USFP. Un virage salutaire à gauche, gâché par les divisions politiciennes

Retour de l’Etat providence, taxation des fortunes, rupture avec les politiques ultra libérales dans la santé et l’éducation, nationalisation d’entreprises privées… Les dernières propositions de l’USFP pour la relance de l’économie constituent un tournant majeur dans le discours du parti. Une intéressante tentative de renouveau qui se trouve occultée par les polémiques politiciennes autour de "la loi Ben Abdelkader".

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 USFP. Un virage salutaire à gauche, gâché par les divisions politiciennes

Le 06 juin 2020 à 16:24

Modifié le 06 juin 2020 à 16:54

Publié le 1er juin, le dernier communiqué du bureau politique de l’USFP, réuni les 27 et 28 mai, en a surpris plus d’un. Il sort d’abord dans un contexte assez particulier : la crise du Covid-19 qui secoue l’économie et fragilise le tissu social du pays ainsi que le scandale politique né du très controversé projet de loi sur l’usage des réseaux sociaux porté par l’un des ministres du parti Mohamed Ben Abdelkader. Un projet de loi avorté qui a mis le parti de la rose dans l’œil du cyclone, essuyant les critiques aussi bien de ses membres que d’une large frange de la population marocaine.

Le bureau politique réuni sous la présidence d’un Driss Lachguar plus que jamais affaibli a essayé de répondre à ces deux exigences : livrer une recette économique pour sortir le pays de la crise et rattraper la "faute grave" de son ministre de la Justice et seul représentant au sein d’un gouvernement hétéroclite dirigé par les ennemis d’hier, les islamistes du PJD.

Un rétropédalage politique qui exacerbe les division

Côté politique, le communiqué du bureau du parti socialiste a été clair : il a exprimé, sans toutefois faire une référence explicite au projet de loi 22.20, "son refus total de tout projet de loi destiné à museler les réseaux sociaux et comportant des dispositions qui violent les droits de l’Homme et menacent la liberté d’opinion et d’expression des citoyens".

Les cadres de l’USFP lâchent donc leur ministre, qui a assumé publiquement sa responsabilité directe dans la préparation de ce projet de loi. Un désaveu aux relents de mea culpa, mais qui selon certains membres du bureau politique, n’est pas suffisant. Ces derniers estimant qu’au delà de la "com’", des mesures sévères devaient être prises à l’encontre du ministre de la Justice, pour marquer de manière officielle l’opposition ferme du parti face à ce genre d’initiatives qui ne collent pas aux valeurs socialistes et progressistes de la formation de Abderrahim Bouabid, et qui réduisent à néant tout son historique de militantisme en faveur des droits de l’Homme et de la liberté d’expression.

Ce mea culpa et cette position ferme exprimés dans le communiqué étaient censés calmer les esprits et mettre un terme aux divisions qui règnent au sein du parti depuis l’éclatement de ce scandale. Ils n’ont fait visiblement fait que les exacerber.

Des membres du bureau politique accusent même aujourd’hui le premier secrétaire Driss Lachguar d’avoir "falsifié" la version finale du communiqué, qui ne correspondait pas à celle qui a été entérinée par l’ensemble de la "qiyada" (direction). Des accusations publiques formulées notamment par Abdelmksoud Rachdi et Amina Talbi, deux membres du bureau politique.

Selon eux, la première version exprimait clairement le refus par le parti du projet de loi 22.20 et exigeait son retrait total du circuit gouvernemental et législatif. Formulation qui a disparu entre temps, remplacée par "des phrases vagues qui ne nomment pas les choses pour essayer de noyer le poisson".

Des accusations graves qu’un membre du bureau politique contacté par Médias24 nie : "la version finale a été communiquée à l’ensemble des membres du bureau politique. Il y a eu certes des discussions, mais personne n’a rejeté les formulations incluses dans le communiqué final. Nous sommes surpris aujourd’hui de voir certains de nos camarades sortir sur les réseaux sociaux et sur certains médias avec de telles accusations contre le premier secrétaire. Des sorties qui accentuent la division et qui ne collent pas à l’esprit de cette réunion qui a duré deux jours où l’on s’était pourtant mis d’accord sur l’esprit d’union qui doit désormais régner", déclare notre source.

La Chabiba (jeunesse) du parti, acquise à Driss Lachguar, est également sortie pour soutenir publiquement le "zaïm" face à ces accusations de "falsification", par le biais d’un communiqué publié jeudi 4 juin dans le journal du parti Libération.

Des accusations et contre-accusations qui en disent long sur les divisions qui règnent toujours au sein de la formation socialiste et les effets dévastateurs du projet de loi anti fake news, qui porteront peut-être un dernier coup de grâce à un parti plus affaibli que jamais.

Ces polémiques politiciennes autour de la "loi Ben Abdelkader" qui occupent aujourd’hui la scène médiatique et politique ont surtout occulté l’essentiel de ce que comportait ce communiqué du bureau politique : sa position sur le plan de relance de l’économie.

Une position où le bureau politique déroule une série d‘idées et de mesures audacieuses, qui font renouer le parti avec les idéaux socialistes, et qui pouvaient potentiellement le réconcilier avec une large frange de sa base et de ses nombreux anciens sympathisants déçus par des dizaines d’années de compromission. Un tournant majeur dans le projet économique et social du parti, qui passe désormais inaperçu et une énième occasion gâchée pour redonner de la consistance à cette formation historique du paysage politique du pays.

Politique économique : le grand virage à gauche

Après des années de composition avec l’ultra-libéralisme en terme de gestion budgétaire et de politique économique, l’USFP semble vouloir renouer avec les idéaux socialistes communément admis dans le monde. Et en force.

Le contexte de la crise du Coronavirus constitue, il faut le dire, une opportunité idéale pour faire ce virage d’autant que la "sortie par la gauche" est aujourd’hui portée, dans le monde entier, par des économistes, des penseurs et des formations politiques pourtant marquées historiquement à droite.

L’USFP s’empare donc de la crise du Covid, de ce "revival" mondial de la gauche, et remet au goût du jour des concepts que l’on croyaient totalement perdus dans le débat politique national, comme le retour de l’Etat-providence, l’égalité des citoyens dans l’accès aux systèmes publics de la santé et de l’éducation, la taxation de la fortune, la nationalisation d’entreprises privées, la généralisation de la protection sociale à tous les citoyens, la rupture avec l’ultra-libéralisme, la révision des accords de libre échange, l’exigence de contreparties réelles aux entreprises qui bénéficient du soutien public, etc.

Des idées incarnées jusque-là par la seule FGD, et ses deux députés qui ne faisaient pas le poids face à la prédominance des courants libéraux au sein de l’hémicycle.

Le parti précise toutefois que face aux chamboulements que connaît le monde, il fait le choix d’une position modérée, comme l’exprime Driss Lachguar dans le document de base soumis au bureau politique. "Nous ne sommes pas obligés de choisir entre le capitalisme sauvage et le chauvinisme, la fermeture sur soi", précise-t-il, en prêchant, certainement sur les conseils des nombreux économistes socialistes qui continuent de militer au sein du parti, pour un modèle qui remet l’Etat au centre des enjeux socio-économiques. Une leçon que Driss Lachguar dit avoir tirée de cette crise et de sa gestion par l’Etat marocain.

"Dans cette crise sanitaire, l’administration a démontré une grande capacité d’adaptation, avec un grand sens du dévouement. Les conditions du confinement ont démontré l’importance du secteur public, son efficacité et sa vivacité. Des rôles qu’il serait impossible au secteur privé de jouer, d’assurer", lâche-t-il. Un changement à 360 degrés pour un parti qui, rappelons-le, a été à l’origine de l’accélération de la vague des privatisations des entreprises publiques au début des années 2000 et a été, pour un moment, un des chantres du respect inconditionnel des équilibres macroéconomiques et de la fameuse règles des 3% de déficit budgétaire.

Politique menée depuis le gouvernement du défunt El Youssoufi et qui a été poursuivie par tous les gouvernements qui lui ont succédé, où le parti de la rose a été partie prenante, à l’exception de l’intermède Benkirane (2011-2017) où les camarades ont choisi de se ranger dans l’opposition.

Le résultat de ces politiques est désormais connu de tous : désengagement de l’Etat de services publics vitaux comme la santé et l’éducation, creusement des inégalités sociales, libéralisation à outrance des échanges commerciaux avec le reste du monde, destruction du tissu industriel traditionnel, ouverture de secteurs stratégiques à la concurrence sans mécanismes de régulation…

>>>Lire à ce sujet : Le Maroc en train de tourner la page après 20 ans de libéralisme "naïf"

 De ce nouveau positionnement affiché par l’USFP découlent ainsi plusieurs idées et mesures que le parti recommande au gouvernement :

-Renforcer l’investissement public dans la santé : "Cette crise nous met devant nos responsabilisés et la nécessité de renforcer le système public de santé, tourner la page du passé...", écrivent les socialistes dans leur communiqué.

-Faire de l’école publique un outil de résorption des inégalités sociales : "La crise a démontré le rôle fondamental de l’éducation publique et a démontré les limites des choix néolibéraux des dernières années. Nous considérons à l’USFP que l’éducation publique est l’instrument essentiel pour construire la nation. Nous considérons donc que la gratuité de l’éducation est un droit fondamental du peuple marocain et le socle du contrat social qui lie l’Etat à la société. Nous insistons sur l’importance d’assurer la justice numérique et linguistique à toutes les couches de la population marocaine. La résorption des inégalités sociales passe par une égalité des chances dans l’éducation, pour permettre à tous les enfants du peuple d’accéder aux mêmes outils de la connaissance, avec des programmes éducatifs qui favorisent l’esprit critique…".

-Changement des dogmes dans la gestion des finances publiques : "Vu l’ampleur de la crise, qui est un choc de l’offre et de la demande, on ne peut pas se contenter de mécaniques d’une relance classique qui se contentent d’injecter de l’argent dans le circuit financier et les entreprises en difficulté. Mais nous devons annoncer des ruptures profondes en ce qui concerne la gestion des finances publiques", peut-on lire dans le "bayane" (déclaration) du parti.

L’USFP fait référence ici aux politiques de relance annoncées jusque-là qui font la part belle au soutien aux entreprises par le crédit et la commande publique, sans évoquer pour l’instant des mécanismes pour soutenir le pouvoir d’achat des ménages, améliorer leurs conditions de vie ou du moins leur assurer un minimum de dignité.

-Poursuite de la politique des aides directes aux population vulnérables : l’USFP propose ainsi la poursuite de la politique des aides directes aux populations vulnérables déployée pendant le confinement et financée par le Fonds anti Covid. Et revendique l’accélération de la mise en place du Registre social unifié (RSU), projet qui traîne depuis des années et qui est censée recenser les populations nécessiteuses pour leur adresser des aides financières ciblées. 

-Soutenir les entreprises, mais à des conditions : les camarades de Lachguar reconnaissent les difficultés que vivent les entreprises du pays, mais proposent des instruments pour le moins non conventionnels pour venir à leur secours, comme la possibilité de racheter leur dette, voir même l’entrée de l’Etat dans leur capital pour réduire leur endettement, leur permettre de survivre et sauvegarder ainsi les emplois. Quitte à en nationaliser certaines, totalement, ou temporairement, proposent-ils.

"L’injection massive d’argent ne doit pas être considérée comme un chèque en blanc donné aux patrons. Le gouvernement doit intensifier les contrôles et le suivi de l’utilisation de cet argent et livrer des rapports réguliers au Parlement concernant chaque dirham dépensé par le budget de l’Etat et le Fonds anti-Covid", ajoutent-ils.

Un soutien qui ne doit pas cibler que les grandes entreprises, mais doit privilégier les PME, insiste-t-on. "La PME doit être au centre des politiques monétaires et des stratégies sectorielles pour en faire un levier de création d’emploi, de production pour le marché local et pour l’export", disent-ils.

Quant au grand capital, les socialistes recommandent de l’orienter vers les secteurs productifs et créateurs d’emploi. Ce qui nécessite, selon eux, "une rupture catégorique avec l’économie de rente, la spéculation et les monopoles. Des phénomènes qui créent de la richesse pour une petite minorité, sans apporter de la valeur ajoutée pour le pays et les citoyens".

-Taxer les fortunes pour une meilleure équité fiscale : cet effort de soutien public à l’offre et à la demande doit passer selon l’USFP par une réforme fiscale d’une grande ampleur et une rupture avec la politique de "bricolage" fiscal adoptée jusque-là. Considérant que les recommandations des dernières assises de la fiscalité sont aujourd’hui dépassées, ils proposent par exemple la mise en place d’un nouvel impôt sur la fortune pour "capitaliser sur l’esprit de solidarité qui a prévalu durant le confinement".

"Sur le plan matériel, cela donnera à l’Etat les moyens pour relever les défis sociaux et compenser la baisse des recettes fiscales. Et sur un plan symbolique, ce sera une expression du retour de l’Etat protecteur qui doit désormais être l’outil central de notre modèle de développement", justifient-ils. Une idée "pikettiste" que leurs députés n’ont pourtant jamais appuyée quand elle était mise à la table par les députés de la FGD à chaque discussion autour des trois dernières lois de Finances. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire…

"L’effort social de l’Etat sera désormais la justification même de son existence. Un Etat juste et fort qui garanti une distribution équitable des richesses et assure des services publics pour ses citoyens", assurent les Usfpéistes.

Un grand virage dans le discours et le projet socio-économique, facilité certainement par les chamboulements de dogmes au niveau mondial, mais qui aurait pu être plus audible, et plus porteur, si la formation de Abderrahim Bouabid était restée attachée à ses principes fondateurs.

Un changement d’orientation salutaire, occulté également par les batailles intestines entre camarades, et qui nécessite peut être un renouvellement des élites du parti et de son leadership, pour regagner la confiance d’un électorat de gauche éclaté, dispersé, perdu et dont beaucoup, soit boudent carrément les élections, soit votent PJD malgré le grand gap idéologique qui les séparent des islamistes, pour contrer simplement ce que Abderrahmane El Youssoufi avait appelé dans son fameux discours prononcé en 2003 à Bruxelles "la troisième force". 

USFP. Un virage salutaire à gauche, gâché par les divisions politiciennes

Le 06 juin 2020 à16:54

Modifié le 06 juin 2020 à 16:54

Retour de l’Etat providence, taxation des fortunes, rupture avec les politiques ultra libérales dans la santé et l’éducation, nationalisation d’entreprises privées… Les dernières propositions de l’USFP pour la relance de l’économie constituent un tournant majeur dans le discours du parti. Une intéressante tentative de renouveau qui se trouve occultée par les polémiques politiciennes autour de "la loi Ben Abdelkader".

Publié le 1er juin, le dernier communiqué du bureau politique de l’USFP, réuni les 27 et 28 mai, en a surpris plus d’un. Il sort d’abord dans un contexte assez particulier : la crise du Covid-19 qui secoue l’économie et fragilise le tissu social du pays ainsi que le scandale politique né du très controversé projet de loi sur l’usage des réseaux sociaux porté par l’un des ministres du parti Mohamed Ben Abdelkader. Un projet de loi avorté qui a mis le parti de la rose dans l’œil du cyclone, essuyant les critiques aussi bien de ses membres que d’une large frange de la population marocaine.

Le bureau politique réuni sous la présidence d’un Driss Lachguar plus que jamais affaibli a essayé de répondre à ces deux exigences : livrer une recette économique pour sortir le pays de la crise et rattraper la "faute grave" de son ministre de la Justice et seul représentant au sein d’un gouvernement hétéroclite dirigé par les ennemis d’hier, les islamistes du PJD.

Un rétropédalage politique qui exacerbe les division

Côté politique, le communiqué du bureau du parti socialiste a été clair : il a exprimé, sans toutefois faire une référence explicite au projet de loi 22.20, "son refus total de tout projet de loi destiné à museler les réseaux sociaux et comportant des dispositions qui violent les droits de l’Homme et menacent la liberté d’opinion et d’expression des citoyens".

Les cadres de l’USFP lâchent donc leur ministre, qui a assumé publiquement sa responsabilité directe dans la préparation de ce projet de loi. Un désaveu aux relents de mea culpa, mais qui selon certains membres du bureau politique, n’est pas suffisant. Ces derniers estimant qu’au delà de la "com’", des mesures sévères devaient être prises à l’encontre du ministre de la Justice, pour marquer de manière officielle l’opposition ferme du parti face à ce genre d’initiatives qui ne collent pas aux valeurs socialistes et progressistes de la formation de Abderrahim Bouabid, et qui réduisent à néant tout son historique de militantisme en faveur des droits de l’Homme et de la liberté d’expression.

Ce mea culpa et cette position ferme exprimés dans le communiqué étaient censés calmer les esprits et mettre un terme aux divisions qui règnent au sein du parti depuis l’éclatement de ce scandale. Ils n’ont fait visiblement fait que les exacerber.

Des membres du bureau politique accusent même aujourd’hui le premier secrétaire Driss Lachguar d’avoir "falsifié" la version finale du communiqué, qui ne correspondait pas à celle qui a été entérinée par l’ensemble de la "qiyada" (direction). Des accusations publiques formulées notamment par Abdelmksoud Rachdi et Amina Talbi, deux membres du bureau politique.

Selon eux, la première version exprimait clairement le refus par le parti du projet de loi 22.20 et exigeait son retrait total du circuit gouvernemental et législatif. Formulation qui a disparu entre temps, remplacée par "des phrases vagues qui ne nomment pas les choses pour essayer de noyer le poisson".

Des accusations graves qu’un membre du bureau politique contacté par Médias24 nie : "la version finale a été communiquée à l’ensemble des membres du bureau politique. Il y a eu certes des discussions, mais personne n’a rejeté les formulations incluses dans le communiqué final. Nous sommes surpris aujourd’hui de voir certains de nos camarades sortir sur les réseaux sociaux et sur certains médias avec de telles accusations contre le premier secrétaire. Des sorties qui accentuent la division et qui ne collent pas à l’esprit de cette réunion qui a duré deux jours où l’on s’était pourtant mis d’accord sur l’esprit d’union qui doit désormais régner", déclare notre source.

La Chabiba (jeunesse) du parti, acquise à Driss Lachguar, est également sortie pour soutenir publiquement le "zaïm" face à ces accusations de "falsification", par le biais d’un communiqué publié jeudi 4 juin dans le journal du parti Libération.

Des accusations et contre-accusations qui en disent long sur les divisions qui règnent toujours au sein de la formation socialiste et les effets dévastateurs du projet de loi anti fake news, qui porteront peut-être un dernier coup de grâce à un parti plus affaibli que jamais.

Ces polémiques politiciennes autour de la "loi Ben Abdelkader" qui occupent aujourd’hui la scène médiatique et politique ont surtout occulté l’essentiel de ce que comportait ce communiqué du bureau politique : sa position sur le plan de relance de l’économie.

Une position où le bureau politique déroule une série d‘idées et de mesures audacieuses, qui font renouer le parti avec les idéaux socialistes, et qui pouvaient potentiellement le réconcilier avec une large frange de sa base et de ses nombreux anciens sympathisants déçus par des dizaines d’années de compromission. Un tournant majeur dans le projet économique et social du parti, qui passe désormais inaperçu et une énième occasion gâchée pour redonner de la consistance à cette formation historique du paysage politique du pays.

Politique économique : le grand virage à gauche

Après des années de composition avec l’ultra-libéralisme en terme de gestion budgétaire et de politique économique, l’USFP semble vouloir renouer avec les idéaux socialistes communément admis dans le monde. Et en force.

Le contexte de la crise du Coronavirus constitue, il faut le dire, une opportunité idéale pour faire ce virage d’autant que la "sortie par la gauche" est aujourd’hui portée, dans le monde entier, par des économistes, des penseurs et des formations politiques pourtant marquées historiquement à droite.

L’USFP s’empare donc de la crise du Covid, de ce "revival" mondial de la gauche, et remet au goût du jour des concepts que l’on croyaient totalement perdus dans le débat politique national, comme le retour de l’Etat-providence, l’égalité des citoyens dans l’accès aux systèmes publics de la santé et de l’éducation, la taxation de la fortune, la nationalisation d’entreprises privées, la généralisation de la protection sociale à tous les citoyens, la rupture avec l’ultra-libéralisme, la révision des accords de libre échange, l’exigence de contreparties réelles aux entreprises qui bénéficient du soutien public, etc.

Des idées incarnées jusque-là par la seule FGD, et ses deux députés qui ne faisaient pas le poids face à la prédominance des courants libéraux au sein de l’hémicycle.

Le parti précise toutefois que face aux chamboulements que connaît le monde, il fait le choix d’une position modérée, comme l’exprime Driss Lachguar dans le document de base soumis au bureau politique. "Nous ne sommes pas obligés de choisir entre le capitalisme sauvage et le chauvinisme, la fermeture sur soi", précise-t-il, en prêchant, certainement sur les conseils des nombreux économistes socialistes qui continuent de militer au sein du parti, pour un modèle qui remet l’Etat au centre des enjeux socio-économiques. Une leçon que Driss Lachguar dit avoir tirée de cette crise et de sa gestion par l’Etat marocain.

"Dans cette crise sanitaire, l’administration a démontré une grande capacité d’adaptation, avec un grand sens du dévouement. Les conditions du confinement ont démontré l’importance du secteur public, son efficacité et sa vivacité. Des rôles qu’il serait impossible au secteur privé de jouer, d’assurer", lâche-t-il. Un changement à 360 degrés pour un parti qui, rappelons-le, a été à l’origine de l’accélération de la vague des privatisations des entreprises publiques au début des années 2000 et a été, pour un moment, un des chantres du respect inconditionnel des équilibres macroéconomiques et de la fameuse règles des 3% de déficit budgétaire.

Politique menée depuis le gouvernement du défunt El Youssoufi et qui a été poursuivie par tous les gouvernements qui lui ont succédé, où le parti de la rose a été partie prenante, à l’exception de l’intermède Benkirane (2011-2017) où les camarades ont choisi de se ranger dans l’opposition.

Le résultat de ces politiques est désormais connu de tous : désengagement de l’Etat de services publics vitaux comme la santé et l’éducation, creusement des inégalités sociales, libéralisation à outrance des échanges commerciaux avec le reste du monde, destruction du tissu industriel traditionnel, ouverture de secteurs stratégiques à la concurrence sans mécanismes de régulation…

>>>Lire à ce sujet : Le Maroc en train de tourner la page après 20 ans de libéralisme "naïf"

 De ce nouveau positionnement affiché par l’USFP découlent ainsi plusieurs idées et mesures que le parti recommande au gouvernement :

-Renforcer l’investissement public dans la santé : "Cette crise nous met devant nos responsabilisés et la nécessité de renforcer le système public de santé, tourner la page du passé...", écrivent les socialistes dans leur communiqué.

-Faire de l’école publique un outil de résorption des inégalités sociales : "La crise a démontré le rôle fondamental de l’éducation publique et a démontré les limites des choix néolibéraux des dernières années. Nous considérons à l’USFP que l’éducation publique est l’instrument essentiel pour construire la nation. Nous considérons donc que la gratuité de l’éducation est un droit fondamental du peuple marocain et le socle du contrat social qui lie l’Etat à la société. Nous insistons sur l’importance d’assurer la justice numérique et linguistique à toutes les couches de la population marocaine. La résorption des inégalités sociales passe par une égalité des chances dans l’éducation, pour permettre à tous les enfants du peuple d’accéder aux mêmes outils de la connaissance, avec des programmes éducatifs qui favorisent l’esprit critique…".

-Changement des dogmes dans la gestion des finances publiques : "Vu l’ampleur de la crise, qui est un choc de l’offre et de la demande, on ne peut pas se contenter de mécaniques d’une relance classique qui se contentent d’injecter de l’argent dans le circuit financier et les entreprises en difficulté. Mais nous devons annoncer des ruptures profondes en ce qui concerne la gestion des finances publiques", peut-on lire dans le "bayane" (déclaration) du parti.

L’USFP fait référence ici aux politiques de relance annoncées jusque-là qui font la part belle au soutien aux entreprises par le crédit et la commande publique, sans évoquer pour l’instant des mécanismes pour soutenir le pouvoir d’achat des ménages, améliorer leurs conditions de vie ou du moins leur assurer un minimum de dignité.

-Poursuite de la politique des aides directes aux population vulnérables : l’USFP propose ainsi la poursuite de la politique des aides directes aux populations vulnérables déployée pendant le confinement et financée par le Fonds anti Covid. Et revendique l’accélération de la mise en place du Registre social unifié (RSU), projet qui traîne depuis des années et qui est censée recenser les populations nécessiteuses pour leur adresser des aides financières ciblées. 

-Soutenir les entreprises, mais à des conditions : les camarades de Lachguar reconnaissent les difficultés que vivent les entreprises du pays, mais proposent des instruments pour le moins non conventionnels pour venir à leur secours, comme la possibilité de racheter leur dette, voir même l’entrée de l’Etat dans leur capital pour réduire leur endettement, leur permettre de survivre et sauvegarder ainsi les emplois. Quitte à en nationaliser certaines, totalement, ou temporairement, proposent-ils.

"L’injection massive d’argent ne doit pas être considérée comme un chèque en blanc donné aux patrons. Le gouvernement doit intensifier les contrôles et le suivi de l’utilisation de cet argent et livrer des rapports réguliers au Parlement concernant chaque dirham dépensé par le budget de l’Etat et le Fonds anti-Covid", ajoutent-ils.

Un soutien qui ne doit pas cibler que les grandes entreprises, mais doit privilégier les PME, insiste-t-on. "La PME doit être au centre des politiques monétaires et des stratégies sectorielles pour en faire un levier de création d’emploi, de production pour le marché local et pour l’export", disent-ils.

Quant au grand capital, les socialistes recommandent de l’orienter vers les secteurs productifs et créateurs d’emploi. Ce qui nécessite, selon eux, "une rupture catégorique avec l’économie de rente, la spéculation et les monopoles. Des phénomènes qui créent de la richesse pour une petite minorité, sans apporter de la valeur ajoutée pour le pays et les citoyens".

-Taxer les fortunes pour une meilleure équité fiscale : cet effort de soutien public à l’offre et à la demande doit passer selon l’USFP par une réforme fiscale d’une grande ampleur et une rupture avec la politique de "bricolage" fiscal adoptée jusque-là. Considérant que les recommandations des dernières assises de la fiscalité sont aujourd’hui dépassées, ils proposent par exemple la mise en place d’un nouvel impôt sur la fortune pour "capitaliser sur l’esprit de solidarité qui a prévalu durant le confinement".

"Sur le plan matériel, cela donnera à l’Etat les moyens pour relever les défis sociaux et compenser la baisse des recettes fiscales. Et sur un plan symbolique, ce sera une expression du retour de l’Etat protecteur qui doit désormais être l’outil central de notre modèle de développement", justifient-ils. Une idée "pikettiste" que leurs députés n’ont pourtant jamais appuyée quand elle était mise à la table par les députés de la FGD à chaque discussion autour des trois dernières lois de Finances. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire…

"L’effort social de l’Etat sera désormais la justification même de son existence. Un Etat juste et fort qui garanti une distribution équitable des richesses et assure des services publics pour ses citoyens", assurent les Usfpéistes.

Un grand virage dans le discours et le projet socio-économique, facilité certainement par les chamboulements de dogmes au niveau mondial, mais qui aurait pu être plus audible, et plus porteur, si la formation de Abderrahim Bouabid était restée attachée à ses principes fondateurs.

Un changement d’orientation salutaire, occulté également par les batailles intestines entre camarades, et qui nécessite peut être un renouvellement des élites du parti et de son leadership, pour regagner la confiance d’un électorat de gauche éclaté, dispersé, perdu et dont beaucoup, soit boudent carrément les élections, soit votent PJD malgré le grand gap idéologique qui les séparent des islamistes, pour contrer simplement ce que Abderrahmane El Youssoufi avait appelé dans son fameux discours prononcé en 2003 à Bruxelles "la troisième force". 

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