Tunisie. Qui est réellement le futur président Kais Saied?

ROUND UP. Sauf événement exceptionnel, Kais Saied est le futur président de la Tunisie. De l’extérieur, il est difficile d’imaginer le séisme que représente son irruption sur la scène électorale tunisienne.

Tunisie. Qui est réellement le futur président Kais Saied?

Le 22 septembre 2019 à 16:14

Modifié le 23 septembre 2019 à 10:51

La question n’est pas de savoir si KS sera élu. C’est plutôt : qui est-il ? jusqu’où ira-t-il ? que compte-t-il faire ? Ces questions sont décisives car il sera bien Chef de l’Etat et à ce titre, dirigera la défense, la sécurité des frontières et la politique étrangère. A partir du 1er janvier prochain, il disposera d’une voix au Conseil de sécurité de l'ONU et ce, pendant deux ans.

KS ne sera pas seulement Chef de l’Etat. Il disposera probablement d’un soutien parlementaire. On ne sait pas si les différents courants qui le soutiennent, ou qui se réclament de lui disposeront d’une majorité à l’Assemblée. A priori non, tant la scène politique tunisienne est éclatée. Mais une partie non négligeable du parlement le soutiendra. Quant à lui, il n'a pas de parti, n'en a jamais eu et ne croit plus aux partis.

Consolant un jeune en détresse

Depuis qu’il est arrivé en tête du premier tour de la présidentielle, il ne se passe pas de jour sans qu’il n’y ait des ralliements ou des déclarations officielles de soutien, de la part de personnalités connues ou de partis. La dernière en date est celle du parti Ennahdha. Les Tunisiens s’attendent à un raz-de-marée KS au second tour de la présidentielle (le 6 ou le 13 octobre). L’effet KS sera visible dans les législatives, selon la règle qui veut que la première élection influe toujours la deuxième en donnant une prime au vainqueur.

Donc, il n’y a que deux hypothèses :

-Kais Saied élu président début octobre, disposera de soutiens non négligeables au parlement.

-Kais Saied élu président début octobre, disposera d’une majorité au parlement, grâce à des alliances entre les courants qui le soutiennent.

Dans un cas comme dans l’autre, il pèsera sur la vie politique et économique ainsi que sur les institutions tunisiennes.

Un ovni

KS est un ovni, un personnage atypique. Cet homme de 61 ans est titulaire d’un DEA de droit international. Il a rejoint le campus universitaire de Tunis où il a été recruté comme maître assistant. Il a été par la suite chargé de cours (droit constitutionnel) et intégré au laboratoire de recherche.

Jusqu’en 2011, il traversera la vie en solitaire, sans faire parler de lui.

Le 17 décembre 2010, Karim Bouazizi (dit Mohamed), se fait immoler par le feu. Selon la version qu’il donnera récemment, Kais Saied rejoint alors la population en colère du bassin minier de Gafsa. Le 14 janvier 2011, le dictateur quitte le pays. Pour KS, le vrai combat va commencer.

En Tunisie, plusieurs courants se retrouvent sur le terrain, à ces moments fatidiques, en tenant d’interminables sit-in, occupant notamment la place de la Kasbah où se trouve le siège du gouvernement. Pour eux, la révolution des jeunes en faveur de la dignité et de la liberté a été confisquée par les réactionnaires. Lorsque le gouvernement intérimaire crée le CISROR (Conseil de l'Instance pour la Réalisation des Objectifs de la Révolution) dirigé par Yadh Ben Achour et chargé de mener une transition par consensus, les comités populaires et révolutionnaires en sont exclus.

De nombreux comités sont créés. Les plus connus sont les Ligues de protection de la révolution, suspectées de violences et de complaisance, voire complicité avec le terrorisme.

"Ridha Lénine", son éminence grise

Au sein de l’extrême gauche tunisienne, des discussions ont lieu sur la voie à suivre : certains comme Chokri Belaid optent pour la voie démocratique. D’autres renvoient dos à dos l’Islam politique (et Ennahdha), les courants libéraux (ancien système ou nouveaux libéraux démocrates), les qualifiant tous de réactionnaires. Parmi ceux qui adoptent cette deuxième option, un certain Ridha Chiheb Mekki, alias Ridha Lénine.

Ridha est issu lui aussi du campus universitaire de Tunis. Cet homme qui a aujourd'hui la soixantaine, a bien connu les luttes estudiantines des années 70. Il est inspecteur de l’enseignement à la retraite. C’est lui qui est la tête pensante de Kais Saïed. Il le revendique d'ailleurs.

Cette influence de la gauche léniniste n'empêchera pas KS d'évacuer toutes les questions sur la laïcité, la place de la religion dans la vie publique, de refuser tout projet d'égalité successorale entre les hommes et les femmes et d'accuser les activistes LGBT de personnages financés par l'Occident pour déstabiliser la Tunisie. Le personnage, tout comme les courants qui le soutiennent, sont remplis de contradictions. Tout en disant respecter la constitution et le droit positif, il affirme considérer la charia comme une source principale de législation.

Extrême gauche et extrême droite autour de lui

Autour du probable futur président, de nombreuses autres personnes et groupes se bousculent et jouent des coudes. Les profils viennent d’une certaine extrême gauche, d'une partie de l’ex-Watad, mais aussi, de l’extrême droite, les Ligues de protection de la révolution ainsi que des groupes Facebook tous constitués autour des thématiques des jeunes et de la révolution. Ce qui unit cette masse hétéroclite, c’est la jeunesse, “L’Houma“ (le quartier), les origines souvent modestes, le positionnement identitaire. Surtout, tous se disent révolutionnaires et anti-système. Bref, une alliance entre l’extrême droite et l’extrême gauche.

De 2011 à 2019, les événements leur ont donné partiellement raison. Les pôles “réactionnaires“ font alliance puis se déchirent tout en restant dans l’entre soi : Ennahdha, les démocrates réels ou supposés, les laïcs, les libéraux, les centristes, les héritiers de Bourguiba ou de Benali,…

Jusqu'à la date de publication de cet article Saied a snobé les médias tunisiens. Ici, une intéressante interview à Al Jazeera.

En 2014, Beji Caid Essebsi fédère les mouvances anti-Ennahdha : libéraux, démocrates, laïcs, artistes, intellectuels, chefs d’entreprises, femmes engagées, ONG féminines, Bourguibistes, mais aussi destouriens de l’ancien régime. Mais sous son mandat de 5 ans, de grandes figures de l’ancien régime sont banalisées. Les faux journalistes thuriféraires de Benali, trustent les plateaux de télévision. La contrebande prospère. La corruption galope. Le bilan économique est désastreux. Les politiques se déchirent en public et se donnent en spectacle.

BCE a gagné les élections de 2014, grâce à un parti, Nida Tounes, qui n’avait pas encore tenu le moindre congrès. Tous les responsables sont désignés par lui. Sans démocratie interne, le parti est allé vers sa perte. Bajbouj comme l'appellent affectueusement les Tunisiens, tolère la prise de pouvoir de son fils au sein de son propre parti. C’est la débandade. Pour les élections présidentielles, 8 candidats sont issus de Nida Tounes. Le camp démocrate s'effondre et meurt de sa plus belle mort. Son fossoyeur est BCE.

Une mouvance "gaucho-islamique" ou "islamo-anarchiste"

La nouvelle mouvance, populaire ou populiste selon l’angle que l’on adopte ; révolutionnaire, anti-système, informelle, est "gaucho-islamique", une appellation parfois utilisée en Europe d'une manière péjorative. Dans le monde arabe, cette dynamique de rapprochement des extrêmes a été notamment  étudiée par le Syrien Joseph Daher et le Libanais Gilbert Achcar.

Dans un café populaire au lendemain du 1er tour de la présidentielle qu'il avait remporté

Les animateurs de cette mouvance en Tunisie se retrouvent régulièrement sur le terrain, partagent des convictions et des prises de position :

-le système est corrompu, opaque, ne défend que ses intérêts, il est l’allié de l’impérialisme et du capitalisme mondial.

-les islamistes sont tous des réactionnaires, qu’il s’agisse de jihadistes ou de Fréristes. Les gradualistes tels que les Frères musulmans et Ennahdha sont ouvertement soutenus par les USA qui ont trouvé en eux un relais pour changer les élites tout en perpétuant le système de domination sur les pays arabes.

-l’égalité dans l’héritage ou les libertés individuelles, sont des problèmes artificiels. Ils sont inclus dans les agendas de la Tunisie par décision de l’Union européenne, “pour empêcher les Tunisiens de se consacrer aux vrais problèmes“..

 Sur le terrain, à côté des grévistes depuis 2011 et dans toute la Tunisie

En 2011, dès le départ de Benali, les langues se délient, la liberté d’expression explose, les repères se perdent. Lorsque les caméras des télévisions vont sur le terrain couvrir des grèves ou des sit-in, elles tombent toujours sur l’ovni KS, imperturbable, qui a réponse à tout. Ce dernier devient un habitué des chaînes de télévision où il est présenté en tant que professeur de droit constitutionnel. Ce positionnement d’expert est renforcé par une pratique intensive de la seule langue arabe “fosha“. Il finit par apparaître aux yeux des citoyens comme un érudit.

Lorsqu’on l’interroge sur un sujet, il ne peut s’empêcher de citer l’histoire de la Méditerranée, ou les écrits d’Ibn Miskawayh, qui a vécu au 10e siècle. Il se compare volontiers à Omar Ibn Al Khattab, son modèle. Mais aux médias français, il cite Victor Hugo ou Montesquieu.

En campagne avec ses troupes avant le 1er tour.

Un célèbre intellectuel tunisien, contacté par Médias24, estimera qu’il se comporte comme s’il se trouvait à un concours pour recruter un juriste universitaire et pas à une élection présidentielle. Il ajoute : “je suis sûr que lorsqu’il rencontrera Macron pour la première fois, il ne lui parlera qu’en langue arabe pour l’obliger à avoir un interprète“.

Selon un autre intellectuel tunisien qui connaît bien la mouvance d'extrême gauche, Kais Saied ne demande pas l'adhésion à un programme qui n'existe pas; mais une allégeance à sa personne. "Si vous n'êtes pas avec lui, vous êtes contre lui".

Il faut dire que le personnage ne s’exprime que par citations, généralités, slogans et incantations. Sa méconnaissance du fonctionnement des relations internationales est patente. Son propos vire parfois au conspirationnisme. Le même intellectuel tunisien, vrai expert de droit et professeur agrégé, prédit un mandat extrêmement difficile pour la Tunisie, que Saied, “un homme dangereux“ n’arrivera pas à terminer et dont la durée pourrait ne pas dépasser une année.

Son slogan: "Achaâb yourid" [le peuple veut]

Son programme: “Quel programme ? Le programme doit être fait par le peuple“, répond-il. Il veut dire en cela que son programme consiste à changer le mécanisme de fonctionnement des institutions, en allant "du bas vers le haut“ [ci-dessous].

Il veut instaurer des comités de quartiers, une sorte de soviets ou de comités populaires, qui seraient élus. Les élections législatives seraient supprimées. Les députés seraient élus par des conseils régionaux eux-mêmes émanant des conseils locaux. Un changement qui nécessiterait une réforme constitutionnelle.

Pour lui, les partis politiques, c’est fini, ils vont mourir de leur plus belle mort. Il a un côté kaddafien qui tétanise les milieux d'affaires dont la plupart vont voter pour son concurrent embastillé et suspecté d'être un affairiste véreux.

Le programme tient en une page A4: davantage de pouvoirs au Chef de l'Etat et modification de l'architecture institutionnelle en supprimant la démocratie représentative directe.

Kaïs Saied ou comment la faillite des politiciens de tous bords a fait le lit du populisme. Il est probablement un homme intègre et engagé en faveur de son pays. Sa trajectoire montre aussi qu’en démocratie, le plus important n’est pas d’avoir raison, mais de convaincre. L'ascension de Saied raconte l'époque.

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Tunisie. Qui est réellement le futur président Kais Saied?

Le 22 septembre 2019 à17:44

Modifié le 23 septembre 2019 à 10:51

ROUND UP. Sauf événement exceptionnel, Kais Saied est le futur président de la Tunisie. De l’extérieur, il est difficile d’imaginer le séisme que représente son irruption sur la scène électorale tunisienne.

La question n’est pas de savoir si KS sera élu. C’est plutôt : qui est-il ? jusqu’où ira-t-il ? que compte-t-il faire ? Ces questions sont décisives car il sera bien Chef de l’Etat et à ce titre, dirigera la défense, la sécurité des frontières et la politique étrangère. A partir du 1er janvier prochain, il disposera d’une voix au Conseil de sécurité de l'ONU et ce, pendant deux ans.

KS ne sera pas seulement Chef de l’Etat. Il disposera probablement d’un soutien parlementaire. On ne sait pas si les différents courants qui le soutiennent, ou qui se réclament de lui disposeront d’une majorité à l’Assemblée. A priori non, tant la scène politique tunisienne est éclatée. Mais une partie non négligeable du parlement le soutiendra. Quant à lui, il n'a pas de parti, n'en a jamais eu et ne croit plus aux partis.

Consolant un jeune en détresse

Depuis qu’il est arrivé en tête du premier tour de la présidentielle, il ne se passe pas de jour sans qu’il n’y ait des ralliements ou des déclarations officielles de soutien, de la part de personnalités connues ou de partis. La dernière en date est celle du parti Ennahdha. Les Tunisiens s’attendent à un raz-de-marée KS au second tour de la présidentielle (le 6 ou le 13 octobre). L’effet KS sera visible dans les législatives, selon la règle qui veut que la première élection influe toujours la deuxième en donnant une prime au vainqueur.

Donc, il n’y a que deux hypothèses :

-Kais Saied élu président début octobre, disposera de soutiens non négligeables au parlement.

-Kais Saied élu président début octobre, disposera d’une majorité au parlement, grâce à des alliances entre les courants qui le soutiennent.

Dans un cas comme dans l’autre, il pèsera sur la vie politique et économique ainsi que sur les institutions tunisiennes.

Un ovni

KS est un ovni, un personnage atypique. Cet homme de 61 ans est titulaire d’un DEA de droit international. Il a rejoint le campus universitaire de Tunis où il a été recruté comme maître assistant. Il a été par la suite chargé de cours (droit constitutionnel) et intégré au laboratoire de recherche.

Jusqu’en 2011, il traversera la vie en solitaire, sans faire parler de lui.

Le 17 décembre 2010, Karim Bouazizi (dit Mohamed), se fait immoler par le feu. Selon la version qu’il donnera récemment, Kais Saied rejoint alors la population en colère du bassin minier de Gafsa. Le 14 janvier 2011, le dictateur quitte le pays. Pour KS, le vrai combat va commencer.

En Tunisie, plusieurs courants se retrouvent sur le terrain, à ces moments fatidiques, en tenant d’interminables sit-in, occupant notamment la place de la Kasbah où se trouve le siège du gouvernement. Pour eux, la révolution des jeunes en faveur de la dignité et de la liberté a été confisquée par les réactionnaires. Lorsque le gouvernement intérimaire crée le CISROR (Conseil de l'Instance pour la Réalisation des Objectifs de la Révolution) dirigé par Yadh Ben Achour et chargé de mener une transition par consensus, les comités populaires et révolutionnaires en sont exclus.

De nombreux comités sont créés. Les plus connus sont les Ligues de protection de la révolution, suspectées de violences et de complaisance, voire complicité avec le terrorisme.

"Ridha Lénine", son éminence grise

Au sein de l’extrême gauche tunisienne, des discussions ont lieu sur la voie à suivre : certains comme Chokri Belaid optent pour la voie démocratique. D’autres renvoient dos à dos l’Islam politique (et Ennahdha), les courants libéraux (ancien système ou nouveaux libéraux démocrates), les qualifiant tous de réactionnaires. Parmi ceux qui adoptent cette deuxième option, un certain Ridha Chiheb Mekki, alias Ridha Lénine.

Ridha est issu lui aussi du campus universitaire de Tunis. Cet homme qui a aujourd'hui la soixantaine, a bien connu les luttes estudiantines des années 70. Il est inspecteur de l’enseignement à la retraite. C’est lui qui est la tête pensante de Kais Saïed. Il le revendique d'ailleurs.

Cette influence de la gauche léniniste n'empêchera pas KS d'évacuer toutes les questions sur la laïcité, la place de la religion dans la vie publique, de refuser tout projet d'égalité successorale entre les hommes et les femmes et d'accuser les activistes LGBT de personnages financés par l'Occident pour déstabiliser la Tunisie. Le personnage, tout comme les courants qui le soutiennent, sont remplis de contradictions. Tout en disant respecter la constitution et le droit positif, il affirme considérer la charia comme une source principale de législation.

Extrême gauche et extrême droite autour de lui

Autour du probable futur président, de nombreuses autres personnes et groupes se bousculent et jouent des coudes. Les profils viennent d’une certaine extrême gauche, d'une partie de l’ex-Watad, mais aussi, de l’extrême droite, les Ligues de protection de la révolution ainsi que des groupes Facebook tous constitués autour des thématiques des jeunes et de la révolution. Ce qui unit cette masse hétéroclite, c’est la jeunesse, “L’Houma“ (le quartier), les origines souvent modestes, le positionnement identitaire. Surtout, tous se disent révolutionnaires et anti-système. Bref, une alliance entre l’extrême droite et l’extrême gauche.

De 2011 à 2019, les événements leur ont donné partiellement raison. Les pôles “réactionnaires“ font alliance puis se déchirent tout en restant dans l’entre soi : Ennahdha, les démocrates réels ou supposés, les laïcs, les libéraux, les centristes, les héritiers de Bourguiba ou de Benali,…

Jusqu'à la date de publication de cet article Saied a snobé les médias tunisiens. Ici, une intéressante interview à Al Jazeera.

En 2014, Beji Caid Essebsi fédère les mouvances anti-Ennahdha : libéraux, démocrates, laïcs, artistes, intellectuels, chefs d’entreprises, femmes engagées, ONG féminines, Bourguibistes, mais aussi destouriens de l’ancien régime. Mais sous son mandat de 5 ans, de grandes figures de l’ancien régime sont banalisées. Les faux journalistes thuriféraires de Benali, trustent les plateaux de télévision. La contrebande prospère. La corruption galope. Le bilan économique est désastreux. Les politiques se déchirent en public et se donnent en spectacle.

BCE a gagné les élections de 2014, grâce à un parti, Nida Tounes, qui n’avait pas encore tenu le moindre congrès. Tous les responsables sont désignés par lui. Sans démocratie interne, le parti est allé vers sa perte. Bajbouj comme l'appellent affectueusement les Tunisiens, tolère la prise de pouvoir de son fils au sein de son propre parti. C’est la débandade. Pour les élections présidentielles, 8 candidats sont issus de Nida Tounes. Le camp démocrate s'effondre et meurt de sa plus belle mort. Son fossoyeur est BCE.

Une mouvance "gaucho-islamique" ou "islamo-anarchiste"

La nouvelle mouvance, populaire ou populiste selon l’angle que l’on adopte ; révolutionnaire, anti-système, informelle, est "gaucho-islamique", une appellation parfois utilisée en Europe d'une manière péjorative. Dans le monde arabe, cette dynamique de rapprochement des extrêmes a été notamment  étudiée par le Syrien Joseph Daher et le Libanais Gilbert Achcar.

Dans un café populaire au lendemain du 1er tour de la présidentielle qu'il avait remporté

Les animateurs de cette mouvance en Tunisie se retrouvent régulièrement sur le terrain, partagent des convictions et des prises de position :

-le système est corrompu, opaque, ne défend que ses intérêts, il est l’allié de l’impérialisme et du capitalisme mondial.

-les islamistes sont tous des réactionnaires, qu’il s’agisse de jihadistes ou de Fréristes. Les gradualistes tels que les Frères musulmans et Ennahdha sont ouvertement soutenus par les USA qui ont trouvé en eux un relais pour changer les élites tout en perpétuant le système de domination sur les pays arabes.

-l’égalité dans l’héritage ou les libertés individuelles, sont des problèmes artificiels. Ils sont inclus dans les agendas de la Tunisie par décision de l’Union européenne, “pour empêcher les Tunisiens de se consacrer aux vrais problèmes“..

 Sur le terrain, à côté des grévistes depuis 2011 et dans toute la Tunisie

En 2011, dès le départ de Benali, les langues se délient, la liberté d’expression explose, les repères se perdent. Lorsque les caméras des télévisions vont sur le terrain couvrir des grèves ou des sit-in, elles tombent toujours sur l’ovni KS, imperturbable, qui a réponse à tout. Ce dernier devient un habitué des chaînes de télévision où il est présenté en tant que professeur de droit constitutionnel. Ce positionnement d’expert est renforcé par une pratique intensive de la seule langue arabe “fosha“. Il finit par apparaître aux yeux des citoyens comme un érudit.

Lorsqu’on l’interroge sur un sujet, il ne peut s’empêcher de citer l’histoire de la Méditerranée, ou les écrits d’Ibn Miskawayh, qui a vécu au 10e siècle. Il se compare volontiers à Omar Ibn Al Khattab, son modèle. Mais aux médias français, il cite Victor Hugo ou Montesquieu.

En campagne avec ses troupes avant le 1er tour.

Un célèbre intellectuel tunisien, contacté par Médias24, estimera qu’il se comporte comme s’il se trouvait à un concours pour recruter un juriste universitaire et pas à une élection présidentielle. Il ajoute : “je suis sûr que lorsqu’il rencontrera Macron pour la première fois, il ne lui parlera qu’en langue arabe pour l’obliger à avoir un interprète“.

Selon un autre intellectuel tunisien qui connaît bien la mouvance d'extrême gauche, Kais Saied ne demande pas l'adhésion à un programme qui n'existe pas; mais une allégeance à sa personne. "Si vous n'êtes pas avec lui, vous êtes contre lui".

Il faut dire que le personnage ne s’exprime que par citations, généralités, slogans et incantations. Sa méconnaissance du fonctionnement des relations internationales est patente. Son propos vire parfois au conspirationnisme. Le même intellectuel tunisien, vrai expert de droit et professeur agrégé, prédit un mandat extrêmement difficile pour la Tunisie, que Saied, “un homme dangereux“ n’arrivera pas à terminer et dont la durée pourrait ne pas dépasser une année.

Son slogan: "Achaâb yourid" [le peuple veut]

Son programme: “Quel programme ? Le programme doit être fait par le peuple“, répond-il. Il veut dire en cela que son programme consiste à changer le mécanisme de fonctionnement des institutions, en allant "du bas vers le haut“ [ci-dessous].

Il veut instaurer des comités de quartiers, une sorte de soviets ou de comités populaires, qui seraient élus. Les élections législatives seraient supprimées. Les députés seraient élus par des conseils régionaux eux-mêmes émanant des conseils locaux. Un changement qui nécessiterait une réforme constitutionnelle.

Pour lui, les partis politiques, c’est fini, ils vont mourir de leur plus belle mort. Il a un côté kaddafien qui tétanise les milieux d'affaires dont la plupart vont voter pour son concurrent embastillé et suspecté d'être un affairiste véreux.

Le programme tient en une page A4: davantage de pouvoirs au Chef de l'Etat et modification de l'architecture institutionnelle en supprimant la démocratie représentative directe.

Kaïs Saied ou comment la faillite des politiciens de tous bords a fait le lit du populisme. Il est probablement un homme intègre et engagé en faveur de son pays. Sa trajectoire montre aussi qu’en démocratie, le plus important n’est pas d’avoir raison, mais de convaincre. L'ascension de Saied raconte l'époque.

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