numériques, démographiques et migratoires

medias24

 

Comptes à rebours (Ed. Fayard, avril 2018) est parmi les livres que j'ai lus et particulièrement aimés cet été. Dans ce livre puissant et magnifique, l'auteur qui n'est autre que l'ancien ministre francais des Affaires étrangères, le socialiste Hubert Védrine, lance un cri d’alarme et explique que le monde est confronté à trois comptes à rebours qui arrivent en même temps "démographique, écologique et numérique".

Selon l'ancien diplomate, "Nous ne sommes pas suffisamment [...] outillés pour les traiter avec des réponses spécifiques". Concernant le numérique, Hubert Védrine indique que "C’est un compte à rebours vers l’inconnu".

Dans un contexte de "désordre géopolitique [...] et dans un monde semi-chaotique, sans gouvernance globale", Hubert Védrine établit un état des lieux perspicace du temps présent: menaces écologiques, explosion démographique, flux migratoires immaîtrisables; révolution numérique qui bouleverse l’organisation des sociétés et l’économie mondiale. L’auteur s’interroge sur les lignes de conflit à venir et comment les prévenir ainsi que les scénarios de sortie possibles.  

Pour le compte à rebours numérique: «Le risque est qu’on ne sait pas quel est l’impact sur la décision publique», répond Hubert Védrine. «Est-ce que la démocratie grâce au numérique va se régénérer ou se paralyser?», s’interroge l’ancien ministre pour qui, la pression démographique et les problèmes écologiques, représentent aussi les principaux défis auxquels nous serons confrontés.

Si la combinaison et l’interaction de ces menaces qui surgissent au même moment, pèsent lourdement sur l’Europe, le Maroc n’est pas non plus à l'abri et doit aussi faire face aux mêmes défis.

De tous les défis qu'il faudra relever, l’écologie est le défi le plus immédiat et peut-être aussi le plus difficile et le plus dangereux de tous. Il ne s’agit pas seulement du changement climatique, mais de la surexploitation des ressources naturelles par l'homme et le déclin de la biodiversité, conséquence d’une croissance démographique incontrolée.

Le changement climatique devrait entraîner une réduction importante de la production et de la productivité mondiales (qui pourrait atteindre 20 % de la production économique) notamment dans les secteurs de l’agriculture, la pêche et le tourisme sans parler de la menace qui pèse sur la sécurité alimentaire mondiale en mettant en péril les rendements agricoles.

Outre l’insécurité alimentaire, le changement climatique a la capacité d’exacerber de nombreux autres problèmes (désertification, pauvreté, migrations et conflits, déficit budgétaire). De nombreux secteurs clés tels que l’agriculture, l’énergie, l’industrie et le tourisme seront touchés.

Le changement climatique va accentuer la dynamique de pression sur ces ressources et augmenter les déficits hydriques en aggravant le stress hydrique. Le Maroc qui connaît déjà une diminution croissante de ses ressources en eau ne sera pas épargné.

Les conséquences du changement climatique ne sont et ne seront pas seulement environnementales et économiques mais aussi sociales (pertes de vies humaines, famine, maladies, destruction des infrastructures, migrations, conflits, etc.), compte tenu des risques d’augmentation des conflits, de recrudescence de certaines maladies à transmission vectorielle, et aussi les maladies parasitaires telles que les leishmanioses (3.500 cas de leishmaniose cutanée ont été enregistrés cette année au Maroc) et d’accroissement des flux migratoires internes et externes.

Le changement climatique est devenu «un moteur de migration», et pourrait bien être la cause de nouvelles vagues de migrations dans les années à venir.

D'après le dernier rapport de la Banque mondiale, dans les années à venir, quelque 86 millions de personnes pourraient être concernées en Afrique subsaharienne. Ces populations quitteraient leur pays pour échapper aux effets du changement climatique tels que la baisse de la production agricole, la pénurie d'eau, etc.

De fait, ces «migrants climatiques» s'ajouteraient aux millions de personnes déjà déplacées pour des raisons politiques, économiques ou sociales. Le Maroc, vu sa posistion géographique, se trouvera donc confronté à des flux migratoires incontrôlables qu’il sera incapable d’affronter.

La question demeure ouverte: comment un pays en développement tel que le Maroc, réagira-t-il à cette présence étrangère? Ces mutations et tendances vont-elles déboucher sur une société cosmopolite et ouverte ou bien sur des tendances contradictoires de retrait ou de repli qui peuvent mener à la xénophobie et au racisme?

La vulnérabilité au changement climatique sera accentuée par l’urbanisation croissante, la situation précaire d’une importante frange de la population, la surexploitation des ressources naturelles et la pression démographique.

En effet, même si la population du Maroc progresse bien moins vite qu'avant et malgré le déclin de la fécondité, la croissance démographique se poursuivra pendant les années à venir, car le pourcentage des personnes en âge de procréer est très élevé dans la population actuelle.

Cette croissance démographique conjuguée au manque d’opportunité et d’emploi aura, sans doute, des incidences socio-économiques importantes et va certainement conduire nombre de jeunes désœuvrés dans les bras du secteur informel, le crime et le grand banditisme engendrant ainsi des troubles sociaux ce qui exposerait le pays, à l’instabilité et aux conflits.

Les mutations technologiques et leurs applications questionnent aussi avec acuité leurs répercussions sur la politique ainsi que sur l’évolution de la démocratie. Ces dernières années, le rôle d'Internet et des réseaux sociaux dans l'émergence de nouvelles formes de participation politique, ne cesse de s'affirmer. Depuis le début des années 2000, on assite à une nouvelle forme d’activisme sur internet qui a bouleversé la relation entre les citoyens et les institutions.

Face à une crise de légitimité des formes traditionnelles de gouvernement et de participation politique, on observe une connectivité citoyenne en plein essor. La vaste majorité des observateurs présentent le web comme une alternative et un outil de démonstration pour sensibiliser et toucher un public plus large (le cas du printemps arabe de 2011 et le mouvement de boycott économique contre la vie chère au Maroc en 2018).

Au Maroc, les formes traditionnelles de gouvernance semblent connaître un grave problème de fonctionnalité.

Le manque de transparence dans la gestion de la chose publique, la proximité des intérêts politiques et des intérêts du secteur financier et la corruption ne font qu’accentuer la crise du système démocratique.

Si le numérique a provoqué une transformation profonde de la représentation et de l’exercice de la politique dans les sociétés avancées, au Maroc, la cyberpolitique montre un visage d’encouragement à la participation civique. Il est important de rappeler qu’au Maroc, 68,5 % des ménages seraient connectés à Internet (à peu près 18,5 millions d'internautes). Ce taux non négligable ne peut que contribuer à faire le contrepoids de l’activité politique institutionnelle au moyen des initiatives électroniques d’interpellation, de contrôle, de surveillance et de la cyberdémocratie (Dader, 2012). 

Ces mêmes technologies favorisent la création de nouveaux espaces de suivi critique de la politique grâce à des mouvements citoyens qui se servent du potentiel des TIC pour avancer vers une «Démocratie 2.0» ou «Cyberdémocratie» (Dader, 2012).

Si la mobilisation citoyenne à travers Internet est capable d'insérer dans l'agenda politique des questions qui, autrement, seraient négligées, elle pourrait gêner la gouvernance et conduire au chaos, surtout si cette mobilisation est sans information de qualité.

Se pose alors la question de savoir comment conjurer toutes ces menaces. Ces tendances ne seront corrigées qu’à travers des actions et des décisions courageuses tout en apportant des réponses raisonnables aux questions politiques, économiques, sociales, environnementales et de bonne gouvernance, tout en ayant une vision géostratégique des problèmes migratoires qui découlent de la menace démographique.

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