Elizabeth Drew

Journaliste politique et une collaboratrice régulière du New York Review of Books

Trump sera-t-il destitué ?

Trump sera-t-il destitué?

Le 17 octobre 2019 à 14:55

Modifié le 17 octobre 2019 à 14:58

Pour la première fois, les observateurs américains même les plus raisonnables commencent à envisager une possible mise en accusation de Donald Trump par le Sénat, suivie d’une destitution. Bien que la probabilité soit encore faible, le président américain est effectivement de plus en plus en difficulté, et les sondages indiquent une baisse régulière de sa cote de popularité. Il semble acquis que la Chambre des représentants votera la destitution, ce qui renvoie la question de sa fin de mandat au Sénat, à majorité républicaine, où deux tiers des voix seront nécessaires.

WASHINGTON, DC – Trump se comporte dernièrement de manière quasi-hystérique en public, son discours se faisant de plus en plus irréfléchi et vulgaire. Le président commet par ailleurs de grave erreurs de politique étrangère, qui exaspèrent les membres de son propre parti. Ainsi, en convenant lors d’une conversation téléphonique de fin de soirée avec le président turc Recep Tayyip Erdogan de retirer les troupes américaines du nord-est de la Syrie, Trump y a déclenché un désastre (ce n’est pas la première fois que l’Amérique trahit ses alliés kurdes). L’armée turque est désormais entrée dans la région, où progressent également les forces syriennes. Un certain nombre de prisonniers membres de l’Etat islamique se sont par ailleurs échappés de prisons gardées hier par les Kurdes.

Sans surprise, la Russie se retrouve une fois de plus au cœur de la politique étrangère de Trump, Moscou bénéficiant à la fois de l’acceptation par Trump de la demande d’Erdogan, et de la pression exercée par ses alliés sur l’Ukraine. Trump semble prêt à croire tous les fantasmes qui lui sont présentés, notamment plusieurs théories du complot concernant l’élection de 2016, et plus précisément l’idée selon laquelle le véritable coupable ne serait pas la Russie, qui a de fait aidé Trump, mais plutôt l’Ukraine. Trump a ainsi souhaité que le nouveau président ukrainien, Volodymyr Zelensky, enquête sur un mythe installé dans l’esprit du président américain par son avocat personnel Rudolph Giuliani, selon lequel l’Ukraine aurait aidé son adversaire de 2016, Hillary Clinton.

Le rôle de Giuliani dans le scandale ukrainien commence à se préciser aux Etats-Unis, une armée de journalistes cherchant désormais à découvrir d’autres agissements de l’ancien maire de New York, susceptibles d’avoir influencé la politique étrangère et nationale américaine, ainsi qu’à identifier ses autres clients, et à déterminer qui le rémunère dans le cadre de son supposé rôle d’avocat personnel de Trump. Hier admiré par beaucoup pour sa gestion de la ville de New York, Giuliani est devenu le triste personnage d’une comédie nationale, apparaissant hors de contrôle dans ses multiples apparitions télévisuelles. On sait désormais que Giuliani détenait personnellement des intérêts d’affaires en Ukraine, notamment dans le secteur hautement corrompu du gaz naturel, au sein duquel le fils de Joe Biden, Hunter de son prénom, siégeait au conseil d’administration d’une société au moment même où son père, alors vice-président des Etats-Unis, avait pour mission d’éradiquer une corruption généralisée en Ukraine (aucun acte répréhensible n’a été mis en évidence de la part de l’un ou l’autre des Biden).

Par la suite, deux clients de Giuliani, nés en Russie, résidant aux Etats-Unis, et acteurs eux aussi du secteur énergétique ukrainien, ont été arrêtés à l’aéroport de Dulles près de Washington, et accusés d’avoir apporté des contributions de campagne illégales à hauteur de 630.000 dollars à partir de 2016, en faveur de candidats républicains et de plusieurs comités d’action politique, dont 325.000 dollars en faveur d’un comité pro-Trump. Trump a nié connaître ces deux hommes, malgré plusieurs clichés les faisant apparaître tous les trois lors d’un dîner à la Maison blanche. "Je suis pris en photo avec beaucoup de gens", s’est défendu Trump. L’argent semble avoir été fourni par un oligarque russe.

Parmi ces donations figurait un montant important en faveur d’un membre républicain du Congrès parvenu à faire pression pour exiger le licenciement de l’ambassadrice américaine en Ukraine, Marie Yovanovitch, qui appliquait un programme de lutte contre la corruption. Le secrétaire d’Etat Mike Pompeo a limogé Yovanovitch au mois de mai, à laquelle un responsable du département d’Etat a pourtant expliqué qu’elle n’avait rien fait de mal. Malgré les objections de la Maison blanche, Yovanovitch a témoigné à huis clos devant un sous-comité de la Chambre des représentants, puis rendu public sa déclaration, qui souligne "l’éviscération" du département d’Etat sous la présidence Trump.

Le personnel du département d’Etat aurait semble-t-il été d’autant plus démoralisé par le rôle joué par Pompeo dans la mise en œuvre de l’agenda politique de Trump, notamment par ce qui a été perçu comme un refus de soutenir Yovanovitch, diplomate à la carrière respectée. Pompeo est connu pour nourrir des ambitions présidentielles, et a toujours pris soin de ne pas s’aliéner Trump et ses sympathisants. Plusieurs responsables du département ont également été troublés par la mission de freelance menée par Giuliani en matière de politique étrangère, l’ancien maire de New York faisant désormais l’objet d’une enquête criminelle pour violation des lois sur le lobbying.

L’erreur colossale commise par Trump en acceptant la demande d’Erdogan de retrait des troupes américaines, de sorte que la Turquie puisse envahir les territoires sous contrôle kurde dans le nord-est de la Syrie, a considérablement aggravé la situation politique du président américain. Les Kurdes bénéficient d’un soutien bipartisan, pour leur loyauté envers les Etats-Unis en Irak et en Syrie, et voici que l’Amérique les laisse tomber. Trump a fait l’objet de critiques virulentes de la part même de la sénatrice Lindsey Graham, qui compte pourtant parmi les rares dirigeants républicains à défendre l’approche de Trump concernant Zelensky. Plus inhabituel encore, le chef de la majorité au Sénat, Mitch McConnell, a lui aussi exprimé sa réprobation. "Un retrait précipité des troupes américaines hors de Syrie ne peut bénéficier qu’à la Russie, à l’Iran et au régime d’Assad", a-t-il déclaré. "Un tel retrait accentue par ailleurs le risque de voir se regrouper l’Etat islamique et d’autres groupes terroristes." L’argument formulé par Trump pour défendre sa décision est absolument stupéfiant: les Kurdes n’ont pas aidé les Etats-Unis pendant le débarquement de Normandie lors de la Seconde Guerre mondiale. Un groupe parlementaire bipartisan avait préparé des sanctions sévères contre la Turquie; Trump a imposé qu’elles soient assouplies.

Trump a dernièrement perdu plusieurs procès, notamment sur la question de savoir d’il doit fournir ses déclarations fiscales au président de la Commission des voies et moyens de la Chambre, et sur sa déclaration d’un état d’urgence nationale dans le but d’utiliser une partie des fonds de construction militaire pour bâtir son fameux mur. Le président menace désormais de poursuivre la speaker Nancy Pelosi et le président de la Commission du renseignement Adam Schiff, pour avoir amorcé son impeachment. Trump est depuis longtemps connu pour sa tendance à formuler de telles menaces, sans finalement donner suite. Le président américain a néanmoins effectivement demandé à son conseiller à la Maison blanche d’adresser à Pelosi un courrier dans lequel il affirme que cette enquête aux fins d’une destitution serait inconstitutionnelle, et déclare que l’administration n’y coopérera absolument pas. Cette défiance de Trump face au Congrès lui promet quasi-certainement unimpeachment pour obstruction, entre autres chefs d’accusation possibles. De nouveaux témoignages en défaveur de Trump sont attendus cette semaine.

A supposer que la Chambre vote l’impeachment, le fait est que les voix seront beaucoup moins nombreuses au Sénat en faveur d’une mise en accusation et d’une destitution du président. Pour autant, le seuil de tolérance du Congrès, Sénat inclus, face aux comportements dangereux de Trump dans la conduite du pouvoir, dont certains menacent la sécurité nationale des Etats-Unis, semble réellement approcher.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019
Elizabeth Drew

Journaliste politique et une collaboratrice régulière du New York Review of Books

Trump sera-t-il destitué?

Le 17 octobre 2019 à14:55

Modifié le 17 octobre 2019 à 14:58

Pour la première fois, les observateurs américains même les plus raisonnables commencent à envisager une possible mise en accusation de Donald Trump par le Sénat, suivie d’une destitution. Bien que la probabilité soit encore faible, le président américain est effectivement de plus en plus en difficulté, et les sondages indiquent une baisse régulière de sa cote de popularité. Il semble acquis que la Chambre des représentants votera la destitution, ce qui renvoie la question de sa fin de mandat au Sénat, à majorité républicaine, où deux tiers des voix seront nécessaires.

WASHINGTON, DC – Trump se comporte dernièrement de manière quasi-hystérique en public, son discours se faisant de plus en plus irréfléchi et vulgaire. Le président commet par ailleurs de grave erreurs de politique étrangère, qui exaspèrent les membres de son propre parti. Ainsi, en convenant lors d’une conversation téléphonique de fin de soirée avec le président turc Recep Tayyip Erdogan de retirer les troupes américaines du nord-est de la Syrie, Trump y a déclenché un désastre (ce n’est pas la première fois que l’Amérique trahit ses alliés kurdes). L’armée turque est désormais entrée dans la région, où progressent également les forces syriennes. Un certain nombre de prisonniers membres de l’Etat islamique se sont par ailleurs échappés de prisons gardées hier par les Kurdes.

Sans surprise, la Russie se retrouve une fois de plus au cœur de la politique étrangère de Trump, Moscou bénéficiant à la fois de l’acceptation par Trump de la demande d’Erdogan, et de la pression exercée par ses alliés sur l’Ukraine. Trump semble prêt à croire tous les fantasmes qui lui sont présentés, notamment plusieurs théories du complot concernant l’élection de 2016, et plus précisément l’idée selon laquelle le véritable coupable ne serait pas la Russie, qui a de fait aidé Trump, mais plutôt l’Ukraine. Trump a ainsi souhaité que le nouveau président ukrainien, Volodymyr Zelensky, enquête sur un mythe installé dans l’esprit du président américain par son avocat personnel Rudolph Giuliani, selon lequel l’Ukraine aurait aidé son adversaire de 2016, Hillary Clinton.

Le rôle de Giuliani dans le scandale ukrainien commence à se préciser aux Etats-Unis, une armée de journalistes cherchant désormais à découvrir d’autres agissements de l’ancien maire de New York, susceptibles d’avoir influencé la politique étrangère et nationale américaine, ainsi qu’à identifier ses autres clients, et à déterminer qui le rémunère dans le cadre de son supposé rôle d’avocat personnel de Trump. Hier admiré par beaucoup pour sa gestion de la ville de New York, Giuliani est devenu le triste personnage d’une comédie nationale, apparaissant hors de contrôle dans ses multiples apparitions télévisuelles. On sait désormais que Giuliani détenait personnellement des intérêts d’affaires en Ukraine, notamment dans le secteur hautement corrompu du gaz naturel, au sein duquel le fils de Joe Biden, Hunter de son prénom, siégeait au conseil d’administration d’une société au moment même où son père, alors vice-président des Etats-Unis, avait pour mission d’éradiquer une corruption généralisée en Ukraine (aucun acte répréhensible n’a été mis en évidence de la part de l’un ou l’autre des Biden).

Par la suite, deux clients de Giuliani, nés en Russie, résidant aux Etats-Unis, et acteurs eux aussi du secteur énergétique ukrainien, ont été arrêtés à l’aéroport de Dulles près de Washington, et accusés d’avoir apporté des contributions de campagne illégales à hauteur de 630.000 dollars à partir de 2016, en faveur de candidats républicains et de plusieurs comités d’action politique, dont 325.000 dollars en faveur d’un comité pro-Trump. Trump a nié connaître ces deux hommes, malgré plusieurs clichés les faisant apparaître tous les trois lors d’un dîner à la Maison blanche. "Je suis pris en photo avec beaucoup de gens", s’est défendu Trump. L’argent semble avoir été fourni par un oligarque russe.

Parmi ces donations figurait un montant important en faveur d’un membre républicain du Congrès parvenu à faire pression pour exiger le licenciement de l’ambassadrice américaine en Ukraine, Marie Yovanovitch, qui appliquait un programme de lutte contre la corruption. Le secrétaire d’Etat Mike Pompeo a limogé Yovanovitch au mois de mai, à laquelle un responsable du département d’Etat a pourtant expliqué qu’elle n’avait rien fait de mal. Malgré les objections de la Maison blanche, Yovanovitch a témoigné à huis clos devant un sous-comité de la Chambre des représentants, puis rendu public sa déclaration, qui souligne "l’éviscération" du département d’Etat sous la présidence Trump.

Le personnel du département d’Etat aurait semble-t-il été d’autant plus démoralisé par le rôle joué par Pompeo dans la mise en œuvre de l’agenda politique de Trump, notamment par ce qui a été perçu comme un refus de soutenir Yovanovitch, diplomate à la carrière respectée. Pompeo est connu pour nourrir des ambitions présidentielles, et a toujours pris soin de ne pas s’aliéner Trump et ses sympathisants. Plusieurs responsables du département ont également été troublés par la mission de freelance menée par Giuliani en matière de politique étrangère, l’ancien maire de New York faisant désormais l’objet d’une enquête criminelle pour violation des lois sur le lobbying.

L’erreur colossale commise par Trump en acceptant la demande d’Erdogan de retrait des troupes américaines, de sorte que la Turquie puisse envahir les territoires sous contrôle kurde dans le nord-est de la Syrie, a considérablement aggravé la situation politique du président américain. Les Kurdes bénéficient d’un soutien bipartisan, pour leur loyauté envers les Etats-Unis en Irak et en Syrie, et voici que l’Amérique les laisse tomber. Trump a fait l’objet de critiques virulentes de la part même de la sénatrice Lindsey Graham, qui compte pourtant parmi les rares dirigeants républicains à défendre l’approche de Trump concernant Zelensky. Plus inhabituel encore, le chef de la majorité au Sénat, Mitch McConnell, a lui aussi exprimé sa réprobation. "Un retrait précipité des troupes américaines hors de Syrie ne peut bénéficier qu’à la Russie, à l’Iran et au régime d’Assad", a-t-il déclaré. "Un tel retrait accentue par ailleurs le risque de voir se regrouper l’Etat islamique et d’autres groupes terroristes." L’argument formulé par Trump pour défendre sa décision est absolument stupéfiant: les Kurdes n’ont pas aidé les Etats-Unis pendant le débarquement de Normandie lors de la Seconde Guerre mondiale. Un groupe parlementaire bipartisan avait préparé des sanctions sévères contre la Turquie; Trump a imposé qu’elles soient assouplies.

Trump a dernièrement perdu plusieurs procès, notamment sur la question de savoir d’il doit fournir ses déclarations fiscales au président de la Commission des voies et moyens de la Chambre, et sur sa déclaration d’un état d’urgence nationale dans le but d’utiliser une partie des fonds de construction militaire pour bâtir son fameux mur. Le président menace désormais de poursuivre la speaker Nancy Pelosi et le président de la Commission du renseignement Adam Schiff, pour avoir amorcé son impeachment. Trump est depuis longtemps connu pour sa tendance à formuler de telles menaces, sans finalement donner suite. Le président américain a néanmoins effectivement demandé à son conseiller à la Maison blanche d’adresser à Pelosi un courrier dans lequel il affirme que cette enquête aux fins d’une destitution serait inconstitutionnelle, et déclare que l’administration n’y coopérera absolument pas. Cette défiance de Trump face au Congrès lui promet quasi-certainement unimpeachment pour obstruction, entre autres chefs d’accusation possibles. De nouveaux témoignages en défaveur de Trump sont attendus cette semaine.

A supposer que la Chambre vote l’impeachment, le fait est que les voix seront beaucoup moins nombreuses au Sénat en faveur d’une mise en accusation et d’une destitution du président. Pour autant, le seuil de tolérance du Congrès, Sénat inclus, face aux comportements dangereux de Trump dans la conduite du pouvoir, dont certains menacent la sécurité nationale des Etats-Unis, semble réellement approcher.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019

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