Joshka Fischer

Ancien ministre allemand des Affaires étrangères 

Une nouvelle confrontation hégémonique dangereuse au Moyen-Orient Attaques de drones contre des installations pétrolières en Arabie saoudite en septembre 2019.

Une nouvelle confrontation hégémonique dangereuse au Moyen-Orient

Le 22 octobre 2019 à 13:23

Modifié le 25 octobre 2019 à 15:48

Dans le Moyen-Orient d’hier, un seul conflit global, entre Israël et les pays arabes,  se jouait sur plusieurs fronts, face auquel l’Occident avait pour prérogative de préserver l’afflux de pétrole vers l’économie mondiale. Dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui, le conflit se caractérise par une plus large bataille entre différents acteurs pour la suprématie régionale.

BERLIN – Ce nouveau conflit a débuté lorsque l’ancien président américain Barack Obama a initié un important retrait des Etats-Unis hors de la région, mais il s’est intensifié sous la présidence Trump. Obama appliquait lui au moins une vision politique pour la région. Au travers de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien, qui désamorçait la course aux armements nucléaires, Obama avait pour espoir qu’un assouplissement des sanctions et qu’une croissance économique plus rapide permettent une réintégration progressive de l’Iran dans la communauté internationale en une dizaine d’années. Par opposition, Trump ne suit aucune stratégie, et entend dissimuler le retrait américain de la région, actuellement visible en Syrie à travers une trahison pure et simple des Kurdes, sous un discours militant et des exportations massives d’armes en direction des partenaires et alliés des Etats-Unis dans le Golfe.

Pour sa part, l’Arabie saoudite, pays riche de la région et principale puissance sunnite (si l’on exclut la Turquie), nourrit depuis longtemps des ambitions d’hégémonie régionale, à tout le moins dans le golfe Persique et la péninsule Arabique, et considère l’Iran à dominante chiite comme son principal rival. Depuis quelques années, l’Iran et l’Arabie saoudite se livrent par procuration une guerre désastreuse au Yémen, faisant de très nombreuses victimes civiles et engendrant une véritable catastrophe humanitaire.

Un cap a toutefois été franchi le mois dernier, une attaque nocturne ayant ciblé le cœur de l’industrie pétrolière saoudienne, et créé une onde de choc dans l’économie mondiale. Plusieurs drones sont parvenus à pénétrer dans l’espace aérien saoudien sans être détectés, puis à lancer des frappes chirurgicales sur plusieurs installations pétrolières majeures. La défense aérienne saoudienne, si tant est que l’on puisse la qualifier ainsi, semble avoir été totalement impuissante, ce qui pourrait indiquer que les assaillants avaient une connaissance intime des conditions locales.

L'Arabie, une puissance militaire?

Menée en pleine nuit sans aucun signe annonciateur, cette attaque soulève plusieurs interrogations évidentes. Qui en est à l’origine, et comment a-t-elle été préparée? Bien que les rebelles houthis soutenus par l’Iran l’aient revendiquée, ils ne semblent pas en capacité de mener une telle offensive. Compte tenu des technologies mises en œuvre, et de la logistique nécessaire, le seul suspect plausible n’est autre que l’Iran, dont le gouvernement nie toutefois fermement avoir été aux commandes de l’attaque. Sur le plan du mobile et des intérêts, l’Iran est clairement le pays le plus susceptible de bénéficier d’une telle frappe.

En effet, l’Arabie saoudite se retrouve humiliée sous les yeux du monde entier, apparaissant comme un géant de papier finalement un peu trop fort en gueule. De même, l’échec manifeste du contre-renseignement saoudien dans la détection ou la prévention d’une telle attaque s’accompagne désormais d’une réalité évidente dans laquelle l’Arabie saoudite s’oriente tôt ou tard vers une défaite dans la guerre au Yémen. Dès lors, ses aspirations hégémoniques deviendront d’autant plus tournées en dérision.

Ainsi la responsabilité de l’attaque contre l’Arabie saoudite peut-elle en fin de compte être quasi-certainement attribuée à Qassem Soleimani, le général en charge de l’unité d’opérations étrangères du Corps de la garde révolutionnaire islamique. A travers cette offensive, l’Iran se prouve à elle-même qu’elle est une puissance régionale majeure, aux capacités technologiques et logistiques impressionnantes et difficilement déjouables, ce qui pourrait désormais modifier fondamentalement l’équation stratégique de la région. Toutes les monarchies arabes du golfe Persique réévaluent d’ores et déjà très certainement leurs perspectives, intérêts et loyautés sur le plan de la politique étrangère.

L’Iran parvient également a faire apparaître Trump comme un dirigeant faible. Après avoir refusé de répondre militairement à cette attaque contre son allié régional précieux, Trump a limogé son conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, ennemi juré du régime iranien. Personne ne versera de larme pour le départ de Bolton. Il n’est toutefois pas exclu que son éviction ait encouragé l’attaque.

Vers une dangereuse confrontation

Le dilettantisme dont fait preuve Trump en politique étrangère, le président américain n’usant d’une grandiloquence militante que pour masquer une absence totale de stratégie et d’options plausibles, semble avoir joué un rôle essentiel dans l’évolution vers la situation actuelle. Sa décision de renoncement à l’accord sur le nucléaire iranien, sans aucune réflexion quant aux conséquences, constitue le point culminant de son imprudence, et s’accompagne de grands dangers.

Une autre dynamique doit néanmoins être examinée. Après le sommet du G7 à Biarritz, en France, qui s’est tenu à la fin du mois août, des discussions ont eu lieu concernant une possible rencontre entre Trump et le président iranien Hassan Rohani. L’attaque contre les installations pétrolières saoudiennes est survenue seulement quelques semaines plus tard, peu avant que les deux dirigeants se rendent à New York à l’Assemblée générale des Nations unies, où ils auraient pu se rencontrer. La question est par conséquent soulevée de savoir si cette attaque aurait pu constituer l’émanation d’un plus large conflit de pouvoir interne entre radicaux et modérés iraniens.

Quelle que soit la vérité, à l’heure où s’érode déjà la position de l’Arabie saoudite, les deux véritables puissances militaires restantes de la région ne sont autres qu’Israël et l’Iran. Les deux pays semblent s’orienter sans tarder vers une dangereuse confrontation. Israël est profondément inquiète de l’apparente capacité de l’Iran à lancer des frappes à longue distance au moyen de drones ou de missiles balistiques et de croisière. Et comme si cela ne suffisait pas à menacer la sécurité nationale d’Israël, l’Iran pourrait également tenter de fournir des capacités similaires au Hezbollah ou à ses autres intermédiaires régionaux.

Si Israël venait à subir une frappe aussi chirurgicale et sophistiquée que l’offensive menée contre l’Arabie saoudite, le Moyen-Orient se retrouverait plongé dans une guerre d’une ampleur au-delà de tout ce que la région a connu jusqu’à présent. Malheureusement (pour le plus grand bonheur toutefois du président russe Vladimir Poutine), telle est la réalité possible dans un monde où les Etats-Unis ont renoncé à toute prétention de leadership mondial.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019
Joshka Fischer

Ancien ministre allemand des Affaires étrangères 

Attaques de drones contre des installations pétrolières en Arabie saoudite en septembre 2019.

Une nouvelle confrontation hégémonique dangereuse au Moyen-Orient

Le 22 octobre 2019 à13:23

Modifié le 25 octobre 2019 à 15:48

Dans le Moyen-Orient d’hier, un seul conflit global, entre Israël et les pays arabes,  se jouait sur plusieurs fronts, face auquel l’Occident avait pour prérogative de préserver l’afflux de pétrole vers l’économie mondiale. Dans le Moyen-Orient d’aujourd’hui, le conflit se caractérise par une plus large bataille entre différents acteurs pour la suprématie régionale.

BERLIN – Ce nouveau conflit a débuté lorsque l’ancien président américain Barack Obama a initié un important retrait des Etats-Unis hors de la région, mais il s’est intensifié sous la présidence Trump. Obama appliquait lui au moins une vision politique pour la région. Au travers de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien, qui désamorçait la course aux armements nucléaires, Obama avait pour espoir qu’un assouplissement des sanctions et qu’une croissance économique plus rapide permettent une réintégration progressive de l’Iran dans la communauté internationale en une dizaine d’années. Par opposition, Trump ne suit aucune stratégie, et entend dissimuler le retrait américain de la région, actuellement visible en Syrie à travers une trahison pure et simple des Kurdes, sous un discours militant et des exportations massives d’armes en direction des partenaires et alliés des Etats-Unis dans le Golfe.

Pour sa part, l’Arabie saoudite, pays riche de la région et principale puissance sunnite (si l’on exclut la Turquie), nourrit depuis longtemps des ambitions d’hégémonie régionale, à tout le moins dans le golfe Persique et la péninsule Arabique, et considère l’Iran à dominante chiite comme son principal rival. Depuis quelques années, l’Iran et l’Arabie saoudite se livrent par procuration une guerre désastreuse au Yémen, faisant de très nombreuses victimes civiles et engendrant une véritable catastrophe humanitaire.

Un cap a toutefois été franchi le mois dernier, une attaque nocturne ayant ciblé le cœur de l’industrie pétrolière saoudienne, et créé une onde de choc dans l’économie mondiale. Plusieurs drones sont parvenus à pénétrer dans l’espace aérien saoudien sans être détectés, puis à lancer des frappes chirurgicales sur plusieurs installations pétrolières majeures. La défense aérienne saoudienne, si tant est que l’on puisse la qualifier ainsi, semble avoir été totalement impuissante, ce qui pourrait indiquer que les assaillants avaient une connaissance intime des conditions locales.

L'Arabie, une puissance militaire?

Menée en pleine nuit sans aucun signe annonciateur, cette attaque soulève plusieurs interrogations évidentes. Qui en est à l’origine, et comment a-t-elle été préparée? Bien que les rebelles houthis soutenus par l’Iran l’aient revendiquée, ils ne semblent pas en capacité de mener une telle offensive. Compte tenu des technologies mises en œuvre, et de la logistique nécessaire, le seul suspect plausible n’est autre que l’Iran, dont le gouvernement nie toutefois fermement avoir été aux commandes de l’attaque. Sur le plan du mobile et des intérêts, l’Iran est clairement le pays le plus susceptible de bénéficier d’une telle frappe.

En effet, l’Arabie saoudite se retrouve humiliée sous les yeux du monde entier, apparaissant comme un géant de papier finalement un peu trop fort en gueule. De même, l’échec manifeste du contre-renseignement saoudien dans la détection ou la prévention d’une telle attaque s’accompagne désormais d’une réalité évidente dans laquelle l’Arabie saoudite s’oriente tôt ou tard vers une défaite dans la guerre au Yémen. Dès lors, ses aspirations hégémoniques deviendront d’autant plus tournées en dérision.

Ainsi la responsabilité de l’attaque contre l’Arabie saoudite peut-elle en fin de compte être quasi-certainement attribuée à Qassem Soleimani, le général en charge de l’unité d’opérations étrangères du Corps de la garde révolutionnaire islamique. A travers cette offensive, l’Iran se prouve à elle-même qu’elle est une puissance régionale majeure, aux capacités technologiques et logistiques impressionnantes et difficilement déjouables, ce qui pourrait désormais modifier fondamentalement l’équation stratégique de la région. Toutes les monarchies arabes du golfe Persique réévaluent d’ores et déjà très certainement leurs perspectives, intérêts et loyautés sur le plan de la politique étrangère.

L’Iran parvient également a faire apparaître Trump comme un dirigeant faible. Après avoir refusé de répondre militairement à cette attaque contre son allié régional précieux, Trump a limogé son conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, ennemi juré du régime iranien. Personne ne versera de larme pour le départ de Bolton. Il n’est toutefois pas exclu que son éviction ait encouragé l’attaque.

Vers une dangereuse confrontation

Le dilettantisme dont fait preuve Trump en politique étrangère, le président américain n’usant d’une grandiloquence militante que pour masquer une absence totale de stratégie et d’options plausibles, semble avoir joué un rôle essentiel dans l’évolution vers la situation actuelle. Sa décision de renoncement à l’accord sur le nucléaire iranien, sans aucune réflexion quant aux conséquences, constitue le point culminant de son imprudence, et s’accompagne de grands dangers.

Une autre dynamique doit néanmoins être examinée. Après le sommet du G7 à Biarritz, en France, qui s’est tenu à la fin du mois août, des discussions ont eu lieu concernant une possible rencontre entre Trump et le président iranien Hassan Rohani. L’attaque contre les installations pétrolières saoudiennes est survenue seulement quelques semaines plus tard, peu avant que les deux dirigeants se rendent à New York à l’Assemblée générale des Nations unies, où ils auraient pu se rencontrer. La question est par conséquent soulevée de savoir si cette attaque aurait pu constituer l’émanation d’un plus large conflit de pouvoir interne entre radicaux et modérés iraniens.

Quelle que soit la vérité, à l’heure où s’érode déjà la position de l’Arabie saoudite, les deux véritables puissances militaires restantes de la région ne sont autres qu’Israël et l’Iran. Les deux pays semblent s’orienter sans tarder vers une dangereuse confrontation. Israël est profondément inquiète de l’apparente capacité de l’Iran à lancer des frappes à longue distance au moyen de drones ou de missiles balistiques et de croisière. Et comme si cela ne suffisait pas à menacer la sécurité nationale d’Israël, l’Iran pourrait également tenter de fournir des capacités similaires au Hezbollah ou à ses autres intermédiaires régionaux.

Si Israël venait à subir une frappe aussi chirurgicale et sophistiquée que l’offensive menée contre l’Arabie saoudite, le Moyen-Orient se retrouverait plongé dans une guerre d’une ampleur au-delà de tout ce que la région a connu jusqu’à présent. Malheureusement (pour le plus grand bonheur toutefois du président russe Vladimir Poutine), telle est la réalité possible dans un monde où les Etats-Unis ont renoncé à toute prétention de leadership mondial.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2019

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